DEVANT UN PARTERRE DE ROIS. LA MORT DE CÉSAR
— RÉCITS DE CHASSE. — LE DUC d'oRLÉANS RACONTE DES ANECDOTES. — LE TRÔNE DE GRÈCE ET LE DUC DE NEMOURS. ■ — LES AFFAIRES DE GRÈCE. — LE GÉNÉRAL SÉBASTIANI. LE BRAVE MURAT.
30 décembre 1824.
Le prince de Talleyrand est venu ce soir cliez le duc d'Orléans et il nous a laissé entendre que les mémoires de Fouché, duc d'Otrante, (jui viennent de j^araître, sont d'un M. Fabri, ancien secrétaire de Fouché, d'un M. Juviru, ancien chef de police, et le tout dirigé i)ar M. de 'Vitrolles, aide de camp du Roi. Voici la phrase du prince de Talleyrand.
« Si M. de Vitrolles était un intrigant, on dirait que les mémoires sont de lui. » Un instant après, il Ta en('ore dit plus clairement.
On a parlé de chasse et il a exj)rimé avoir été à la cha^^se la [»lus horrible (jui soit, par la tuerie des bêtes et j)ar la platitude qui y a présidé : le duc de Weymar, actuellement régnant, donna h Napoléon, à l'empereur Alexandre et au roi de Prusse Frédéric-Guillaume, })endant le Congrès d'iM'furt, en 1808, une chasse dans le champ d'Iéna. La manœuvre que firent les jiaysans et les troupes (jui traquaient devant elles une énorme masse de sangliers fut celle cmi>loyée par le duc de Saxe à la tête d'un corps de troupes en face de l'armée française à léna. Là, sur le champ de la victoire, était l'estrade d'où les rois et empereurs tiraient sur les sangliers. Napoléon, le soir, en ^tait révolté, il trouvait cela par trop bas et surtout que
ce fût en présence du Tsar de Russie qui le souffrait, et même paraissait se plaire à cette chasse.
Le soir, l'Empereur coucha à Weymar, le prince de Talleyrand alla à lui et lui demanda quelle pièce joueraient les comédiens du Théâtre Français venus à Erfurt. Il réfléchit et dit :
« La Mort de César.
• — Mais, Sire, comment choisir cette pièce pour la voir jouer en présence de rois que cela peut choquer?
— Non, répondit-il, il faut qu'on joue cette tragédie; j'ai assez fait pour les rois, il faut faire quelque chose, maintenant, pour les peuples. »
On joua la Mort de César, et Frédéric et Alexandre applaudirent Talma.
Le Prince dit encore que les manuscrits de Sainte-Hélène ont été longtemps entre les mains du feu roi Louis XVIII, qu'il les a vus dans son cabinet avant qu'ils fussent imprimés. Il l'a répété deux fois au duc d'Orléans que cela n'étonnait nullement.
Il parla aussi de Fouché, disant que c'était un garnement, et que l'histoire du règne de l'Empereur ne sera bien écrite que quand on aura sous les yeux les correspondances qu'il a eues avec les ministres, qui tous ont les papiers de cette époque; et que lui a, pour sa part, toutes les lettres qui lui ont été écrites, (jue M. Daru a les siennes, M. de Vicence idem.
La Chambre des Pairs a repoussé l'adresse que M. de Bonald avait rédigée, il y est parlé de trente ans d'anarchie. De 1789 à 1814, il n'y a que vingt-cinq ans; est-ce qu'il entend par anarchie la période de 89 à 1819? C'est flatteur pour Louis XVIII.
Cela prouve la tendance de ces forcenés ultras.
M. Decaze.^, président de la Cour de Cassation, a reçu l'Ordre du Roi (1).
(1) Il était le favori du Roi, qui le combla de biens, et qui l'appelait son rds, bien qu'il fût de fort petite naissance.
Sous Louis XVIII, il fut successivement Préfet de Police, Pair
9 mars 1825.
Lord William Bentinck, ancien gouverneur des Indes, est venu ce soir. 11 m'a lu une lettre d'un officier, lieutenant dans son régiment, qui est dans les Indes orientales.
Elle contient un détail curieux sur les chasses de ce pays. Cet officier avait été « tigers-hunting » et avait tué, outre vingt-six à vingt-neuf buffles, d'autres animaux de moindre grosseur. Son lieutenant-colonel avait tué, quelques jours avant, huit tigres, quatre buffles, et beaucoup de menu gibier, outre une quinzaine de sangliers, des paons, etc.. On pensera peut-être que c'est une « craque « de chasseur. Soit, mais il est avéré par le récit de tous les voyageurs et jiar les lettres de tous les officiers au service de la compagnie des Indes que ce pays est rempli d'une prodigieuse quantité d'animaux terribles, et que les chasses dont je parle n'ont rien d'exagéré. Mylord a dit que les oiseaux là-bas ont des cris si aigus, que l'oji ne peut dormir dès l'apparition du jour; et, malheureusement, la chaleur excessive force à tenir les fenêtres ouvertes constamment, jiour étaldir un courant destiné h renouveler l'air enibrasé (jue l'on res])irc.
Monseigneur a dit à ce sujet qu'étant à la Havane, où il laissait, ])Our la même raison, les fenêtres grandes ouvertes, il entendit pendant la nuit quehjue chose qui grimpait le long du mur et (|ui se laissait choir lourdement sur le parquet. Il se lève, allume une lumière, et découvre un énorme crabe de mer qui s'était introduit par la croisée; son corps massif ne pouvait être enlevé par ses longues pattes sur le nuir intérieur. Ces crabes inconnus à la Havane étaient venus du continent d'Amérique.
Leur ({ualité vénéneuse occasionna un mal affreux ^ un pauvre nègre, qui avait cru faire une ])récieuse trouvaille et l'avait mangé après l'avoir fait cuire. 11 fut pris des
de France, Minislrc, etc. Il se rallia k Louis-Philippe en 1830. Il était modéré, spirituel et opposé à la réaction iiltra-royalislc. Il pratiqua, en politique, un système de bascule, qui finit par tourner contre lui. 11 se relira on 1818 et créa l'établissement métalhirgique de Decazeville.
plus horribles convulsions, et ensuite du tétanos, dont les atroces douleurs lui firent courber en arrière la colonne vertébrale.
Si les climats chauds n'ont pas à craindre l'âpreté et la rigueur de nos hivers, ils ont en revanche, une multitude d'êtres et de plantes nuisibles qui en rendent le séjour peu agréable.
« J'ai beaucoup voyagé, ajouta le Prince, j'ai vu les gens, les mœurs, les choses, et toujours je suis revenu avec joie vers ma bien-aimée patrie, l'appréciant chaque fois davantage. »
Note sur les Affaires de Grèce
Dans les pages qui suivent, on va trouver, un peu éparses, quelques impressions du général de Rumigny sur les événe ments de Grèce. Déjà se manifestaient les premiers ferments de discorde que la question d'Orient, à peine naissante, allait jeter au milieu des grandes puissances européennes. Nul d'ailleurs n'eût pu, alors, en soupçonner les conséquences futures ni prédire les inextricables conflits et les vrais cataclysmes qu'elle portait dans ses flancs. Après la guerre de Crimée, la guerre turco-russe, la guerre turcogrecque et la guerre des Balkans, en présence du refoulement des Ottomans, de la question de Constantinople, de la rivalité des États balkaniques, du problème d'une Albanie hybride, enfin des compétitions en Asie -Mineure et sur l'Euphrate, est survenu, comme un coup de tonnerre, le drame de Sarajevo, d'où est sortie la guerre de 1914-1918. Or, ni le sang versé, ni les désastres, bouleversements, ruines et révolutions qui l'ont accompagnée, n'ont avancé d'une ligne le problème d'Orient. On peut donc penser que si la paix du monde doit être de nouveau troublée, l'événement redoutable aura sans doute encore le même point de départ.
En 1821, après le Congrès de Laybach, où la diplomatie européenne avait débattu la situation politique du royaume de Naples, une grave nouvelle, qu'elle n'avait nullement prévue, se répandait tout à coup. Les Roumains et les Grecs
de Moréc, à Texemplc d'Ali, pacha de Janina, s'étaient soulevés contre la domination des Turcs. Malgré l'opposition de Metternich et de l'Autriche, ces peuples avaient escompté l'appui de la Russie.
Le sultan recourut sans hésiter à la répression sanglante, politique traditionnelle de la Sublime Porte. Le 22 avril 1821, le patriarche grec de Constantinople, trois évêques et quarante notables de la colonie grecque furent « suspendus » sans jugement (c'est-à-dire pendus). En même temps, la Moravie était le théâtre des plus épouvantables excès. Ces barbaries arrachèrent partout des cris d'horreur. La presse française, très « philhcllène », se signala par des protestations indignées. La Russie retira son ambassadeur. L'Autriche et l'Angleterre adressèrent mollement des remontrances platoniques autant qu'inefficaces. La Russie offrit à la France une action commune; mais cette négociation échoua. L'insurrection grecque dura ainsi près de sept ans, sans qu'aucun État chrétien vînt au secours des malheureux Grecs.
Sur ces entrefaites, le sultan fit appel à Méhémct-Ali, pacha d'Egypte. Ce dernier envoya des troupes assiéger Missolonghi. La ville fut prise, après que l'héroïque Marco Botzaris se fût fait sauter avec la garnison. Les vainqueurs se livrèrent à toutes les atrocités. Les Turcs, de leur côté, s'emparèrent de l'acropole d'Athènes et menacèrent de brûler la ville et le port. Alors, enfin, la Russie, l'Angleterre et la France envoyèrent au sultan un ultimatum. Ibrahimpacha, fils du vice-roi d'Egypte, dont la fiotte était à Navarin, refusa de souscrire aux conditions d'un armistice qu'on lui offrait II fut attaqué à Navarin le 20 octobre 1827 par les flottes, française (amiral de Rigny), anglaise (amiral Codrington) et russe (Hcrdeim).
La flotte turco-égyptiennc fut détruite. La marine française fut admirable pendant la bataille.
La Grèce fut sauvée. Mais il fallut encore que le général Maison, par une glorieuse campagne en Morée, en chassât définitivement l'armée égyptienne (1828).
Il fut décidé que la Grèce serait érigée en royaume. Après bien des négociations et intrigues (dont on trouvera l'écho ci-après), ce fut le prince Léopold de Saxe-Cobourg auquel échut la couronne, au détriment du duc de Nemours, que demandaient les Grecs. Ce fut donc l'Angleterre qui l'emporta sur la France^ dans ce débat.
Reprise du texte des Souvenirs
Le 17 mars 1825.
Lord William Bentinck (1) est revenu chez Monseigneur et lui a dit qu'il allait se hasarder à lui faire une question pouvant avoir sur l'avenir une grande influence : il désirait savoir s'il était vrai que Son Altesse Royale pensait au trône de Grèce pour un de ses enfants.
Monseigneur a répondu : « My dear Lord, vous devez savoir mieux que personne au monde que je n'ai jamais été un coureur de trônes ni pour moi, ni pour les miens. Je suis complètement satisfait de ma position dans le monde et je ne désire rien au delà.
— Cependant, beaucoup de diplomates ont pensé à Votre Altesse Royale pour gouverner les Grecs; dans le monde politique, on l'a vivement souhaitée.
■ — Je ne dis pas, mais j'ai formellement refusé pour moi et pour mon fils aîné. On a fait alors des démarches auprès de mon second fils. J'ai pensé n'être pas compétent pour rien décider de pareil au sujet de mes enfants, et, quand j'ai vu que ces bruits prenaient quelque consistance, je suis allé en faire part au Roi de France. Je lui ai tout raconté, le priant de résoudre lui-même cette importante affaire, dont je ne voulais en rien personnellement m'occuper, me bornant à faire des vœux, et à faire mon possible, pour la prospérité de la France et de la Grèce. Mais, continua Monseigneur, est-ce que l'Angleterre n'a pas songé à mettre le prince de Gobourg à la tête des Grecs?
— Non, Monseigneur, ce ne fut même pas matière à discussion pour le cabinet anglais. »
(1) Lord William Bentinck était en Sicile commandant de l'armée anglaise dans les années de l'occupation de Naples par Murât, et il a raconté toute l'histoire de la négociation des Espagnols pour avoir Mgr le Duc d'Orléans, et toutes les tentatives que d'autres peuples ont faites près de Son Altesse Royale pour la décider à accepter l'offre répétée de plusieurs couronnes. Il a su en mémo temps les refus positifs de Monseigneur.
La conversation s'égara alors sur des sujets moins graves, qu'il n'est pas utile de retracer, car ils n'auraient pas d'intérêt à rester dans la mémoire.
Le 19 mars.
Le général Sébastiani a vu Lord William Bentinck, et lui a dit que le voyage de M. de Metternich avait un but bien opposé à celui que M'" Carning et l'Angleterre se promettaient. Que Metternich ^•oulait faire de la Grèce deux principautés })areilles à celles de la Moldavie et de la Valachie, et qu'il pensait bien que le gouvernement anglais ne souffrirait pas une j>areille chose, qui était loin d'ailleurs de pouvoir se faire facilement, qu'il serait à désirer que Garning décidât la France à s'unir à l'Angleterre pour créer en Grèce une puissance forte et imposante, ai)te à rétablir le contrepoids que la puissance des Ottomans, chancelante et prête à s'écrouler, ne pouvait plus désormais apporter dans la balance européenne. Lord William est demeuré d'accord de la vérité de toutes ces assertions et, après une ];rofonde discussion sur tous ces objets, il a dit au général (ju'il en parlerait à son gouvernement. Le lendemain. Lord William a dit à Monseigneur :
« Le général Sébastiani (1) possède à fond les affaires d'Orient, je crois nécessaire (jue Votre Altesse Royale en parle avec lui, si elle veut les bien connaître. »
Le 22 mai 1825.
Le général Bclliard est venu hier a\ ec nous chez le maréchal Mortier. En route, il nous a raconté quelques traits de la vie de Murât (2):
(1) Avait eu une superbe et vaillante carrière militaire, après un brillant début à Arcole. Député de l'extrême-gauche en 1819. Ministre en 18J0. Ambassadeur en 1833. M;iréchal d France en 1840. Sa fille était l'j duchesse de Praslin, dont on sait la mort tragique.
(2) .Joachim Murât, né en 1771, tlls d'un aubergiste de la Bastide, pr(^s Cahors, lieutenant-colonel en 1794. 11 contribua au Coup d'État de Saint-Cloud en dispersant avec GO grenadiers le Conseil des Cinq- Cents. Napoléon le récompensa en lui donnant sa soeur préférée, Caroline, à laquelle il dut dèlrc plus lard Hoi de Naples. Par son
« Dans la campagne de Moscou (1812), étant aux avantpostes ensemble, et parcourant la ligne des vedettes, Murât me dit tout à coup :
— J'ai envie d'aller enlever le Cosaque qui est là-bas, je suis bien monté.
Je lui représentai que ce serait jouer sa vie bien légèrement. Pour toute réponse, il part au galop, s'élance sur la vedette qui, en le voyant venir si déterminé, s'enfuit vers le poste voisin.
Dès que le soldat est arrivé à peu de distance, il s'arrête et attend l'approche du roi de Naples. Il baisse sa lance en terre, la pique par le fer et ôte son bonnet de l'air le plus respectueux.
Murât, avec grâce, lui rend le salut et voit à l'instant tous les postes sur toute la ligne imiter ce geste.
Cet hommage rendu à la bravoure personnifiée flatta Murât plus que tous les hommages de ses courtisans et fut le sujet des conversations de toute la cavalerie. »
Les lâches Napolitains, qui se sont souillés de la mort de ce brave des braves, se sont montrés bien inférieurs à ces sauvages du Nord de l'Asie.
Quand il eut débarqué et qu'il eut donné dans le piège que des perfides lui avaient tendu, il s'avança suivi d'une trentaine d'officiers italiens, vers les troupes qu'on prétendait être disposées à le traiter comme les soldats à Grenoble avaient traité Napoléon en 1815.
Voyant, au contraire, des dispositions hostiles envers lui, il se défendit comme un lion et, le sabre à la main, se fit jour à travers les assaillants.
11 parvint au rivage, se précipita dans la chaloupe qui l'avait débarqué. Déjà il se disposait au milieu d'une grêle de balles à gagner le large, quand il s'aperçut que la chaloupe était attachée au rivage par une chaîne et un cadenas.
traité du 11 janvier 1814, il sépara misérablement sa cause de celle de l'Empire chancelant. Il combattit contre l'Autriche pour l'indépendance de l'Italie, fut battu à Tolentino en 1815. Brouillé avec Napoléon, il tenta de reconquérir le royaume de Naples, mais aussitôt débarqué sur la plage de Pizzo il fut arrêté, jugé et fusillé le 15 octobre 1815. Triste fin dun soldat qui s'était battu dans toute l'Europe.
Il se défendit rageusement et ne se rendit que quand une blessure l'eut mis hors d'état de combattre.
11 vit à l'instant faire les j)réparatifs de sa mort, qu'on avait résolue d'avance. Il alla sur le lieu du supplice d'un pas ferme; il demanda du papier, écrivit tranquillement une lettre d'adieux h la Reine sa femme, refusa de se laisser bander les yeux et découvrit sa poitrine que les balles et la mitraille de quatre cents combats avaient respectée. Le front haut il leur dit :
« Visez juste. »
La mort était venue le frai)])er, ([uc ses lèvres s'agitaient encore.
Ainsi mourut dans la force de l'âge un des hommes de la bravoure la plus chevaleresque dont l'histoire ait fait mention.
Pour que sa mort fût plus horrible encore, on fit semblant de donner à Naples, i)ar télégraphe, la nouvelle de son arrestation. On reçut à l'instant l'ordre de respecter ses jours, alors que déjà on s'occupait de cacher la victime dans un coin de terre ignoré.
Caroline, sa femme, en c[uittant Naples, fit venir le Préfet de son Palais et lui ordonna de prendre un état exact de tout ce ({ue le palais renfermait, et qu'elle mettait sous sa responsal)ilité pour le rendre à son successeur, ajoutant qu'elle ne voulait rien emporter de ce qu'elle regardait comme appartenant au royaume.
Elle a aujourd'hui moins de 40.000 livres de rente !!!(!)•
Quel exemple !
(1) Souvent, le général de Runiigny fut chargé par le P.oi Louis- Philippe de porter de l'argent à cette reine Caroline qui perdit presque tout et vécut des bienfaits du Hoi. (Note donnée par la veuve du général de Rumigny.)