‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 30 sur 50 · CHARLES X ROI DE FRANCE. — LES RÉVÉRENCES · texte numérisé non relu

CHARLES X ROI DE FRANCE. — LES RÉVÉRENCES

yime DU CAYLA VIERGE ET MARTYRE. — LE DUC DE CROY AMOUREUX FOU DE M^^^ DE DILLON. — LES FUNÉRAILLES DE LOUIS XVIIÏ.

Le 8 septembre 1824.

Le duc de Westmoreland est venu ce soir. Ce personnage, ministre de la Grande-Bretagne, chevalier de la Jarretière, tory enragé, n'a pas dédaigné de recourir à un n\oyen un peu scandaleux pour se procurer une grande fortune qui lui manquait absolument. 11 résolut et parvint à se faire aimer de M^^® X..., fille d'un riche négociant de Londres. Il la détermine à se laisser enlever et prend avec elle, en toute hâte, la route de Gretnagreen.

Le père, M. W..., l'apprend, monte en chaise de poste et poursuit à outrance le ravisseur. A force de diligence il l'attrape près des frontières d'Ecosse. Là, après une lutte entre les postillons des deux voitures, il dépasse celle du lord.

Celui-ci, avec une présence d'esprit admirable, prend son pistolet, ajuste le cheval du })ostillon adverse, le tue et continue sa route è toute bride, laissant en arrière le beaupère furieux. Il arrive à Gretnagreen, couche avec la belle, est déclaré époux par le maréchal ferrant, protecteur des amours, et il retourne à Londres braver la colère paternelle. Mr. W... jura que pas un des deux époux n'aurait un sol de sa fortune et il a fait un testament yav lequel il la passe à la propre fille de Lord Westmoreland, actuellement

Lady Jersey, que nous avons vue à Paris, outrée de la conduite de son père. Le coramerçant londonien mit les clauses les plus violentes : entre autres que si un Westmoreland vient jamais coucher dans une de ses propriétés léguées aux Jersey, l'héritage sera perdu pour leurs héritiers.

La figure de Lord Westmoreland est laide, le teint est aviné, on m'a dit, quand il a été parti, qu'il buvait comme une éponge. Je doute que Monseigneur ait eu beaucoup de plaisir à sa conversation.

M. de Fermon m'a raconté que l'Empereur, alors Premier Consul, avait décidé qu'Ouvrart, Vauleberg et autres, accusés de vols et de dilapidations dans les fournitures de l'armée, seraient mis en jugement et que la loi serait appliquée dans sa rigueur.

Ces bandits, prévoyant leur sort, tâchèrent de parer le coup qui les menaçait et s'adressèrent à tous ceux qui avaient quelque crédit.

Ils oiïrirent à Lannes, aide de camp du Premier Consul, 300.000 francs, mais il refusa la somme à cause de sa modicité. Ils s'adressèrent à Eugène de Beauharnais et lui proposèrent 500.000 francs qu'il accepta. Aussi le coup tombat-il à faux.

Le duc de Vicence m'a dit en avoir eu connaissance et m'a garanti l'exactitude du fait.

Ce dernier m'a encore raconté que la petite Église, qui menace encore la France d'un schisme, a été organisée par le cardinal Fesch.

Il m'a ajouté que les deux plus grands ennemis de l'Empereur ont été Lucien et le cardinal Fesch.

Le maréchal Mortier (1) m'a raconté que, lors de la prise de Saragosse, les magistrats lui apportèrent, en grande

(1) Mortier, duc de Trévise, né à Cambrai, en 1 768, fils d'un député à l'Assemblée Constituante. Maréchal de l'Empire en 1804, nommé Pair de France à la première Restauration, il fut privé de ce titre pour avoir siégé dans la Chambre des Cent-Jours. 11 refusa de juger le maréchal Ney. Après la Révolution de Juillet, il prêta serment à Louis-Philippe et fut ministre do la Guerre en 18.'M. Il fut victime» en 1835, de la machine infernale de Fieschi.

Cérémonie, une aigrette en diamant, montée de perles énormes, en le priant de raccepter. Ils lui dirent que cette aigrette venait de Notre-Dame dcl Pilar.

Le maréchal les remercia, acceptant le présent, mais les chargea de le remettre de sa j)art à Notre-Dame del Pilar à qui il l'offrait.

Lannes, alors duc de Montebello et son collègue, a]>prit la chose. 11 se transporta à Notre-Dame. Là, après s'être fait rendre compte du trésor qu'elle possédait, il s'en empara et l'envoya en France.

Ce trait est constaté par un témoin oculaire dans la relation (lu siège de Saragosse par M..., intendant militaire. Le livre fut imprimé en 1818.

Le maréchal Ney avait commencé avec le maréchal Mortier le siège de Saragosse par la rive gauche de l'Èbre. Le ])lan d'attaque avait été donné par un colonel du génie qui y fut tué dans la suite Le duc de Montebello vint relever Ney, et, suivant sa coutume, blâma l'attaque de son prédécesseur. Il prétendit faire mieux, et attaqua par la droite, où ce fut bien plus meurtrier. On fut obligé de revenir à rattacjuc j)ar la gau(li«' ({ui (b'cida bi«'iitût du sort de Saragosse. Ainsi l'orgueil ot hx jalousie ont fait perdre à la France de braves soldats, qui seraient venus plus tard défendre leur belle patrie n\cnacée par des barbares.

La guerre d'Es]>agne a été plusieurs fois le théâtre des haines et des jalousies de nos généraux.

Le 14 septembre 1824, 5 heures soir.

Le Roi meurt à l'heure qu'il est. Son agonie est longue et cruelle, les grandeurs, la couronne, le rang sujirême, rien ne préserve du sort commun, du dernier dos mendiants au plus puissant des potentats. Dans (juoUjucs heures, (jue restera-t-il de Louis XVI II? un cadavre infect, un amas de pourriture !

Mgr le duc d'Orléans et les Princesses étaient à Lu depuis deux jours avec leurs enfants, enchantés d'un déplacement au bord de la mer. A six heures du matin, le 13, es! arrivé un courrier ({ue Monsieur expédiait au Prince. A

7 heures, celui-ci était en route, et, à 10 heures, il descendait de fiacre au Palais Royal. Les postillons avaient brisé la voiture dans la rue du Mont-Blanc et le providentiel fiacre s'était trouvé à point. A 11 heures, le Prince était au château de Neuilly. Ce naatin je na'y suis rendu à 10 heures. J'ai vu les Princesses arrivées à 4 heures du matin. A 2 heures un écuyer du Roi, M. de Goyon, vint, par ordre de Monsieur, chercher les Princes. A 2 heures et demie, nous étions aux Tuileries.

L'état du Roi est désespéré et la crise qui a été cause de notre arrivée est l'avant-coureur de la fm qu'on attend d'un instant à l'autre. Il y a deux jours, le Roi a écrit à M^^^ du Cayla. La lettre était illisible, mais l'adresse était écrite d'une main ferme. On croit que cette lettre n'est pas arrivée à son but. Le Roi ne voulait pas être administré et M™^ du Cayla l'y a déterminé. La duchesse d'Angoulême et les Princes assistaient à la cérémonie, rangés autour du lit. Le Roi leur a dit : « Je vous bénis, mes enfants, retirez-vous. »

Ce sont les seules paroles qu'il ait prononcées. Il n'a pas fait appeler le duc de Bordeaux, comme les journaux l'ont dit. Toute la journée il n'a pas dit une phrase, mais seulement oui et non. A 2 heures, au moment de la crise, on lui a demandé de répéter les prières des agonisants. Il a répondu tout sec : non ! Hier il a dit : « On m'administre trop tôt. » La crise est passée, le mieux qui suit n'est qu'un retard. M. de Boisgelin n'est pas sorti de la chambre depuis trois jours. Nous allons dîner aux Tuileries où nous comptons rester jusqu'à la mort.

15 septembre 1824, 10 heures et demie du soir.

Hier nous avons quitté les Tuileries à 9 heures. Le pouls du malade était meilleur, mais sans possibilité de guérison. Les bulletins sont de plus en plus positifs sur l'état désespéré du Roi.

Ce matin k 4 heures, on est venu nous réveiller. Le Prince a été appelé pour assister aux derniers moments du malade, mais l'heure du Roi n'est pas venue. Il a éprouvé une crise pareille à celle d'hier. La force vitale est énergique chez lui.

Ce matin l'apothicaire lui a présenté un bouillon, il en a avalé une gorgée, puis d'une voix forte, il a dit : assez !

La connaissance est complète et les médecins pensent que les douleurs ne sont pas violentes. Ce qui le prouve est l'assoupissement continuel. Depuis trois jours que dure le redoublement du mal, les affaires sont dans une épouvantable stagnation. Les ministres ne sont occupés que de ce qui peut leur arriver après la mort du Roi. On peut lire sur la figure de M. de Villèle la certitude qu'il a de conserver sa place et la prépondérance ministérielle.

Corbière le suit pas à pas, le cou allongé avc" sa figure sinistre. Peyronnet a conservé sa suffisance et son contentement de soi-même. Plaise à Dieu que, sous sa robe noire et son rabat, il y ait un cœur noble et loyal ! Je ne puis le nommer sans penser à la fureur des magistrats, quand on parle de lui, et à leur juste indignation sur le considérant de l'ordonnance de la censure, ordonnance qui a été rédigée avec l'approbation du garde des Sceaux. Un juge de la cour royale, de mœurs et de probité, M. Henin, ultra décidé, m'en a parlé dans les termes les plus sévères.

On assure que Monsieur tient prête l'ordonnance de suppression de cette censure. Le duc d'Angoulême est positivement contre et ne craint pas de l'exprimer.

Hier je disais, dans la galerie de Diane, à quelqu'un dont je suis l'ancien camarade :

«Quelcruel spectaclepourune famille lie voir sonchef périr et combien la famille royale doit souffrir k la vue des maux sans remède et de douleurs qui n'auront de fin que la mort !

— Oh ! me répondit le sot, c'est surtout de voir mourir leur Roi qui doit leur être cruel ! »

Quelle affectation !

Jeudi 16 septembre 1824. Le soir.

Noua ({uittAmes les Tuileries à 9 heures un quart, persuadés que nous serions apjielés bientôt. Ce fut h une heure et demie qu'on vint aviser le Prince d'aller au château. Nous partîmes de suite. L'état du Roi avait bien empiré : affaiblissement total, ventre ballonné, enflure gagnant le cœur.

Tous les maréchaux, grands officiers et autres, accoururent. La galerie était assez remplie, vers le bout, du côté de la chambre du Roi. Depuis 2 heures jusqu'à 4 heures du matin, il n'entra ni ne sortit personne de chez lui. Nous étions dans l'alternative et chacun raisonnait sur le silence qui régnait. La galerie présentait un singulier coup d'œil. Beaucoup de gens dormaient, d'autres attendaient avec impatience, d'autres enfin causaient en se promenant. Le duc de Fitz James, étendu à moitié sur un lit de camp qui était à l'entrée de la chambre à coucher, ronflait à être entendu de partout. A 4 heures deux minutes, la porte s'ouvre : Le Roi est mort.

Ce mot fait courir tout le monde vers la porte, l'extrémité de la galerie s'encombre. Tout à coup, le duc de Blacas vient à la porte et dit à haute voix :

« Le Roi, messieurs ! »

Charles X sort, la figure très altérée Quelques courtisans qui veulent se faire remarquer disent sur son passage : Vive le Roi! à demi-voix. Il n'a pas l'air d'y faire attention. Les Princes et Princesses le suivent et chacun se retire. Voici ce qui s'était passé dans la chambre à coucher du feu Roi, je le tiens de Monseigneur : Louis XVIII avait toujours été en s'éteignant sans convulsions; le pouls avait cessé de battre, ainsi que le cœur. La respiration continuait encore, la mort morale était arrivée, la vie physique persistait^ et cette alternative avait causé le silence que nous remarquions. Enfin, un mouvement des poumons, qui gardaient leur impulsion, permit à l'air de sortir et une forte expiration termina la crise. Le duc d'Aumont, gentilhomme de service, vint dans le cabinet où étaient les Princes, et, s'adressant à Monsieur^ lui dit :

« Sire, le Roi est mort ! »

Alors, Charles X entra dans la chambre, s'agenouilla, prit la main du défunt, la baisa, et fut imité par le dauphin, la dauphine, la duchesse de Berry, la duchesse d'Orléans, le duc d'Orléans, le duc de Bourbon et W^^ d'Orléans. Après une prière, le roi sortit de la chambre du feu Roi et retourna dans ses appartements, d'où il partit à 6 heures pour Saint-Cloud.

Le 17 septembre 1824.

Nous sommes allés aujourd'hui à Saint-Gloud avec Monseigneur et les deux Princesses. Ils ont été faire une visite de famille. En sortant, le Prince nous a dit : a Le Roi m'a reçu avec effusion, il paraît désolé et effrayé de la nouvelle charge qui lui tombe sur les bras. » Les Princes allèrent ensuite chez la Daujibine et chez la duchesse de Berry.

Le 18 septembre 1824.

Nou> sommes partis à 10 heures pour aller faire à Saint- Cloud ce qu'on ap])elle les Révérences. Les Princesses se sont réunies avec toute la famille chez la Dauphinc, et ont été faire une révérence au Roi, qui a embrassé les Princes et Princesses en fondant en larmes. La scène était touchante. Après les visites faites, nous sommes allés chez le Dauphin. M"^^ la duchesse de Berry a été faire une visite à la Dau}thine (1), et une révérence au Dauphin, ce qui n'a pas eu l'air de lui plaire du tout. A})rès avoir mis les princes en voiture, nous avons été saluer le Roi et sa famille. Chez le Daujihin, je suivais Athalin, (juand le prince de Talleyrand s'est présenté. Le Dauphin lui a dit en propres termes : « Vous avez remj)li avec un grand zèle vos fonctions près de mon oncle, nous vous en remercions. »

Talleyrand a répondu : « Je n'ai fait que suivre mon cœur et mon devoir. » Le Dauphin lui a dit quelques paroles que j'ai moins bien retenues. Nous passâmes ensuite chez la Daujihine.

J'ai rencontré à la cour révé<(ue de Forbin (2), dont la figure en casse-noisette est remanjuable par l'air de fanatisme qu'elle res])irc. 11 a été auditeur de Napoléon. La

(1) Une fois itour toiiles, notons que M""" la Dauphine, c'est la duchesse d'Angoul^me, et que la duchesse de Herry, mère du duc de HordeBTix, est appelle « Madame ».

(2) Mpr do Forbin-.Tanson, fondateur de l'Œuvre des Missions et évoque de Nancy en 1823, déploya toujours un zélé ardent. Il fonda l'Œuvre de la Sainte-En/ance, destinée à arracher à la mort et M baptiser des milliers d'enfants chinois voués à périr.

réception a été nombreuse, il y a tant de gens qui tremblent et tant qui espèrent ! La réponse du Roi aux Chambres a été digne d'un Roi constitutionnel. Plaise à Dieu qu'il persévère !

Les membres des Chambres ont crié : Vive le Roi ! Parmi eux, j'ai remarqué Benjamin Constant, Girardin et Méchin.

19 septembre 1824.

J'ai entendu hier à Saint-CIoud plusieurs personnes s'expliquer vertement sur les aumôniers du Roi qui l'ont obsédé à l'heure de sa mort de la manière la plus honteuse. Ils lui criaient à tout moment : Le Roi entend-il? Le Roi recommande son âme à Dieu? Le Roi a regret de ses fautes? Et toujours ils lui criaient à l'oreille la même chose.

L'évêque d'Hermopolis en était, dit-on, impatienté.

Voici un des articles sur le feu Roi, que pubHent le Journal des Débats et V Étoile, feuille ministérielle (18 septembre 1824).

« La maladie à laquelle le Roi a succombé n'a été que le dernier symptôme, le dernier phénomène d'une affection qui durait depuis quelques années. Sa Majesté était née avec une organisation parfaite de la moitié supérieure du corps. Le développement de sa tête et de sa poitrine indiquaient une allure herculéenne. L'organisation de ses membres inférieurs n'avait pas la même perfection. Ils avaient toujours offert des formes arrondies, une consistance molle et un peu de faiblesse.

« Cependant, l'excellente organisation des parties supérieures a longtemps lutté avec succès contre la mauvaise disposition des parties inférieures. Ce que l'on dit de l'impuissance du Roi se trouve vérifié, d'où l'on conclut que la pauvre du Cayla a bien gagné Saint-Ouen et que, sans Rovigo et compagnie, elle serait morte vierge et martyre. On prétend, mais ce ne sont ({uc de mauvaises langues, que son fils est du duc de Rovigo dont elle a été longtemps la maîtresse. »

Le 21 septembre.

Quand on vit arriver l'heure néfaste du Roi, M"^* du Cayla alla adroitement chez la duchesse d'Angoulême, et lui demanda si elle n'approuverait pas une démarche auprès du Roi pour le décider à accepter les derniers sacrements qu'il refusait obstinément. Elle ajouta devoir profiter des bontés que le Roi avait eues à son égard pour le décider à son salut. La duchesse approuva et la du Gayla fit de son mieux, employa sa ])lus j)crsuasive éloquence. Mais le Roi refusa net. L'abbé Rocher, son confesseur, essaya, mais en vain ; comme la favorite, il fut repoussé avec perte. Enfin, le gros canon tonna, Tévêque d'IIermopolis (1) réussit à grande peine et, le lendemain, le Roi fut administré.

L'abbé Rocher, pendant la maladie du Roi, ne cessait de lui répéter les choses les plus touchantes et les plus effrayantes. A la première crise, il s'approcha du Roi et, le nez près de son oreille, il lui cria : « Le Roi m'entcnd-il? — Oui, dit le Roi, d'une voix affaiblie. — Le Roi veut-il que je lui dise les prières des agonisants pour le repos de son âme?

— Non, non, répondit le Roi impatienté, avec une voix sourde et une colère visible. » Tant qu'il a eu de la force, il a dit : non. On pense qu'il ne voulait pas être cru si mal.

QueU^ues gens de la cour sont furieux contre les gentilshommes de la Ghanxbre et surtout contre le duc de Blacas, parce qu'il a constamment éloigné sévèrement toutes les ])ersonnes cjui ont voulu apjirocher du feu Roi, même les capitaines des gardes.

En général, dans la haute domesticité, on n'est occupé qu'à emjHîcher le nxoindre empiétement sur les droits de celle-ci, j^eu iiui^orte ce qui ]>cut en résulter. Que de pauvretés, dans un si grand nombre I

Hier, nous sommes partis de Neuilly à 2 heures un quart. Le Prince, dans une voiture h huit chevaux, et nous, dans

(1) M. de Frayssinous, qui fit partie en 1828 du ministère Marlignae.

une à six. Aux Tuileries, le Prince a été reçu par les aides des cérémonies et conduit au salon bleu, où le duc de Bourbon est venu le joindre. A 2 heures un quart, le Roi est arrivé et les Princes sont allés au-devant de lui jusqu'en bas. Le Roi est allé à son prie-Dieu, en face du lit de parade, qui est à la place du trône. Il s'est agenouillé, a entendu un De Profandis chanté en faux bourdon d'une manière admirable. Le dauphin était à la droite du mort, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon à la gauche.

Après le De Profundis, le Roi s'est levé, a pris le goupillon des mains du grand Aumônier, a fait une révérence au Roi mort, a jeté trois fois de l'eau bénite, s'est inchné, puis s'est remis à son prie-Dieu. Il a été imité par le Dauphin, la Dauphine et les Princes et Princesses, avec la seule différence qu'après le salut au Roi mort, ils en adressaient un au Roi vivant. Celui-ci, après une courte prière, s'est dirigé vers la galerie de Diane et a été reconduit à sa voiture par l'escalier du pavillon de Flore, le même escalier par lequel le feu Roi se faisait passer de sa voiture à sa chambre, dans la machine à contrepoids.

Le duc de Groy, frère du grand Aumônier, à l'âge de cinquante-huit ans, est devenu amoureux de M"^ de Dillon qui est jolie comme un amour. Après de longs soupirs, il alla à la campagne où il rencontra la belle de son cœur. Pour le coup, il n'y tint plus et déclara à la mère de la jeune personne qu'il voulait l'épouser ou mourir. M"^® de Dillon, dont le mari a mangé toute la fortune, proposa le galant à sa fille, qui, par raison, consentit à ce mariage. Il fut célébré et suivi d'une grossesse qui donna à l'heureux époux un héritier de son nom. Du premier mariage, il avait eu quatre enfants, qui jetèrent les hauts cris et refusèrent de voir leur johe belle-mère. Ce fut bien pis quand elle fut accouchée. Et depuis, ils ont dédaigné toute communication avec elle. Au bout d'une année, le duc de Groy est mort, et, par contrat de mariage et par testament, il a laissé à sa veuve un fort beau douaire dont elle jouit maintenant, et avec lequel elle fait vivre sa mère et sa sœur dénuées de fortune.

Le 22.

La résolution qu'a prise le Roi de permettre l'entrée du conseil au Dauphin est du meilleur augure. Déjà le Dauphin a fait des tentatives pour la suppression de la censure, qu'il espère obtenir.

Ce matin, nous sommes allés aux Tuileries dès 9 heures et demie. Le Prince (1), grâce aux imbroglios du grand maître de» cérémonies, n'a su où descendre et est allé à l'appartement du Dauphin où il a été reçu.

A 10 heures et demie, les Princes sont montés aux appartements du Roi: ils ont fait une prière, puis deux gardes ont pris les entrailles du feu Roi qui étaient enfermées dans une boîte d'or, sur laquelle sont écrits ces mots :

« Ici sont les entrailles de très haut, très puissant et très excellent prince Louis XVIII, Roi de France et de Navarre, très chrétien, décédé à l'âge de soixante-huit ans neuf mois et vingt-neuf jours. »

Le grand aumônier a pris le cœur enfermé dans un coffret de vermeil. Le corps a été porté par les valets de chambre jusqu'à la porte des ajipartements d'où quatre-vingts Gardes du corps ont porté le Roi jusqu'au char placé sous le vestibule.

Alors les Princes se sont rendus à leurs voitures, et le cortège s'est mis en marche pour Saint-Denis, où nous sommes arrivés h 3 heures. A la porte, le corps, porté par les Gardes du corps, a été reçu par les chanoines de Saint- Denis, à qui le grand aumônier a fait un discours dont je n'ai pas entendu un mot. Le Doyen du cha])itre a répondu, et le corps a été mis sous le catafahiue. A])rès quelques chants, il a été jiorté dans la chapelle ardente où il restera jusqu'à son inhumation: elle se fera dans (juarante-cinq jours. Aj^rès la cérémonie de l'eau bénite, les Princes sont remontés en voiture et chacun s'en fut chez soi.

(l) Le Prince, dans le texte de Rumigny, se rapporte toujours au duc d'Orléans. M. le Dauphin désigne le duc d'Angoulôrae.

La foule accourue sur le passage du cortège était immense. Toutes les fenêtres étaient remplies et les rues encombrées. Hors du faubourg, sur la route de Saint- Denis, c'était encore une plus grande affluence.

La foule est à Paris une chose curieuse par sa tranquillité et généralement par sa gaieté. Il n'y a eu d'accident d'aucun genre.

Le duc de Blacas (I) a plaisanté M. de Brézé et lui a dit : «( Jamais on ne doit appeler le grand Aumônier a Monseigneur > devant les Princes. »

Le grand maître des cérémonies a été confondu et a avoué la faute capitale qu'il avait commise. Je parie qu'il n'y sera pas repris.

Le 24.

On applique à M. de Brézé un tas de maladresses remarquées pendant le transport des entrailles et du corps. Les gardes du corps pliaient sous le poids et^ils le disaient tout haut, se demandant : Qui va devant? Le grand maître des cérémonies remuait comme un diable dans un bénitier et rien ne se faisait.

Le 26. '

Le Roi est retourné aux Tuileries. On cite de lui une foule de mots heureux qui doivent partir du cœur et qui sont d'un bon augure pour l'avenir. Le mot de Charte ne l'offense pas et tout annonce qu'au règne soupçonneux de Louis XVIII succédera plus de franchise et moins de crainte de la nation.

Oti parle encore de l'influence de M'^^ du Cayla, mais

(1) " Louis XVIII, écrit Pasquier, a toujours recherché des intimités; celles qu'il a trouvées composent l'histoire de sa vie, depuis M™« de Balbi et M. d'Avaray, jusqu'à M. de Blacas, M. Decazes et M«« du Cayla. Le général de Rumigny ne ménage guère M, de Blacas, lequel, d'ailleurs, représentant le parti qui voulait rétablir l'ancien régime dans son intégrité, ne pouvait être pour le roi qu'un conseiller imprudent en politique, »

M. de Blacas fut successivement ministre de la Maison du roi, ambassadeur à Naples, pair de France, etc.

vaguement. En altendant, elle crie misère et Sosthènes de Laro( hcfoucault, son amant non payant, prétend qu'elle va mourir de faim. Et cependant, elle possède Saint-Ouen, 4.000 arpents de forêts dans les Deux-Sèvres, une quantité de rentes, et elle achète l'hôtel du maréchal Mortier, duc de Trévise, rue de Bourbon. Elle le paie 750.000 francs, dont une partie comj)tant. Il est vrai qu'on ne mange ni forêt, ni château, ni hôtel. Aussi, annonce-t-on qu'il lui sera payé une pension alimentaire de 30 h 40.000 francs par an. Pauvre femme !

La revue du Roi a eu lieu. Les troupes étaient dans la plus magnifique tenue, et les Princes à cheval ont été reçus du peuj)lc avec la jtlus vraie joie. Le Roi s'est montré plein de bonté. 11 a fait venir tous les Princes pour l'entourer dans sa marche et dans la revue. Elle a commencé à midi et fini à 5 heures. Monseigneur était en houzard blanc, monté sur son cheval Neuilly. Sa mine et sa tenue militaire ont fait beaucoup d'impression. Le temps a favorisé cette imposante cérémonie, le Roi a dû être content. Un sot de commandant de la garde nationale a eu la bêtise de faire mettre les bonnets A poil de la garde nationale sur les baïonnettes, et cette maladresse gâtait le coup d'œil mihtaire. Il a voulu faire du zèle, et son but a été mal rempli.

La dénomination « d'Altesse Royale » que le Roi a donnée à Monseigneur le duc d'Orléans et à sa famille fait le sujet de toutes les conversations. Beaucoup de gens sont furieux des maixiues de confiance que le Roi donne à ce Prince, mais le ])lus grand nombre est enchanté de l'union des membres de la famille.

Les courtisans ne manqueront pas à s'en donner pour rompre cette intimité (1).

(1) La Société qui alliiil aux 'luilories n7'tail pas la m^me que celle affliinnt an Palais Hoyal. Le baron (rilansscy raconte que le Duc d'Orléans le |»riait sans cesse de venir chez lui et, comme il n'y allait pas, Charles X lui dit un jotir devant la Dauphine i « D'Haussey, le Duc d'OrU'ans se plaint de ce que vous n'aller pas au Palal» Royal; pourquoi donc refusez-vous?

— Sire, c'est la certitude de ne rencontrer chez ce Prince de votre

famille que des gens d'une opinion contraire à la mienne et dea ennemis de votre Maison.

— Allons, dit le Roi en souriant, vous êtes de ces t ultras » incorrigibles qui croient que l'on conspire contre moi au Palais Royal.

— Je ne suis pas ultra, Sire, mais je suis certain que, parmi les gens qui vont au Palais Royal, beaucoup conspirent contre Votre Majesté.

— Bah I ce sont des contes à dormir debout; mon cousin est en dehors de tous ces manèges. Il m'est sincèrement dévoué. Voulezvous aller chez lui?

— J'irai, Sire, si le Roi l'ordonne.

— Je n'ordonne rien de pareil; vous ferez ce que vous voudrez. Par exemple, s'il devient Roi, prenez garde à vous I

— Alors, comme aujourd'hui, Sire, je n'irai pas au Palais Royal. » Le Roi se mit à rire et quitta M. d'Haussey.

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