‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 35 sur 50 · TRÔNE PAR LES VŒUX DES GRECS. LE PRINCE · texte numérisé non relu

TRÔNE PAR LES VŒUX DES GRECS. LE PRINCE

LÉOPOLD DE COBOURG ASPIRE A LA MAIN DE LA PRIN- CESSE LOUISE d'ORLÉANS. — L'aBOLITION DE LA LOI SALIQUE EN ESPAGNE.

Le 8 novembre 1827.

Monseigneur a reçu, le ])remier de ce mois, une lettre anonyme, par laquelle on le menaçait de lui brûler la cervelle s'il ne donnait pas une somme de 1.700 francs. La lettre dit que, pour signe de son consentement et comme gSLge de sa parole d'honneur i\u'\\ n'avnyerail rien à l'auteur de la lettre, il ferait mettre une lumière dans la salle à manger du palais qui donne sur la cour des Fontaines. Monseigneur a envoyé la lettre au prc^fet de police qui l'a prié de faire mettre la lumière afin de parvenir à saisir l'auteur de la menace. Son Altesse Royale s'y est refusée en disant que ce serait presque manquer à l'honneur que de le faire, puisque l'auteur de la lettre regarderait ce signal comme l'assurance qu'il n'aurait rien à redouter de la police ni du Prince.

Combien y a-t-il de gens capables d'un pareil procédé?

L'ordonnance «jui a paru avant -hier (1) a mis tous les esprits en rumeur. Dans une maison d'ultras où je me trouvais hier, chacun revendiquait, pour les pairs dont les noms sont sur la nou\elle liste, les prix de sottise et de servilité. C'est ainsi que la première dignité de l'État va se

(1) Nominations de Pairs.

SOUVEyiRS DU GÉyÉRAL DE RUMIGNY 213

trouver avilie aux yeux de la nation française et de l'Europe.

Mgr le duc de Chartres a subi un examen de mathématiques devant MM. Arago et Pouilley. On l'a interroge sur la géométrie, l'algèbre, et l'application de l'algèbre à la géométrie. Son examen a été parfait, et M. Pouilley m'a avoué qu'il était loin de s'attendre à la force du jeune T-rince.

Il a commencé son cours de physique sous M. Gay-Lussac à la Sorbonne.

Nos cours de chimie vont leur train, au Palais Royal. Un cabinet de chimie et de physique, avec un petit laboratoire, a été établi, et M. Pouilley professe.

Monseigneur est le préparateur, nous sommes les aides, Mgr le duc de Chartres et moi. M. Arago a fait installer, dans une galerie au bas du palais, une pile électrique d'une force considérable où nous avons exécuté des manipulations très int^iressantes.

Le D' Adolphe Pasquier professe l'anatomie, et notre vie est très studieuse.

Voici une conversation du Roi avec le duc d'Orieans à Saint-Cloud, qui eut lieu le 29 novembre 1827 :

Le Roi a dit (1) : « Je viens de me débarrasser de La Bourdonnaye; j'en suis bien aise, c'est un brouillon. -

Ces propres mots ont été prononcés. Il continua :

« On veut établir en France la R^^publique, et détruire la royauté, mais je ne le souiïrirai pas.

— • Sire, répondit Monseigneur, cela n'est pas exact, personne ne veut de la République, mais ce qu'on craint c'est de perdre le gouvernement représentatif, qui, seul, peut être la source du repos et du bonheur du peuple.

(1) Un peu avant la chute du luiuisti^re Villèle. au rnornerit où sélaborait la combinaison Martignac. on voulait y faire entrer La Bourdonnaye; mais, comme il avait été ladver^aire déclaré de Villèle, encore très cher au Roi, on dut l'écarter. Il avait sans cesse été le virulent adversaire de tous les ministres, qu'il trouvait invariablement trop modérés. Il devint ministre de l'Intérieur dans le ministère Polignac. Puis, toujours en querelle avec M. de Polignac, il fut remercié par Charles X au commencement de 1830.

— Non, non, s'est entêté le Roi, on veut la République, mais je ne me laisserai pas couper le cou comme Louis XVI. »

Il n'y a pas eu moyen de le tirer de cette folle idée (1), qui le mènera à mal. On reconnaît, à cette conversation typique, l'écho des sottes idées des gens qui l'entourent. Monseigneur en est désolé.

Il y a de quoi rire d'entendre raconter le cortège du Roi de Naples dans sa marche de tortue pour jeter sa jolie fille dans les bras de son futur gendre. Outre les premiers officiers dont les fonctions consistent à accompagner le Roi, il y a des tas de valets. De plus, il y a un essaim de faquins, qui sont sans attributions. Ils boivent, mangent et se plaignent de la fatigue. On n'entend que « Jésus- Christo che dolore ! » Et personne ne songe à se rendre utile. A Grenoble, et sur toute la route, il n'a pas été possible de faire attendre dans l'antichambre un seul domestique, de sorte qu'on ne sait pas par qui se faire annoncer au Roi. Les cuisiniers, depuis Naples jusqu'à Perpignan, ont refusé de faire la moindre cuisine. Le Roi n'est obéi que lorsque cela convient à ces Messieurs.

La future Reine est pleine d'agrément, brune, piquante, l'air passionné et, dit-on, d'un tempérament exubérant.

5 juin 1828, NeuHly.

La duchesse est tout émue encore de la première communion du duc de Nemours. Le charmant enfant a tout juste treize ans et demi. Depuis plusieurs années déjà, on ne l'appelle plus « Moumours » comme aux premiers temps de mon admission dans la famille, où il aimait à soulever mon grand sabre pour essayer de le tenir à bout de bras. Il est allé à l'église de Neuilly, revêtu de son bel uniforme de colonel de chasseurs. Sa mère le couvait des yeux. Il est rare aussi de voir un garçon plus beau. L'abbé Guillon a célébré la messe, à laquelle assistaient Monseigneur,

(1) Le général de Bumigny s'avançait beaucoup quand il niait que l'opinion du nombre inclinât à la République. Il a dû voir plus clair pendant le règne de Louis-Philippe et en 18481

}/[me Adélaïde, et les autres enfants : Chartres et Joinville. Ce dernier, qui n'a que dix ans, n'a pas été à la Sainte Table avec sa mère et ses sœars Louise et Marie. Madame voudrait bien que son mari et nous eussions meilleure posture religieuse, mais les événements et les idées voltairiennes n'y prêtent guère (1).

J'ai été très impressionné de cette cérémonie arrivée hier, et qui a donné lieu à une joyeuse et pourtant recueillie fête de famille.

Cela me rappelait le salon de Lady G... à Harwich, transformé en chapelle, où mon frère Hippolyte a fait sa première comm.union avec d'autres petits émigrés. Nous étions si pauvres que^ pour régal, nous avions à déjeuner un peu de beurre sur les rôties du thé. Moi, je n'ai jamais tant pleuré que le jour de la mienne , à Rumigny, au retour d'exil. Ma pauvre maman était si malade !

Monseigneur a dit à son second fils qu'il ne fallait plus être timide, mais savoir agir et parler dans le monde et en public, parce que cela faisait partie de l'éducation des Princes. Le soir, il n'y a pas eu de cercle; on a passé la soirée dans le parc, entre nous. Leurs Altesses Royales étaient tout heureuses. Une bonne pluie avait passé à la tombée du jour, l'air était délicieux et rafraîchi (2).

Le 7 mars 1830.

J'ai négligé la rédaction de mes souvenirs; ai-je eu tort? Comme je suis, ainsi que mes compatriotes, destiné pro-

(1) Le roi Louis-Philippe avait dans sa jeunesse des pensées très chrétiennes qu'il tenait de sa pieuse mère la duchesse d'Orléans, fille du duc de Penthièvre. Cette princesse avait un noble caractère et des vertus sans nombre; pendant l'hiver de 1788, alors que la Seine était gelée de Paris au Havre, elle faisait distribuer aux pauvres mille livres de pain par jour.

(2) On peut rapprocher de cette première communion du prince Louis-Charles-Philippe, duc de Nemours, celle de l'anièrc-petit-fils du roi, le prince Charles-Philipp*, duc de Nemours, qui la fit à Rome en avril 1914. Il avait huit ans et la reçut de la main du Saint- Père dans la chapelle privée du Vatican. Ses illustres parents, LL. AA. RR. le duc et la duchesse de Vendôme et ses sœurs les princesses Marie-Louise, Sophie et Geneviève d'Orléans communièrent aussi.

bablement à voir de nouveaux événements succéder au repos dont ma patrie a joui pendant quelque temps, je crois devoir reprendre encore avec une nouvelle ardeur ces notes qui pourront peut-être un jour éclairer nos descendants. Le ministère Martignac, culbuté par la Congrégation et l'avènement de MM. de Polignac, de Bourmonl, d'Haussez, Guernon de Banville, Mangin, Gourvoisier, etc., doit amener des luttes violentes, dont je veux essayer de rendre compte. Les événements de Grèce sont un des premiers fruits du nouveau ministère. La nomination anti-française du prince de Saxe-Gobourg (Léopold) ne s'est pas passée sans faire dire aux vrais patriotes qu'il est triste de voir dépenser les millions.de la France pour faire roi un prince anglais, en dépit du protocole du 6 mars 1829, et exclure Mgr le duc d'Orléans et sa famille d'un trône où le duc de Nemours, son deuxième fils, est appelé par les vœux des Grecs.

Le prince Léopold a écrit à Monseigneur une lettre que j'ai lue. Il y demande la princesse Louise d'Orléans en mariage. Il demande aussi des conseils sur ce qu'il doit faire et à quelles conditions il doit accepter. Le duc d'Orléans lui a répondu qu'il ne lui donnait pas sa fille parce que sa position en Grèce est loin d'être assurée, il lui conseille de prendre l'argent des puissances, et de refuser l'arbitrage, pour n'accepter d'avis que des Grecs, afin de se faire regarder en Grèce comme un vrai Grec. Les conseils sont du plus loyal des princes, et son refus de mariage, celui d'un père qui songe à l'avenir de ses enfants et veut le leur préparer le plus heureux possible.

16 avril.

Je reviens de voyage pour une élection de député qu'on veut faire de moi, pauvre sire, en remplacement d'un plus pauvre sire encore, M. de Gasteja, qui a été nommé en 1827 par le grand collège de la Somme. Gomme on s'attend k la dissolution de la Ghambre, les électeurs veulent s'y prendre d'avance, et ils ont été assez bons pour jeter les yeux sur moi, leur compatriote d'Amiens.

L'abolition de la loi salique (1) par le roi d'Espagne fait un énorme bruit partout. Le Roi en a parlé à mon prince. Il dit que c'est une monstruosité. Il s'exprime très bien à ce sujet. Pendant le dîner du 12, Monseigneur s'est approché du Dauphin, et lui a parlé de cette déclaration en disant que c'est une guerre civile que le roi d'Espagne organise dans son propre pays. La Dauphine, qui se méfie de la force de son époux sur les matières historiques, est venue vers les deux princes et a demandé le sujet de la discussion :

« Madame, c'est sur la déclaration de l'Espagne, a dit Monseigneur.

— Monsieur, a repris la Dauphine, vous ne pensez pas que je la désapprouve.

— Non, Madame, mais cela n'empêche pas que les intéressés ne protestent par tous les moyens possibles. «

La conversation sur ce point en est restée là.

Aujourd'hui, les Princes ont été aux Tuileries, et la conversation s'est animée de nouveau, on a parlé de la protestation du roi de Naples, signifiée par le prince de Gassaro, son ambassadeur.

Le duc d'Orléans a dit au roi que le prétendu décret du roi Charles IV (2) est un faux matériel, contre lequel Louis XVI avait protesté de toute sa force.

Le Dauphin a fait vérifier le fait et a dit au duc d'Orléans :

<( Vous avez raison, c'est un faux.

— Monsieur, a répondu le duc d'Orléans, le roi de Naples a protesté, et on devrait en faire autant partout.

— Ah ! oui, a ajouté le Dauphin, mais il faut attendre prudemment, pour faire la protestation complète, à être hors d'Espagne. »

(1) L'abolition delà loi salique en Espagne fut mal accueillie en France parce qu'elle semblait écarter, au profit des princesses espagnoles, les prétendants français éventuels. Ace sujet, Apponyi dit ! « On se formalise beaucoup à Paris de l'abolition de la loi salique en Espagne. On croit que la France avait perdu, par cette nouvelU ordonnance, le droit de succession en Espagne. On ignore qu'il existe un acte par lequel la France renonce à cette succession » (Sous Louis XIV).

(2) On s'étayait sur un prétendu Décret du roi Charles IV (né en 1748, mort en 1819).

Monseigneur a riposté : « Nous ne sommes plus au temps où on arrêtait un roi parce que cela plaisait au souverain du pays où il était venu lui rendre visite, et il peut protester tout haut à Madrid sans inconvénient. Quant à moi, je déclare que, si pareille chose m'arrivait, je protesterais par tous les moyens possibles et que je ne cesserais pas avant qu'une pareille infraction aux lois du royaume soit abolie, ry Le Dauphin n'a rien répliqué.

Page 1