M. DE TIGNY MÉNAGE LA CHÈVRE ET LE CHOU
7 juin 1825.
Le Roi a reçu l'ordre de la Jarretière des mains du duc de Northumberland.
A midi et demi, nous étions dans la galerie de Diane, qui était remplie de gens de la Cour.
A une heure environ, le Roi arriva en costume blanc, pantalon blanc en soie collant aux pieds. Au jarret gauche, un gros nœud de ruban blanc Les souliers blancs, des crevés au haut-de-chausses, la veste blanche serrée par le haut, plus large vers le bas en passant sur les attaches du hautde-chausses, boutons blancs ronds, la tête découverte.
La Cour était rangée à droite et à gauche du trône.
L'ambassadeur fut introduit par les introducteurs; les membres de l'ambassade portaient les insignes de l'ordre sur des coussins.
Le costume de Sir Georges Maylet était des plus comiques.
Il portait un manteau de soie rouge, et son vêtement, collant dessous, le faisait ressembler à un malade en rupture de lit, ayant pris son rideau pour se couvrir.
Il y eut une harangue du duc de Northumberland, une réponse du Roi, et surtout un sérieux de part et d'autre qui n'était pas la chose la moins remarquable.
Le bonnet de l'ordre est un chapeau surmonté de plumes de quatre pieds de haut. On a l'air d'avoir mis toute une autruche dessus, c'est un vrai baldaquin. Je suis entré dans ces détails pour faire voir que, malgré le peu d'importance
que, dans ce siècle, on devrait attacher à ces petites choses, les hommes aiment et aimeront toujours les hochets.
Le 27 novembre.
J'ai été très paresseux depuis longtemps; je transcris la note que j'ai apportée de Neuilly et que j'ai écrite hier soir.
Hier, M. Dupin a plaidé dans l'afTaire ridicule que le Procureur général lui a faite. Cette attacjuc est le prélude de celles que médite le parti « ultra » contre la liberté de la presse.
^I. Duj)in a été foudroyant, et malheureusement peu d'élus ont été appelés à l'entendre à cause du manque d'espace.
Ce soir, j'ai entendu le Léonidas de M. Pichot. Le succès a été incontesté, parce que la pièce est ]deine de sentiments patriotiques et d'autour de la liJ)crté et que ces sentiments sont le besoin du siècle.
La pièce a un grand acte de trop, mais l'amour-propre, ou le mauvais conseil de quelijuc ami de l'auteur, l'a empêché de faire ce sacrifice ({ui lui avait été conseille par Mgr le duc d'Orléans, ([uand il a lu sa pièce à Neuilly, l'hiver dernier.
Le public a eu l'air du même avis, nous verrons ce qu'il fera demain.
On annonce ce soir la faillite de M. Saillard fils, qui est de L800.000 francs, par suite du jeu sur les 3 % qui ruineront bien d'autres gens. Ils dégringolent d'une manière effrayante depuis (|uel(iues années, plus de quarante familles riches sont victimes de cette rage efïrénée du jeu.
Le mar(|uis de Livron, c(ui est devenu l'honorable agent du paclia d'Égyjitc, le plus barbare des despotes, est arrivé. Il était à Versailles en même tcm])S que moi, mais j'aurais eu honte de l'aller voir, car il est venu pour faire la guerre aux Grecs.
Il mène rondement les ècus du Pacha. Voici en substance ce qu'il raconte :
Méhémet-Ali (1) avait promis de ne pas aller contre les Grecs, mais il n'en a pas tenu compte : une promesse faite à des chiens de chrétiens ne pouvait lier un vrai croyant.
Le général Belliard, qui est le chef de toute la négociation avec Méhémet-Ali, m'a dit le soir que son opinion est que le Pacha perdra sa puissance par sa guerre impolitique contre les Grecs, s'il s'obstine à la continuer. Voici ce qui se passe et les pertes qu'il a déjà faites. 15.000 hommes sont partis en mai 1825 d'Alexandrie, 4.000 ont été pris en mer par les Grecs. Des 11.000 débarqués, il ne reste que 6.000. 11 y a en mer un renfort de 4.000 hommes disciplinés ou à peu près.
S'il leur arrive malheur, il aura perdu son armée, son argent, et, comme la prévoyance n'est pas son fait, il n'a rien amassé.
Le général BeUiard avoue que l'Egypte est plongée dans le malheur et que le commerce y est nul à cause du monopole exclusif que le Pacha exerce pour son compte. Il a des ennemis tout autour -de lui. Le grand seigneur guette sa tête, et le capitan Pacha a manqué de l'escamoter quand Kanaris (2) a fait la tentative de brûler Alexandrie et le port avec son brûlot.
1^^ décembre.
Avant-hier, est mort le général Foy (3), le Démosthène de notre époque. Voici ce dont j'ai été témoin en ce jour mémorable.
Ayant appris d'un de mes amis que le convoi aurait lieu
(1) Méhémet-Ali est le célèbre pacha vice-roi d'Egypte, guerrier et conquérant, qui fit trembler Constantinople.
[2] Constantin Kanaris fit avec ses compagnons Piriakos et autres des exploits de corsaire admirables. Kanaris brlûa successivement ou fit sauter deux vaisseaux-amiraux turcs (juin et novembre 1822) et plusieurs autres navires dont une frégate. Victor Hugo a dit i t En guise de pavillon, le brave Kanaris arbore... l'incendie I »
(3) Servit en Italie, Allemagne, Espagne, France. Blessé à Toulouse, puis à Waterloo. Député de la Somme, il se montra patriote et sincère; défendit les libertés constitutionnelles avec une conviction généreuse et une éloquence entraînante, qui lui valurent uno belle popularité. Il avait été très bien traité par Louis XVIII.
vers une heure et demie, je me disposais à sortir quand j'ai reçu d'Athalin, mon camarade, un mot qui me dit que S. A. R. le duc d'Orléans, partageant la douleur publique, envoyait une de ses voitures au cortège et que je pourrais monter dan? cette voiture. Je m'attendais à voir les nombreux amis du général, mais j'étais loin de prévoir quel noble tribut l'on paierait à sa mémoire. Je monte donc dans la voiture aux armes d'Orléans, et je me fais conduire à la demeure du général, rue du Mont-Blanc, n^ 62. Arrivé à l'entrée de la rue, du côté du boulevard, je rencontre de tels ol)stacles causés par les nombreuses voitures qui s'y trouvaient, que je demandai à un passant la cause de la stagnation des équipages : « C'est, me répondit-il, pour aller aux oljscques du général Foy. Le corps est déjà rendu à Notre-Dame-de-Lorette. » Je me dirigeai en conséquence vers l'église, mais, arrivé à la rue Buffant, je dus mettre pied à terre pour me rendre à l'office. La foule, toujours croissante, arrêta ma marche, et ce ne fut qu'après de grands efforts que je pus franchir le seuil de la nef. Après une heure et demie, l'office fut terminé et la masse énorme des assistants s'en alla vers le boulevard. Malgré la pluie qui tombait à torrent, le cortège, sans para]>luie et chapeau bas, s'achemina vers le cimetière du Père-Lachaise. Peu de bruit se faisait entendre, 10 à 20.000 personnes en noir marchaient derrière le char, elles se donnaient le l)ras sur huit de front. Le corbillard était attelé de deux modestes chevaux. Un détachement de la garde nationale en uniforme, armé seulement de sabres et conxmandé par un sergent, suivait. Le corps était porté par trois à quatre cents jeunes gens {\\\\ s'en dis])utaient l'honneur. Derrière eux venaient les enfants du général et les parents en tète de 3 à 4.000 personnes en deuil. Ensuite, la voiture du général, lanternes allumées et voilées, les voitures des pompes funèbres, la voiture de S. A. R. le duc d'Orléans dans lacjuolle j'étais venu, après plus de deux cents voitures de maîtres. La nuit qui survint n'empêcha pas la foule d'accompagner les restes du défenseur des libertés constitutionnelles jusqu'à sa dernière demeure. Arrivé, vers 6 heures et demie, après deux heures de nuit au cimetière, nous trouvâmes le champ des morts rempli de plus de 10.000 personnes qui
attendaient le cortège depuis 2 heures de l'après-midi, sous des torrents de pluie. 11 y avait une quantité de dames vêtues de noir. Je descendis de voiture et ne pus approcher de la fosse plus près que trois cents pas, à cause de la masse des assistants. Je suis parti à 7 heures, sans avoir pu entendre un mot des discours prononcés sur la tombe du général.
Nul événem.ent n'a troublé l'ordre et les regrets des assistants; tout s'est passé de façon que la police n'a pu trouver rien à redire.
Le 8 décembre 1825.
Le Roi a eu un léger accident et l'application des sangsues a été jugée nécessaire. Voici le fait : Le Roi, étant à la chasse, a glissé, et un de ses porte-arquebuse, en voulant le retenir, est tombé sur lui.
Le genou a donné dans le côté et la souffrance a nécessité quarante sangsues qui ont fait un bon effet. On pourrait établir une grande différence entre l'état du Roi et de la France, car les sangsues ne font pas un 3}on effet dans notre pays... Les journaux ont dit que le Roi était tombé en voulant retenir le porte-arquebuse..., seulement, c'est le contraire. « Ceci n'est pas pour changer l'habitude des journaux », comme dit Monseigneur.
Le Comité grec a envoyé à Marseille Louis Gérard, neveu du général célèbre dont j'ai été jadis l'aide de camp. Il part pour la Grèce avec vingt à vingt-cinq compagnons et porte 2.000 fusils, des habits d'uniforme, des sabres. Ils sont pleins d'ardeur et de zèle pour combattre là-l)as.
Le duc de Dalberg (1), qui depuis quelque temps tourne, dit-on, au républicanisme, est épris clu système des petites républiques, qu'il tâche de persuader aux Grecs d'adopter. Cette idée serait bien étonnante si on ne connaissait l'esprit d'intrigue du noble pair et surtout son allure de girouette.
(1) Neveu du prince primat de rÉi,'lise d'Allemagne (prince archichancelier de l'Empire). Il servit dans la diplomatie sous Napoléon. En 1815, rallié aux Bourbons, il fut naturalisé Français. Il accompagna Tallcyrand au Congrès de Vienne. A son retour, il fut nommé pair de France. Il tourna à l'opposition. Il avait beaucoup d'esprit.
Monseigneur ne s'exprime jias sur son compte, mais ceux qui, comme moi, vivent sans cesse auprès de lui, comprennent aisément sa pensée, rien qu'à regarder sa loyale physionomie.
Laval, 4 mars 1826.
J'écris cette conversation pour faire voir le peu d'unité d'un ministère aussi antinational ([u'il en fût jan;ais.
M. Bourgot, chef de division du Ministère et de la Politique aux Relations extérieures, eut avec moi une conversation sur les affaires de la Grèce au bal de M. de Werther, ministre de Prusse, le 7 janvier de cette année. Il me dit en finissant qu'il désirait avoir avec moi une autre entrevue à ce sujet.
Samedi 8 février, au moment de mon départ j)Our Laval, j'ai été le voir au ministère. Voici ce cjui s'est passé :
A})rès les })remiers mots insignifiants, je lui demandai quelles étaient les nouvelles qu'il avait du Levant?
« Les Grecs sont perdus, me dit-il, Rigny me mande qu'ils sont tout à fait finis.
— Oh ! oh ! lui répondis-je, c'est un système qui j)araît ado])té ])ar j\L de Rigny de faire croire que la Grèce est moins ([uc rien; mais comme dejjuis cinq an?, on dit toujours <iu'cllc est détruite, cela devient une mauvaise plaisanterie. J'ai des nouvelles de Napoli di Romani, du 6 janvier, ([ui m'assurent au contraire que l'union est j)lus comi)lète que jamais, et que tous sont d'accord pour élire le duc de Nemours roi de la Grèce (1). »
Pendant ces mots, il })renait une dé})êche signée de M. de Cha])rol, n\inistre de la Marine. Il lut quelques ])hrases, toutes confirmant les idées de M. de Rigny, et dans le sens habituel. C'était daté de Smyrne, le 7 janvier.
Il lut que les intrigues des Vitali avaient recommencé.
« Qu'entend-il, dis-jc, ]iar les intrigues des Vitali? Il sait mieux (jue j>ersonnc comment tout s'est passé et il lui est bien mal séant de se servir de ces expressions. Il a toujours assuré ((uo le Ministère ne lui avait rien fait dire à ce sujet, et puis([u'il a})pelle cela des intrigues, pourquoi
(1) Il avait douze ans.
ne les fait-il pas cesser à l'instant, en disant positivement que le gouvernement français s'y opposera?
— Oh ! répondit Bourgot, il l'a peut-être déjà fait, ou peutêtre a-t-il désavoué, à cette heure, tout ce qu'on a fait écrire d'ici. »
Il s'est alors élevé entre nous une vive querelle sur la déloyauté qu'il y a à dire à Paris aux envoyés divers que le Roi et la France approuvent cette élection, tandis que Ton agit en sens inverse. Tout cela est bien odieux, mais laisse très calme Monseigneur, auquel j'ai rapporté la conversation.
10 avril 1826.
Hier, M. de Villèle (1) est venu au Palais Royal dire à Son Altesse que le Roi l'avait chargé de venir lui faire savoir qu'il avait lu avec un grand intérêt la note du général Sébastiani dont il était fort content. Que le Roi le chargeait d'assurer à Monseigneur qu'il prenait d'autant plus d'intérêt à la réussite de l'affaire du duc de Nemours, qu'il lui était attaché comme chef de la famille et qu'il y voyait en outre, dans l'avenir, une chose qui pouvait être de grande importance pour la France et que, comme Roi, il y attachait un grand prix. Que le Roi n'approuvait pas la manière dont M. de Rigny s'était exprimé dans ses lettres aux Grecs et qu'il n'avait d'autre mission que de dire que, si l'élection du duc de Nemours (2) avait lieu trop promptement, le Roi serait forcé, par suite de son concert avec les autres puissances, de s'y opposer, parce que la France se trouverait dans la même position que l'Angleterre quand on avait invoqué son protectorat.
Qu'il était chargé par le Roi d'écrire à Rigny qu'il désap-
(1) Il fut ministre sous Louis XVIII et Charles X, tomba en janvier 1828 et fut remplacé par M. de Martignac.
Royaliste ardent et même ultra. Décida la guerre d'Espagne en 1823. Fit voter le milliard des émigrés, puis se rendit impopulaire par des mesures absolutistes. Avait do grandes capacités financières. M. Nettement lui-môme a dit de lui j « Il tomba sous la réprobation générale. » Nettement est pourtant grand admirateur de sa personnalité.
2) Au trône de Grèce.
prouvait ce qu'il avait dit de trop. Que le Roi voyait avec chagrin et mécontentement que les Grecs n'avaient nullement suivi les autres conseils donnés dans la note du général Sébastiani, documents à envoyer pour demander la protection de toutes les puissances de l'Europe, qu'il fallait leur en faire parvenir l'injonction au ))lus tôt, parce qu'alors la France, forte de cet appel, adresserait des notes à ce sujet aux autres puissances de l'Europe, que le Roi pensait qu'une lettre écrite de la main de S. A. Royale en ré])onse à celle des Grecs, devait le compromettre plus ou moins, ce qu'il devait éviter et qu'il était trop près de lui pour que cela n'eût pas mille inconvénients : qu'en outre on remarquait que dans cette lettre on ne s'adressait pas à lui comme au ])ère du Roi futur et que l'expression : « ou parmi ses sujets » qui y était prononcée l'avait fortement frai)pé. Que le Roi n'était pas mécontent de la conduite de Roche dans toute cette affaire, mais qu'il voyait que les Vitali étaient tellement jircssés qu'ils gâtaient tout par une impatience malheureuse.