CHAPITRE XII
LES ÉVÉNEMENTS DE JUILLET SE PEUVENT PRESSENTIR. — LE DUC D'ORLÉANS A l'hOTEL DE VILLE.
Lorsque les événements de 1830 approchaient, les têtes étaient en grande agitation dans tous les rangs de la société. Une certaine fièvre s'était emparée des imaginations et l'on sentait en l'air une inquiétude qu'on ne pouvait définir.
Le roi Charles X était un brave chevalier, doué d'une capacité ordinaire; mais au total un bon prince, surtout bon pour ceux qui l'approchaient.
Il était récemment arrivé de son voyage sur la Loire, lorsque le duc d'Orléans et sa famille allèrent lui présenter leurs hommages à Saint-Cloud.
Personne ne prévoyait les événements qui allaient éclater les 27, 28 et 29 juillet.
Lorsque à Neuilly on apprit que Paris était aux mains des révoltés, M. le duc d'Orléans se fit amener son cheval et, suivi du lieutenant-colonel de Berthois, le seul de ses aides de camp présents et de service, il se rendit au Raincy, où les députés le trouvèrent le 30 juillet. Ces députés étaient le duc d'Harcourt et M. Laffitte.
Mais n'anticipons pas, il faut revenir aux événements de Juillet et les suivre au jour le jour.
Nantes, 28 juillet 1830.
J'allais partir pour Brest avec ma femme quand je reçois une lettre du duc d'Orléans et un mot d'Oudard, daté de Paris, 26 juillet... Ils me mandent que les Ordonnances, que je viens de lire à Nantes dans la matinée, vont probablement amener des troubles violents et que je rallie mon poste au plus tôt.
Avant de monter en voiture, j'allai sur la place de la Bourse, avec quatre ou cinq personnes, en nous promettant de tout faire pour les empêcher. La foule était déjà houleuse. J'arrive à Angers à 10 heures, par la malle-poste. Les Angevins se promènent de long en large sur leurs boulevards, avec des pistolets dans leur ceinture et des bâtons à la main. Ils jurent de se venger « de toutes les ordures » répandues dans le préambule. Le prétexte de la prise d'armes est le feu que les incendiaires mettent partout depuis quelques mois.
Le 31 à Paris.
A quatre heures du matin, j'arrive à Versailles. La ville est pleine des soldats de la garde. A Chartres, j'ai appris les événements, que j'avais ignorés jusque-là. Sur la route, un jeune homme à cheval, à franc é trier, nous a crié en dépassant la voiture :
« Le Roi a abdiqué en faveur de son fils; tout est calmé. »
A Viroflay, le général Favincourt, à la tête du 4^ de la garde et l'artillerie, nous font rétrograder à Versailles.
A midi, on nous relâche. Nous arrivons à Sèvres où je descends dans la cour de la poste. La fusillade commence. Les soldats du 3^ régiment jettent leurs armes. Le Dauphin arrive, quelques soldats le regardent de travers. Son escorte crie : Vive le Dauphin I Un homme me propose de le tuer par une fenêtre, il y a deux fusils dans la maison. Je l'en détourne avec force. Le Dauphin est sous notre fenêtre, il n'en bouge pas.
La retraite est ordonnée. Je m'avance sur le pont, je joins les Parisiens. J'apprends tous les événements. la régence, etc.. Je me mets à la tête des Parisiens. Ils m'obéissent. Je passe le pont; une charge de lanciers sort de la porte de la Glacière du parc Saint-Cloud.
Ils arrivent sur nous, tuent un de mes voisins; un lancier près de nous reçoit une balle dans la mâchoire. Je vois tirer sur le duc d'EscHgnac, le colonel. Il est blessé à la cheville.
Les lanciers se retirent. Je pars pour Paris à 2 heures et demie. J'arrive au Palais Royal. Le duc d'Orléans m'embrasse.
Je vais à l'Hôtel de Ville où on m'appelle foulre orléa-
nisle. Je menace de tuer le premier qui me dira cela à titre d'injure.
Je vais m'hahiller. Le duc d'Orléans part avec les députés, pour l'Hôtel de Ville. Il passe à cheval, en uniforme d'officier général, et est entouré de 100.000 hommes armés de toutes sortes d'armes ; le moindre coup peut le faire périr. J'arrive à sa suite à l'Hôtel de Ville, où une scène des plus extraordinaires nous attendait.
La foule était tellement entassée qu'on ne parvenait pas à se faire jour. Le duc d'Orléans marchait en tête, entouré de gens qui criaient : Gare ! Son cheval était souvent porté par les gens du peuple qui le soulevaient pour lui faire passer les barricades, et les trous que l'enlèvement des pavés avait formés. La pauvre Clio (nom de la jument de Monseigneur) se laissait porter comme un agneau, sans donner un seul coup de pied. Derrière le duc d'Orléans, marchait à cheval, en uniforme, le général Gérard, Berthois suivait en uniforme, à cheval aussi.
Moi j'étais sur Pompée, bonne bête grise, mais séparée des autres, parce que jamais je ne pus me faire jour à travers la foule. M. Laffitte, en chaise à porteur, suivait le Prince. Le Président de la Chambre suivait aussi avec au moins cent députés.
A l'Hôtel de Ville, le Prince fut reçut par le général de Lafayette, le préfet provisoire Alex, de la Borde et la Commission provisoire. Les acclamations du peuple étaient nourries et vibrantes : Vive le duc d'Orléans ! Vive la Liberté ! Vive la Charte !
Les visages étaient ravis; des hommes et des femmes du peuple criaient et applaudissaient de joie en envoyant des baisers au Prince :
« Il ne nous a pas trahis, pas abandonnés, celui-là ! ! 1 »
Le Prince monta à la salle des colonnes h l'Hôtel de Ville, dans laquelle se trouvaient les jeunes gens qui m'avaient menacé.
J'étais inquiet, mais les cris du peuple me rassuraient. En effet, malgré leur fureur républicaine, ils restaient calmes.
Dans l'Hôtel de Ville, M. Viennet, député, fit la lecture d'une espèce de déclaration dans laquelle on demandait
l'élection plus large, la nomination des gradés de la garde nationale par leurs soldats. — Quelques-unes des idées du Père Lafayette — (Il est un peu vieux, et surtout incapable d'une pensée gouvernementale, il a fui cette lecture et rentre après). Le Prince se présenta au balcon de la grande salle, tenant par la main le général Lafayette. Les cris et les acclamations deviennent alors frénétiques, et jamais prince n'a été salué par un peuple en armes avec une pareille joie. C'était l'arc-en-ciel après l'orage.
Cette arrivée du duc d'Orléans à l'Hôtel de Ville a surpris Lafayette et les amis de la République. Il a fait bonne contenance et s'est montré bon citoyen. Ce moment a décidé du sort de la patrie.
Le retour du Prince a été aussi beau que son arrivée; seulement le burlesque s'est joint à la grandeur, car, devant Berthois et moi qui marchions en tête, il y avait un homme du bas peuple presque nu, armé d'une hallebarde provenant d'un suisse d'appartement des Tuileries, qui sautait et dansait en faisant le moulinet avec sa hallebarde et qui faisait faire place à force de gesticulations assez effrayantes. Il nous a accompagnés jusqu'au Palais Royal. Nous y sommes revenus par fa rue du Coq, où une barricade avait été détruite pour laisser passer le cortège. Les gens du peuple entouraient le duc d'Orléans d'une barrière de fusils chargés, tenus horizontalement et criant : « Prenons garde aux Jésuites. » Cris absurdes et ridicules.
Nous arrivâmes sains et saufs au Palais, où le Prince put s'estimer heureux d'être de retour, sans qu'aucun accident soit venu attrister la joie populaire. Jamais démarche plus hardie et plus décisive n'a été faite par un prince.
Cette opinion de son courage, de son aplomb et de sa confiance dans le peuple assure l'avenir du pays.