‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 36 sur 50 · M°^^ DE LAR · texte numérisé non relu

M°^^ DE LAR

Le prince de Gobourg, désigné pour être prince souverain de la Grèce, est ici ; j'ai eu avec lui une longue conversation sur ses nouveaux États. Il entend bien, à mon gré, le personnel de ses sujets, mais il n'a aucune décision dans la tête, en sorte qu'il ignore quand il partira et ce qu'il fera. Il a eu la maladresse de signer l'abandon des Iles de Gandie, qui vont rentrer sous la domination turque, c'est-à-dire qu'on en massacrera les habitants. Il a fait une faute qui lui sera reprochée un jour amèrement. Il a signé l'abandon des défenses naturelles du nord de la Grèce, et il s'est mis par là dans une position difficile.

Les puissances lui fourniront une caution de 20 millions, et on lui laissera une force mihtaire en Grèce; il la désire française. Il m'a dit ces propres paroles : « Le ministère anglais se conduit mal avec moi, il a déjà peur que je ne m'émancipe. Après m'avoir proposé comme souverain de ce pays, il fait naître mille chicanes et mille difficultés. C'est un gouvernement bien détestable, mon cher Rumigny, et si la Russie ne me soutenait, je serais ])ientôt perdu.

• — Mais, Monseigneur, objectai-je, il faut prendre pour modèle Scanderberg (1) et devenir soldat, vous faire aimer

(1) George Castriot, dit Scanderberg. Fléros célèbre, fils du prince d'Albanie (cette Albanie, qui est aujourd'hui une pomme de dis-

des Grecs, les retremper par votre exemple et par de la fermeté. Alors, dans quatre ans, vous vous moquerez des Anglais et irez à Gonstantinople.

— Oui, sans doute, mais je suis dans un grand embarras, et au reste, j'irai en Grèce, et, si cela ne s'arrange pas, je quitterai le pays. »

Il est dans l'indécision. L'ambassadeur anglais à Paris, Lord Stuart, dit que le pauvre prince est entre deux ménages : L'un, l'ambition, qui lui dit : « Vas-y »; l'autre, sa mollesse naturelle, qui lui conseille : « Reste ici. » Et au total, il ne réussira à rien.

En cela, il ressemble au gouvernement du prince de Polignac en France : il n'aboutit pas. L'affaire de la réclamation de la Bavière, au sujet des États de Baden, est pendante. En 1814, par le traité de Vienne, Saltzbourg devait rester à la Bavière; en 1815, le roi de Bavière, qui possédait Landau en la Bavière Rhénane, désira Manheim et Heidelberg, pour rattacher ensemble ses états. Il céda en compensation Saltzbourg à l'Autriche, qui s'en est mise en possession. Le roi de Bavière ne peut avoir Manheim, que la Russie garantit à Baden; en sorte qu'aujourd'hui, la discussion renaît, parce que la Bavière a dit qu'elle prendrait le pays à la mort du défunt duc de Baden.

On attend ce qui en adviendra.

Le 18 avril 1830.

]\|me Je Dolomieu racontait hier soir à la table ronde que son domestique est entré un jour chez elle et lui a dit : « Madame voudrait-elle bien permettre que je me reproduise?

— Comment cela? a-t-elle répondu, surprise. »

Il a répété sa phrase. C'était une permission de mariage qu'il demandait. Il l'a obtenue, mais ne s'est pas encore reproduit.

corde). Remis comme otage à Amurat II, il fut élevé dans la religion musulmane et combattit avec les Turcs contre le « Despote » de Serbie. Plus tard, il s'échappa, se fit catholique, chassa les Turcs de l'Albanie et ne cessa de remporter des victoires sur Amurat II et Mahomet II. Il mourut de la fièvre en 1467. Do nos jours, les Albanais le célèbrent encore dans leurs chants nationaux.

J'ai dîné hier soir avec beaucoup de députés chez Laisné de Villévêque, questeur de la Chambre des députes. Il a été question des élections; tous croient qu'elles seront constitutionnelles et on a dit que la Chambre est dissoute du 16 avril, et que le ministère ne recevrait pas de bonnes nouvelles des départements.

Le 18 au soir.

Voici la substance de ma conversation avec le maréchal Maison, qui a été envoyé en Morée : M. de Rigny a trompé le gouvernement de France (1), et il l'a fait pour deux motifs, le premier, qu'il voulait plaire à M. le Dauphin et était contre les Grecs; et le second, qu'il s'est laissé gagner par les flatteries dont les Turcs l'ont enivré à Smyrne, où il s'était attaché un certain Black, rédacteur du Courrier de Smyrne, qui ne tarissait pas en éloges sur l'amiral.

11 s'est montré faux dans toutes ses dépêches au gouvernement en dénaturant les faits volontairement, et en amenant la confiance sur les succès des Turcs en Morée, confiance qui a été heureusement quatre fois détruite, et qui revenait plus stupidement dans les dires du gouvernement à chaque nouvelle dépêche de M. de Rign^^.

Enfin, à l'arrivée du général Maison à Navarin, avec l'expédition, il a dit en confidence qu'il saurait bien la faire manquer. On est venu le rapporter au général Maison, qui s'est empressé de déjouer ses projets. Voici un fait raconté par le maréchal (2) il y a une demi-heure.

Le ministre de la Guerre, M. de Croy, reçoit une dépêche de M. de Rigny, qui lui dit que, sur son conseil, le général

(1) D'une part, le général de Rumigny, homme sincère, étaye ses accusations contre l'amiral de Rigny sur les confidences très formelles du général (plus tard maréchal) Maison. D'autre part, on lit dans Pasquier cette appréciation : « ...La rencontre de Navarin n'était dans les intentions ni du Cabinet anglais, ni du Cabinet de France. » D'après cela, le gouvernement français aurait été d'accord avec M. de Rigny pour éviter d'avoir à employer la manière forte; mais les canons seraient partis tout seuls.

(2) Le général Maison fut fait maréchal de France au retour de Morée.

s'est décidé à envoyer une expédition dans le golfe de Lépante, et que c'est un mouvement très utile.

Le ministre, aussi peu militaire que le Dauphin, % eut juger de loin que c'est un mouvement de dissémination très dangereux; que le plus grand danger doit accompagner cette combinaison. Il écrit au général que : // a reçu une dépêche de M. de Bigny en date du..., qui lui a conseillé de faire une expédition sur le golfe de Lépante; que ce mouvement excentrique a présenté au roi et à Mgr le Dauphin {grand juge vraiment!) un danger imminent et qu'on lui défend de le faire. Le général, indigné de cette fausseté de M. de Rigny, qui veut s'attribuer un conseil qu'il n'a pas donné, monte sur le vaisseau amiral, donne sa dépêche à Rigny et lui dit de la lire, pendant qu'il va donner quelques ordres. En revenant, il aperçoit Rigny se promenant sur sa galère, tout pensif. Il l'aborde et lui dit :

« Qu'en dites-vous. Monsieur l'Amiral? »

Celui-ci cherche à s'excuser en disant que ce n'est pas lui qui a écrit ces mots. Le général le regarde dans le blanc des yeux et répond :

(' A coup sûr ce ii'est pas moi. — Or, comme il faut que ce soit un de nous deux, je vous suis bien obligé du conseil, mais je déclare que ce fait m'éclaire. Adieu, Monsieur, je saurai désormais prendre mes précautions. » M. de Rigny devint pâle et ne dit plus rien.

Le maréchal a découvert ainsi comment se sont toujours faites les nouvelles répandues à Trieste et Toulon par M. de Rigny.

Celui-ci les fait lui-même, et, avec Black, il les expédie h Trieste où il a un journal, dont il a gagné le rédacteur par Black. Il a créé l'aviso de Toulon et ses nouvelles arrivent par là.

M. de Rigny détestait l'ancien ministre Martignac (1); il

(1) Ernesl Daudet dit avec justice i « L'histoire a témoigné et devait lui témoigner (au Cabinet Martignac) une sympathie particulière, à cause des efforts qu'il tenta pour ramener à la Monarchie le parti libéral. Malheureusement, c'était déjà trop tard, et ces efforts furent vains. »

En fait, lo roi fut renversé par Terreur d'un de ses amis, le plus sincère et dévoué, il est vrai, mais le plus illusionné de tous, le prince

a dit à table : « En Grèce, l'expédition le tuera, j'espère. » Et il s'était engagé par des promesses à accepter le ministère de la Marine avec M. de Polignac. Cependant, il a eu peur de l'effet que cela a produit, il a fui à Toulon pour se cacher sous le drapeau de Navarin. (Je dirai plus tard toute l'histoire de cette bataille, que le brave amiral anglais Codrington m'a lui-même racontée à Londres, en 1829, le 6 juin.)

Le 23 avril.

Voici ce que nous a raconté à Athalin et à moi l'amiral Codrington, le jour où nous dînions avec lui à Londres :

Lorsque les ordres venus d'Angleterre permirent à l'amiral d'agir d'après les circonstances pour forcer les Turcs à évacuer la Morée, par la force si la persuasion ne réussissait pas, il se rendit, accompagné des deux flottes alliées, à Navarin, où il intima à Ibrahim l'ordre de se retirer et de faire partir la flotte turque. Le capitan-Pacha refusa d'obéir.

Alors Codrington réunit les amiraux alliés qui se trouvaient sous ses ordres à lui, le plus ancien de grade. L'amiral russe, Herdein, témoigna hautement sa joie de combattre les Turcs, mais Rigny montra un froid remarquable qui n'échappa à aucun des deux amiraux. Il parla en faveur des Turcs ; probablement alors, il pensait à tous les présents qu'il en avait reçus. Néanmoins, voyant que Codrington était décidé à aborder franchement l'affaire, il se promit de tout entreprendre pour empêcher celle-ci d'avoir lieu. Il s'avança à son ordre de bataille et se présenta aux Turcs, ayant eu soin de les prévenir qu'il ne tirerait pas si on ne tirait pas sur lui; mais, à son grand désespoir, ses bons amis les Turcs lui envoyèrent une volée à laquelle il fallut bien répondre, et ses équipages firent alors leur devoir d'une manière admirable. Lui, en eut toute gloire et profit. Il fut déclaré vainqueur de Navarin et personne ne releva toute sa conduite antérieure aux coups de canon turcs, qui ont ainsi plus fait pour lui que jamais. Au reste, il est

de Polignac. Tant le mot de Henri IV est toujours vrai i « Mon Dieu 1 gardez-moi de mes amis. Quant à mes ennemis, je m'en charge. »

très possible qu'il sache gré à ces canons de tout ce qu'il leur doit en la circonstance (1).

M. de Rigny était à sa première affaire de mer; mais «on capitaine de pavillon, M. Robert, vieil officier couvert de gloire antérieure et de bons services, était, comme hommt de mer, bien supérieur à son général. Il prit son mouillage avec un aplomb et une résolution merveilleux. Les comman»» dants étaient tous bons; parmi eux, Hugon, capitaine de frégate, fit des merveilles sur VArmide. Il mit celle-ci dans la plus terrible passe, à l'arrière, pour dégager un vaisseau anglais. Aussi, le commandant anglais fit-il cesser le feu un instant^ pour donner au commandant Hugon le salut royal des trois h-ourras afin de le remercier de son utile assistance.

L'amiral Codrington ne tarissait pas sur La brillante conduite de M. Hugon; il disait que Rigny était très brave, mais qu'il n'était pas homme de mer, et que MM. Robert et Hugon le valaient dix fois sous ce rapport.

Au reste, Codrington disait un bien étonnant de nos marins et surtout des équipages de ligne, dont il admire beaucoup l'instruction. Il nous a dit que, pendant toutes les dernières guerres, nous avons eu le desavantage par le peu de discipline de nos marins; mais, disait-il en anglais : They fight welL Ils se balieni bien.

L'amiral de Rigny était un enfant gâté de la chance. Jeune encore, il cumulait l'emploi de préfet maritime de Toulon, de commandant d'une escadre dans le Levant. Il était amiral, couvert de décorations, quand il fut nonuné au ministère de la Marine. Il était chez son frère, receveur général à Moulins; il accourut et trouva une grande opposition à son acceptation de la part de son oncle, qui le pria d'aller motiver son refus h M. de Polignac. Gelui-la, à bout d'arguments pour le convaincre, le mena à Saint-Gloud chez le Roi. Charles X fmit par lui dire : « Jeune encore, vous avez acquis une grande réputation militaire, conquis les premiers grades de l'armée, et la position la plus brillante. Il ne vous manque qu« du repos pour jouir de votre gloire. C'est le sacrifice de ce repos que je vous

(1) Le général de Rumigny semble ici montrer un peu de parti pris.

demande au nom de l'intérêt du pays, vous ne me le refuserez pas.

— Sire, répondit l'amiral, des considérations puissantes, surtout la composition du ministère, ne me permettent pas d'accéder aux désirs de Votre Majesté.

' — Quels sont donc, dans ce cabinet, les hommes dont le nom vous éloigne?

— Je supplie Votre Majesté de me dispenser de les nommer.

— Je vous l'ordonne.

— Sire, M. de Bourmont.

— Je comprends, reprit le Roi avec vivacité. Mais M. de Bourmont a été indignement calomnié. Quand il s'est trouvé face à face avec son Roi, les arm,es lui sont tombées des mains, voilà toute la vérité. C'est un tort aux yeux de mes ennemis ; aux miens, c'est un titre à ma confiance et à mon affection. »

Un geste de Charles X indiqua la fin de l'audience.

Le 11 mai 1830.

La Chambre des députés est décidément dissoute, et on n'attend que l'arrivée du Dauphin pour le publier. Ce sera le lundi 17 mai.

Le duc de Trévise m'a raconté le fait suivant qu'il tient d'un ami du Roi ne l'ayant pas quitté en émigration. Dernièrement, le Roi avait dit, en parlant des élections : « Nous n'avons rien à craindre, car j'ai adressé de vives prières à la châsse de saint Vincent de Paul. » Si la chose est exacte (1), c'est un fait digne de remarque que cette crédulité en 1830.

(1) Ce propos n'est pas invraisemblable. Lire, dans Apponyi, p. 381 du premier volume des Mémoires, l'opinion de Pozzo di Borgo, se terminant par ces mots « ...Il faut aux Français un roi, non un cordelier. »

Le chancelier Pasquier {VI® volume, p. 247) fait, de son côté, une allusion (dubitative) à des visions que M. de Polignac aurait dit avoir eues.

Le 14 mai.

Les Princes sont partis pour aller à Rambouillet audevant du roi de Naples et de la reine. Il a été convenu que le général Baudrand irait seul, parce que le Roi ne veut admettre à sa table que les généraux, et c'est trop juste, car Napoléon y admettait les colonels.

On dit que les élections seront autant fraudées que possible, et que pour cela on va dégrever les patentes, et se couvrir de cette dépense par les Droits réunis, ce qui fera que 4.000 électeurs constitutionnels à Paris cesseront d'être électeurs.

Il paraît que le Dauphin a été très bien reçu à Marseille, et que le peuple a été très affectueux, mais que l'armée de Toulon a été très froide et que les équipages de ligne sont les seuls qui aient crié : Vive le Dauphin ! Au total, on a été indigné à l'armée de voir le Dauphin combler d'amitiés Bourmont, et je connais trop bien le cœur de mes camarades pour douter de l'effet que leur produit le général qui leur a été donné pour chef. Les langues peuvent être muettes, les cœurs aussi, mais ils sentent et vibrent d'amour ou de haine, selon l'impression.

Le mariage du prince de Galabre avec la princesse de Bavière est manqué, parce que le roi de Naples voulait que sa fille épousât le prince royal de Bavière pendant que son fils épouserait sa fille. Le roi des Pays-Bas consentant à donner sa fille, mais pas son fils, le roi de Naples a demandé un ultimatum qui a été un non bien sec.

Maintenant, il paraît ([ue le roi de Nai)lcg voudrait renouer l'union de son fils avec la ])rin(essc Louise d'Orléans, union que lui et sa femme désireraient vivement; mais il est à craindre que la princesse Louise refuse, ]>ar suite de la conduite du duc de Galabre, qui ne veut prendre conseil que de ce misérable évoque Olivieri, qui le domine d'une façon absolue.

Cet Olivieri était envoyé en Sardaigne, quand le roi de Sardaigne épousa la fille du feu roi de Naples, sœur de la duchesse d'Orléans. Il se mit à })rouiller le ménage royal

tant qu'il put, si bien qu'à la fin le roi de Sardaigne écrivit à Palerme : « Rappelez Olivieri, ou je le chasse; c'est le démon de la discorde et il est inapossible de vivre en paix partout où se trouvera un tel hon^me. »

Olivieri fut rappelé et la Sardaigne en fut débarrassée.

L'éducation du duc de Calabre lui fut confiée et Dieu sait ce que cela a produit.

Le jeune Prince est dorainé par lui au point le plus haut, en sorte que si ce mariage se conclut, il faut absolument que l'on exige le renvoi de ce suppôt de Satan, qui, au reste, ira bientôt rejoindre son maître, car il est m.alade et vieux.

La malheureuse cour de Naples est infestée de gens de la trempe d'Olivieri, et il n'y a pas moyen de s'en dépêtrer, en raison du peu d'énergie du souverain.

Le colonel Brackinia a dit hier qu'il arrive du Brésil, où il a été comblé des faveurs du souverain et nommé grand cordon des deux Ordres du Brésil, avec le titre d'Excellence. Voici comment il est arrivé à tant de faveurs : en 1828, dînant à Neuilly avec le ministre du Brésil, M. Pedro Branco, je lui proposai dans la conversation les moyens de créer à Dom Pedro des lanciers organisés à l'européenne, et il me dit que l'Empereur le désirait. Un de mes amis irait le trouver et lui organiserait un régiment modèle. Cet ami était Brackinia qui a été dans les lanciers rouges de la garde impériale, et qui a une grande capacité, quoiqu'un peu folâtre dans ses habitudes. Pedro Branca me pria de lui écrire une lettre à ce sujet; je le fis, et il l'envoya à Pom Pedro. On entra en pourparlers avec Brackinia. Tout cela ne s'arrangea pas par suite de la ])énurie du Trésor impérial. Brackinia s'occupa alors du mariage de l'Empereur avec la fille du prince Eugène Beauharnais. Il y réussit, et c'est par suite de ce mariage qu'il a été comblé des faveurs de l'Empereur. Il dit que les finances du Brésil sont dans le plus pauvre état possible, que le comte de Barbacenne est d'une rare incapacité. Pour moi, j'ai vu ^ Paris Barbacenne, qui m'a paru être un garçon fin et rusé, et voilà tout. Il dit que le Brésil a de grandes ressources, si on veut se donner la peine de les tirer du pays, mais que la population n\anque surtout de l'esprit d'ordre, dans un pays où tout le monde pille et vole à plaisir. Barbacenne

est ici en mission secrète, mais je ne puis dire ce qu'il m'a laissé entendre.

Le 18 mai 1830.

La Chambre est dissoute (1 ). En conséquence, les électeurs se mettent en grand mouvement, et je suis prié d'accepter la députation dans le grand collège du département de la Somme. Cette proposition me désole en ce qu'elle me tire de mes paisibles habitudes et me lance dans les orages de la politique agissante.

Chacun doit sa vie et son temps h la Patrie. Je m'y dévoue sans ambition et en homme d'honneur. Cependant, il n'est pas sûr que je sois nommé, et je m'applaudirai de ne pas l'être.

Le 20 mai.

Voici un récit qui prouve que la constance est une vertu dont on ne peut plus nier l'existence à Paris.

Je passais à 10 heures et demie dans la rue Grange-Batelière, descendant d'un des commodes omnibus qui passent devant ma maison. J'entends appeler mon nom. Je me retourne et vois, à la fenêtre, le général Gourgaud, ancien aide de camp de Napoléon, qui l'a suivi à Saint-Hélène, me faisant signe de monter.

J'arrive à sa chambre, il me montre des armes données par l'Empereur, entre autres, son épée de général ea chef de l'armée d'Italie. A côté da buste de la princesse Pauline Borghèse, était suspendue une chaîne d'or à laquelle pendait un poignard à manche d'agate très bien travaillé. Comme j'allais sortir, il me prie de m'asseoir. Voici notre conversation.

Le général. — « Vous connaissez beaucoup Gudin, le peintre.

(1) En présence de Ihostililé immédiate que la Chambre avait montrée au ministère Polignac, le Roi avait été acculé à la fâcheuse mesure de la dissolution.

Ainsi se dessinaient déjà les conséquences dangereuses de labe»ration qu'avait été le renversement du ministère Martignac. « Ce renversement hâta celui des Bourbons, que seul ce ministère était eo état de sauver. > (E. Daudet.)

Moi. — Oui, et je l'ainîe de tout mon cœur.

— Où e&t-il?

— Embarqué pour aller avec l'expédition d'Alger.

— Il vous trompe, il est en Bretagne.

— Non, il est à Toulon. »

Après quelques explications sur l'endroit où était Gudin, il ajouta :

« Il fait la cour à M^® de la R (femme du député

d'Ille-et-Viiaine).

— Non, il est amoureux ailleurs, mais s'il a des attentions pour M"i® de la R , c'est par pure galanterie.

— Vous croyez donc qu'il n'en est pas amoureux?

— Non, je vous le garantis, il aime M°^^ de..., il en est fou.

• — Ah ! mon ami, quel poids vous m'ôtez de sur le cœur ! j'étais dé€idé à le poignarder, et elle aussi : j'avais d'abord le projet de me battre en duel -avec lui, mais, depuis, je pensais que, par un duel il m'échapperait, et j'étais décidé à les tuer tous les deux et à me brûler la cervelle après..., mais êtes-vous bien sûr ? »

J'étais bien étonné et je répondis : « Sur l'honneur, je vous le jure, mon cher ami, croyez-moi, ne vous mettez pas de pareilles idées dans la tête, c'est une folie, et vous êtes trop raisonnable pour vous abandonner à des pensées si extraordinaires.

— Tout ce que vous me dites là je me le suis dit cent fois ; je 1« sais, c'est une espèce de monomanie, mais je n'en suis pas le maître parce que je me creuse l'esprit et que je fmis par ne plus penser qu'à cela. »

Je me mis alors à lui faire une morale assez serrée pour rébranler, et il me dit avec effusion.

« Vous me faites un bien infmi, mon cher Rumigny, merci. »

Il me raconta que, quand M"^® de la R a dû

mourir de la terrible maladie qui l'a rendue affreuse pour toute sa vie, puisqu'elle a l'air d'un spectre à l'œil égaré, il avait pris la résolution de mourir avec elle, de se tuer sur sa tombe. Contre toutes les ai)parences, elle a guéri; et, depuis, son amour n'a fait que s'accroître. Il l'aime depuis qu'elle a l'âge d-e douze Ans. Il était au mieux avec elle

avant son mariage, et il m'a montré des portraits d'elle à tous les âges de sa vie. C'est un roman dont tout le journal a été écrit par lui, jour par jour, depuis qu'il la connaît.

En m'en allant, je me disais :

« Dieu me préserve, si je devenais femme, d'être l'objet d'un amour aussi constant (1) ' »

Tous les jours il lui envoie un bouquet gigantesque, qui est payé 15 à 20 francs. Ces bouquets sont étalés par

M°^® de L sur le devant de sa loge à l'Opéra, et

Gourgaud se tient à son poste, derrière elle, sans permettre à qui que ce soit d'approcher de sa déesse.

Les yeux saillants, et la figure effrayante que lui a laissés la terrible fièvre cérébrale à laquelle elle a échappé, font le plus drôle d'efîet entre le bouquet et l'amoureux.

Le colonel de L , ancien officier d'ordonnance

de l'Empereur, qui sait tout ce qui se passe, n'a pas l'air de s'en soucier. Ils font bon ménage aux yeux du public.

La Chute du Roi Charles X

Afin d'établir un lien entre le? notes du général de Rumigny, désormais coupées par des lacunes, il ne sera pas horj< de propos de rappeler en quelques lignes le drame de 1830.

La personnalité du roi Charles X semblait propre à lui gagner la popularité; ce fut même la caractéristique de Son début de règne. Malheureusement, il péchait par un d''faut de clairvoyance, de dangereuses illusions sur l'état des esprits en France; enfin par l'absence de ce sens particulier qui fait les hommes d'État et qui avait été la force de Louis XVIII. Il était, d'autre part, plus enclin à se fier à l'amitié de ses familiers qu'au rai-

(1) Le général de Rumigny n'avait qu'un goût modéré pour la constance, si ce n'est dans son culte pour ses chers Princes.

sonnement des capacités. La contradiction le froissait; il l'écartait au premier mot, si respectueuse qu'elle fût.

Dans le choix de leurs ministres, Louis XVIII et Charles X ne furent pas toujours heureusement inspirés : Fouché, Marmont, Dupont (le général de la capitulation de Baylen), d'autres encore, n'eussent pas dû figurer. Ce fut ensuite un malheur de substituer le prince de Polignac, dont la politique risque-tout entraîna la chute de la royauté, i\ Martignac, qui représentait la planche de salut au moment où le navire faisait eau.

Du ministre des fatales Ordonnances, Pasquier a dit : « En 1824, M. de Polignac était ambassadeur à Londres. Je l'observai avec soin... Il avait peu d'expérience des affaires; et avec cela son esprit était hanté des projets les plus téméraires, avec une confiance absolue dans tout ce qu'il entreprendrait. Rien pour lui n'était incertain, ni difficile. Il professait une grande admiration pour le gouvernement représentatif qu'il voyait établi en Angleterre, sans en avoir bien pénétré le mécanisme... Il établissait entre nos anciennes provinces et les comtés d'Angleterre des comparaisons enfantines... De tout cela, il résultait que..., si M. de Polignac arrivait aux affaires, il pourrait, avec d'excellentes intentions (1), les mettre dans une confusion dont les plus habiles auraient peine à les tirer. » A cela, il faut ajouter le danger d'un esprit piétiste, mystique même, qui déteignait sur son maître.

Tel était le pilote auquel la Royauté confiait son sort.

Dès les premiers temps de son entrée au pouvoir, M. de Polignac, voyant les centres, rebutés, se fondre peu à peu dans l'opposition, médita un coup d'État. De fait, il n'avait jamais cessé d'y songer, bien qu'il résistât à son collègue de La Bourdonnaye qui, encore plus impatient que lui, ne cessait de demander « ce qu'on attendait! » De son côt^, M. de Polignac disait : « Une majorité? A quoi bon? je ne saurais qu'en faire î »

Sur les péripéties de la révolution de 1830, nous croyon>; devoir passer. Nous renvoyons chacun aux études mul-

(1) Jamais, en effet, intentions ne furent plus honnêtes et plusdésintéressée».

tiples qui ont été faites sur ce sujet. Mentionnons seulement les phases les plus saillantes. D'abord les deux premières mesuras législatives :

Le 19 mars 1830, prorogation de la Chambre.

Le 17 mai, Ordonnance royale prononçant la dissolution de la Chambre et convoquant les collèges électoraux.

C'est à cette époque que se place la conquête d'Alger. Ce fut, comme le dit E. Daudet, le plus mémorable épisode du Gouvernement de la Restauration. Il est à regretter que le général de Rumigny n'en ait pas un peu parlé. Il est vrai qu'il n'y assistait pas. Or, il avait pour règle de ne relater, dans ses notes, que les faits d« guerre dont il avait été témoin.

De cette magnifique expédition, le général Trochu a écrit que rarement campagne de guerre fut préparée avec une telle prévoyance dans tous ks détails, avec une aussi incomparable maîtrise. Il est nécessaire d'ajouter que M. de Polignac eut une superbe attitude vis-à-vis de l'Angleterre, qui opposait à nos projets des menaces à peine déguisées. Il eut, en accord complet avec le Roi, la fermeté de passer outre sans en tenir aucun compte. Le commandement en chef fut donné au général de Bourmont; celui de la flotte à l'amiral Duperré, caractère un peu hésitant pourtant. Le 14 juin 1830, le débarquement avait lieu à Sidi-Ferruch ; le 5 juillet, l'armée entrait glorieusement à Alger.

Il est inconcevable que, dans leurs passions politi(|ues, les partis fassent preuve de si j^cu de justice quand les Gouvernements ont, d'une manière aussi éclatante, bien mérité de la Patrie. L'oj)inion ne sut aucun gré à la Restauration d'avoir donné à la France une immense et belle colonie. Telle e^t trop souvent l'ingratitude des nation^. Quant au général de Bourmont, il fut fait maréchal de France. A ce j>ropos, E. Daudet dit :

« L'Histoire qui, dans le passé, avait été sévère pour le général de Bourmont, doit à sa mémoire de rappeler que, dans l'expédition d'Alger, il se couvrit de gloire, révéla d'incontestables qualités militaires, de patriotiques vertus, qui ne faillirent pas, même le jour où il eut la douleur de voir l'un de ses fils mortellement blessé à s^es côtés. »

Quoi qu'il en soit, le Gouvernement fut battu aux élections; et alors parurent les fameuses « Ordonnances ».

Qu'était, au fond, au point de vue Illégalité, ce Coup d'État de 1830, auprès de ceux qui s'étaient succédé pendant la Révolution, auprès surtout du 18 Brumaire? Qu'est-il à côté de ceux qu'on vit plus tard, Révolution de 48, 2 Décembre 1851, 4 Septembre 1870? Incomparablement moins. Mais en 1830 la conspiration était générale contre la Royauté; elle n'attendait qu'une occasion pour éclater. La Royauté l'offrit.

Du côté du pouvoir, qu'avait-on préparé pour faire face à la résistance possible? Et que fît-on d'énergique pendant les émeutes des 27, 28 et 29 Juillet? Rien. Là-dessus, les témoignages de tous les partis sont unanimes.

On avait tenu à laisser en dehors du secret les plus essentiels agents d'exécution, le sous-secrétaire d'État de la Guerre (1), le Préfet de Police, le maréchal Marmont, qui allait recevoir le commandement de Paris. Le ministère de la Guerre n'apprit les Ordonnances que par le Moniteur. Marmont, dont la lettre de service était signée du 25, ne la reçut que plus tard, le 26, et ne put être à son poste que le 27, à midi. Il trouva les troupes non consignées. Le Préfet de Police (homme d'illusions d'ailleurs) n'eut pas le temps de prendre les mesures d'usage.

En résumé, il n'y avait ni plan pour le cas d'émeute, ni chef dirigeant, ni précautions même élémentaires (poudrières, armureries. Trésor public, etc.), ni instructions à l'armée, ni ravitaillement pour les troupes, qui allaient être harassées, ni effectifs suffisants dans Paris, ni concentration de la Garde royale, ni rappel de ses officiers absents (Voir Apponyi, 2^ vol., p. 284).

Le matin des Ordonnances, le Roi était parti pour la chasse. Les jours suivants, à Rambouillet, il trompait l'attente en jouant au wisth, le Dauphin aux échecs, tous deux difficilement accessibles aux mauvaises nouvelles.

(1) « Enfin, Jusqu'à Laguerre qui n'a rien su I » disait-on en riant autour du Roi, à cause du nom parlant d'un des ministres. (Chancelier Pasquier.)

Champagny suppléait M. de PoUgnac comme Secrétaire d'État da la Guerre.

Quand elles ne furent plus contestables, quand les défec* tions commencèrent à l'extérieur, aux paroles vaines de la veille succédèrent, chez le Roi et autour de lui, le désarroi, le découragement, l'hésitation, les demi-mesures, toujours tardives.

Enfin arriva l'heure où, de toute évidence, il fallut abandonner la partie. Tandis que le Roi se préparait à l'exil, en même temps, à Paris, arrivait le duc d'Orléans venu du Raincy. Prévenant la constitution d'une Convention jacobine, il entrait à l'Hôtel de Ville et prenait possession du Pouvoir, aux acclamations de la foule.

D'une aventure aussi mal conçue et aussi imprudemment menée que le Coup d'Etat des Ordonnances, que pouvaiton attendre d'autre ?

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