CHAPITRE XIlï
LE DUC d'oRLÉANS REÇOIT DES DÉPUTATIONS. CHARLES X
EST A RAMBOUILLET. LE PALAIS ROYAL EN EFFER- VESCENCE. LE PEUPLE SOULEVÉ MARCHE CONTRE
LE roi; il est conduit PAR LE GÉNÉRAL JACQUE- MINOT. CHARLES X EN FUITE. INJUSTE ACCUSA- TION CONTRE LE DUC d'ORLÉANS : IL n'a JAMAIS CONSPIRÉ. LES UTOPIES DU GÉNÉRAL LAFAYETTE.
— LES RÉDACTEURS DU Joumol des Déhats.
l^f août 1830.
Les événements marchent, la population se rassure. On commence déjà à voir quelques uniformes de la garde nationale. On excite par tous les moyens la formation des légions, c'est en elles qu'on met le salut du pays. Nous avons une garde de la troupe de ligne au Palais Royal. Elle est inutile, car les uniformes de l'armée sont tellement en discrédit, que personne ne veut en porter de peur d'être désavoué.
Le Prince vient de recevoir des députations nombreuses. Il y a beaucoup d'allées et venues du parti républicain, mais nous allons parer le coup, car je viens de voir nombre d'anciens militaires qui me promettent de se joindre à nous, pour détruire toute tentative de république. Le duc d'Orléans attend que la Chambre prenne un parti, et il a le titre de Lieutenant général du royaume. Le Palais Royal ne désemplit pas de monde. Il y a bien quelques figures mauvaises, mais pourtant la grande masse a l'air heureux et satisfait. Charles X est à Rambouillet, il a envoyé des émissaires dans Paris. M. de Foissac et de La Tour, général de la garde, sont venus. M. Henri de la Roohejacquelcin aussi; ils ont déjeuné avec nous chez Monseigneur. Ils
demandent que la garde royale soit bien traitée et ils ont évidemment pour consigne d'observer ce qui se passe. Ils pourront dire à leur chef que le peuple s'est tellement prononcé contre Rambouillet que la Famille Royale serait massacrée si elle revenait à Paris. Il y a de la rage contre elle, sans trop de raison pour cela ; mais c'est un fait que je constate sans autre pensée.
Le duc d'Orléans est entouré de tous ses enfants. Ce spectacle attire les acclamations de personnes rassemblées dans la cour du Palais Royal, qui l'appellent à chaque instant.
Je viens de faire une ronde; personne n'est à son poste, les gardes nationaux de la barrière des Bonshommes sont allés se coucher et le poste n'a pas même un factionnaire. Heureusement pour Paris que la démoralisation règne à Rambouillet, car avec deux cents hommes on donnerait dans Paris une terreur épouvantable.
Il faut dire avec les musulmans : Dieu est grand !
Le 2 août.
La Chambre est réunie, elle refait la Charte. Plusieurs députés sont de vrais niais en politique. Ils étendent les libertés lorsque la guerre nous menace au dehors, car il est difficile de croire que les souverains étrangers avaleront notre révolution comme une pilule, car ils doivent en craindre les suites.
Je viens de faire venir au Palais, pour le garder, une troupe d'ouvriers commandés par deux frères : MM. deVernon. Je trouve qu'ils ont l'air de chefs de brigands; leurs gens sont en haillons. Ils étaient à la Bourse pendant le combat des trois jours. Ils s'en sont emparés. Je les ai demandés à Garbonel, aide de camp du général Lafayette, dans une visite que je lui ai faite ce matin.
Avec des ouvriers mal armés et qui effraient par leur tournure passablement horrible, je vais faire une police plus sévère qu'avec les meilleurs soldats du monde. Ce sont les vainqueurs du jour I
J'ai fait arrêter un misérable qui voulait proclamer la République. Mes chers ouvriers lui ont donné une raclée
de coups de poing conditicnnée. S'il avait fait résistance, ils l'auraient mis en pièces sans pitié.
Dans la cour du Palais Royal, on chante la Marseillaise, les jeunes gens des écoles tiennent des propos violents. C'est le quatrième acte de Mazaniello I Si on m'en croit, on ne laissera pas grandir cette opposition, mais le général Lafayette est le protecteur de ces factieux, et comme ce sont tous ses amis des conspirations passées, nous sommes obligés de tolérer des cris qui m'agacent furieusement.
Le baron de Rothschild est venu offrir au Prince 60 millions s'il les désire sur sa simple signature. C'est sage de sa part, ils lui rapporteront cinq pour cent.
Le 5 août.
Hier nous avons eu des péroreurs dans la cour du Palais. Un jeune homme parlait avec une rage incroyable contre la Royauté, lorsque des ouvriers armés qui gardaient le Palais Royal s'en sont approchés et l'ont tiré par la jambe. L'orateur est tombé du haut de sa borne sur le pavé; il s'est à peu près brisé le crâne. Je l'ai fait enlever et porter à l'hôpital où il est mort en arrivant.
Personne que moi ne s'est ému de l'accident, j'ai entendu dire en riant dans les groupes : « Encore un bavard de moins î » Ces orateurs populaires sont des jeunes gens à théories incompatibles avec nos mœurs. Le peuple est quelquefois influencé par eux, mais les honnêtes gens en gémissent.
Hier à quatre heures, est entré chez moi un jeune homme, élève de l'École polytechnique. Il est venu m'annoncer qu'il allait battre la générale et faire marcher le peuple contre Charles X à Rambouillet. Je lui ai dit qu'il n'arriverait jamais à soulever personne si le Gouvernement ne lui donnait aide et des ordres. Il est parti comme un fou. Il est allé battre la générale. Une masse énorme d'individus de tout âge se sont mis en mouvement comme des guêpes qui s'agitent. Le mouvement s'est propagé, ils se sont mis en marche, prenant toutes les voitures, les omnibus, les charrettes, les tapissières, les fiacres, et, au nombre de plusieurs mille, ils se sont mis en route pour aller attaquer la
garde à Rambouillet. Le généial Pajol et le général Jacqueminot sont allés les commander. Il n'y a pas vingt hommes à cheval, et jamais armée plus mal organisée, plus cohue, plus en désordre, ne s'est mise en marche. Les paysans sur la route se joignaient à elle, mais, mon Dieu ! quelle curieuse chose ce serait, s'il n'était pas effrayant de voir de pareils hommes courir au-devant d'une mort certaine si la garde veut sabrer.
Ils n'ont que deux pièces de canon. Avec deux escadrons de la plus mauvaise cavalerie contre eux, il ne viendrait pas un homme pour porter la nouvelle de la défaite. Jacqueminot m'a dit aux Champs-Elysées qu'il s'attend à tout et que, malgré les cris de la Marseillaise qu'ils poussent en chœur, ils foutront le camp à la première volée de mitraille !
Les élèves de l'École polytechnique sont venus demander des armes. Je n'avais que quelques paires de pistolets que je leur ai abandonnés. Ils m'ont tenu quelques absurdes propos; ils sont, au moins quelques-uns, légèrement timbrés. On assure que la garde royale est au nombre de 12 à 13.000 à Rambouillet, et qu'ils ont toute l'artillerie moins les deux pièces qui sont venues de Sèvres.
Il est deux heures; je ne puis trouver le sommeil, car je suis inquiet de la Famille Royale à Rambouillet.
Dieu veillera !
Le 6 août.
Une opposition se forme. A sa tête est un des hommes les plus lâches de la Chambre, Gormenin. C'est un vil serpent, écrivain caustique, il agit en dessous. Il s'était caché dans une cave pendant les combats. Aujourd'hui il proteste contre, demain il se fera démagogue s'il voit tourner le vent dans ce sens.
Il a trahi la Restauration qui l'a comblé, il la sert aujourd'hui et demain il portera le bonnet rouge et se barbouillera de sang, si la guillotine revient à la mode. La Chambre renferme de grands ambitieux, mais la masse est honnête et bonne.
Le duc d'Orléans va être fait roi demain; cette couronne sera lourde à porter; mais Dieu lui a donné une âme noble
et dévouée et un courage à toute épreuve. Il a dit à M. Dupin qui lui faisait les beaux éloges de sa future Royauté :
« Mon cher Dupin, ne vous faites pas illusion, ne me félicitez pas autant. Je sais que cette couronne est d'épines dont chaque pointe pénétrera dans ma tête, et je ne la prendrais pas s'il ne fallait pas sauver le pays de l'anarchie qui le menace. >;
Dupin ne peut pas comprendre tant de noblesse de cœur.
Les nouvelles de Rambouillet sont curieuses.
La déroute est dans la cour de Charles X. C'est à qui sera le plus découragé. Les soldats attendent les ordres l'arme au bras. L'armée n'a jamais manqué aux Princes décidés, elle abandonne les timorés. On ne se battra pas et tout finira par le départ de Charles X.
Le commissaire du gouvernement, le général Lobau, le général Maison, et Odilon Rarrot, avocat, ont été reçus et tout va finir par des arrangements. C'est au moins l'opinion du Prince, qui les connaît bien et qui les juge d'après tout ce qu'il sait d'eux.
Le 10 août.
Charles X est parti avec les gardes du corps. Voici ce qu'on m'a raconté : « Dès qu'il apprit la marche des Parisiens, il demanda au maréchal Maison. — Quelle est votre opinion sur ce qui arrive à Paris? Quel nombre croyez-vous qui soit lancé jusqu'ici? » Le maréchal répondit au hasard : « Au moins cent mille hommes. )> Alors Charles X s'est décidé à partir. Il se rappelait le retour de Versailles ! Le fait est qu'il n'y a pas 15.000 hommes et en désordre. S'il était tiré cinquante coups de fusil par la Garde, ce serait fini de l'attaque.
C'est triste, car nous allons voir ces vainqueurs abuser peut-être de leurs faciles succès. Cette cohue est partie follement en équipages de toutes sortes; avec deux escadrons de cavalerie lancés au galop, tout fuyait en déroute.
15 août 1830.
Je lisais ce matin à un ami les lettres que j'ai reçues du Roi, alors duc d'Orléans, en date des 6, 11 et 25 juillet dernier. Je les transcris ici pour montrer combien il y a des gens trompés ou de mauvaise foi, lorsqu'on entend dire que le duc d'Orléans conspirait pour favoriser la révolution de ces jours derniers qui s'est faite à Paris.
Avant de copier ces lettres, je ferai observer que, parmi les aides de camp du duc d'Orléans, Athalin est le plus ancien, ami et honoré de toute la confiance du Prince, depuis 1814. Je suis, moi, le deuxième aide de camp d'ancienneté, nommé en 1819 et dévoué au Prince corps et âme. M. d'Houdetot attaché au Prince depuis quatre années, est également fort apprécié. Enfin, M. de Berthois le plus récent. Le Prince le connaissait peu au mois de juillet, et certes, s'il eût été question de conspiration, ce n'est pas à M. de Derthois qu'il eût fait cette confidence, h l'exclusion des autres, surtout des deux premiers que le Duc aimait à avoir toujours auprès de lui et sur le courage et le dévouement desquels il savait pouvoir compter.
Cette prétendue conspiration est donc une absurdité, ou un commencement d'attaque, pour éloigner le parti légitimiste du Prince.
Au reste, voici ces lettres, curieuses par leurs dates. Elles sont des 6, 11 et 25 juillet 1830, écrites par conséquent au moment où la conspiration aurait dû avoir le plus d'énergie. On jugera, par le style, du degré d'agitation que ressentait le chef de la conspiration prétendue.
Paris, ce mardi 6 juillet 1830.
Je vous fais mon compliment bien sincère de ce que vous n'êtes pas élu et je viens d'en faire autant à Athalin qui est dans le même cas, avec cette différence pourtant que les élections du grand collège de Colmar sont en sens inverse de celles d'Amiens. J'espère qu'Athalin me reviendra bientôt, mais je lui mande de ne pas se presser. J'espère que, quand vous aurez rempli vos fonctions de grand
électeur, c'est-à-dire d'électeur du Grand Collège, vous ferez votre tournée pour moi, dans mes nouvelles possessions de Bretagne, pour lesquelles Oudard me dit qu'il vient de vous écrire quatre pages. Si vous voulez d'autres renseignements, vous me l'écrirez; je pense que vous viendrez me rejoindre.
Chartres y sera aussi; mais j'ai demandé hier et obtenu l'agrément du Roi pour qu'il aille, dans quelques jours, à Joigny faire une visite à son régiment et housarder un peu, ce qui est toujours bon pour former la jeunesse.
Au mois de septembre, nous irons à Randan. Le prince de Salerne est parti hier à minuit et aujourd'hui je vais m'établir à Neuilly, où je suis très pressé de ramener ma femme que le départ des siens a jetée dans la tristesse.
Paris, 11 juillet 1830, dimanche.
C'est en attendant l'heure de partir pour le Te Deum auquel nous allons assister pour remercier le Tout-Puissant de la victoire d'Alger, que je vous écris pour vous dire d'abord que j'ai reçu votre lettre de Laval et que j'ai commandé qu'on vous expédie tout de suite un étui contenant les cartes de la Bretagne que vous me demandez. J'espère que vous ferez bonne besogne dans cette tournée et que vous ne vous presserez pas, quoique, pour me retrouver à Eu, vous n'aurez pas de temps à perdre, puisque je compte partir le 4 ou le 5 d'août et y passer le mois, pour revenir ici passer huit ou dix jours et m'en aller à Randan pour un autre mois, ce qui nous mènera probablement au mois d'octobre, le 15 environ. Vous savez que ma sœur est toujours pressée de partir pour Randan, mais qu'elle l'est peu de le quitter. Au reste, je partage ce désir pour avancer mes Bucoliques, auxquelles je me serais attelé de nouveau, dès aujourd'hui, sans le Te Deum. J'espère que ce sera pour demain. D'Houdetot vient de me dire qu'une affaire grave, dont la conclusion importait à son avenir, le poussait à me demander à ne pas aller à Eu, et j'y ai consenti bien vite, conjecturant ce dont il s'agit et d'autant plus (jue Berthois est déjà de retour et qu'Athalin
le sera à la fin du mois. Ainsi je ne vois pas que ceci doive vous empêcher d'aller en Bretagne ni rien changer à vos projets. S'il survenait du nouveau et que je crusse avoir besoin de vous, je vous le manderais. Berthois est enchanté de votre habitation de Laval.
Je reviens du Te Deum à 5 h. 3/4; je pars pour Neuilly et je vous embrasse de tout mon cœur.
Neuilly, 25 juillet 1830.
C'est au moment de partir pour Saint-Leu où mes princesses auront la satisfaction d'assister aux débuts du comte de Le Wenhilm dans le rôle de Tony que je vous remercie de la lettre que j'ai reçue de vous hier au sein du Conseil. J'ai soulagé M. Badouix que j'avais u» peu serré en lui apprenant que son paquet était arrivé à Laval le 20 et que vous seriez à Nantes. Croyez-moi. Vive la chaleur ! Vous vous en trouverez bien en route, quoi qu'on en dise. Mais je vois que vous n'arriverez pas à Eu que tard. Au reste, nous serons aussi charmés d'y voir votre chère moitié, si cela vous plaît de l'y amener.
J'espère un peu entamer le mois de septembre à Eu, mais c'est chatouilleux pour ne pas arriver trop tard à Randan. Cela dépendra aussi du temps, car mon objet serait de prolonger un peu les bains de mer, car les enfants en ont un vrai besoin, Nemours surtout, qui, par suite d'un nouvel arrangement universitaire de la distribution des prix, remise au 30 août au lieu du 15, va se trouver retenu tout seul à Paris jusqu'au 18 en tête à tête avec Larnac.
// caso e irisie, mais sans remède. Cela dérange tous les papas et les mamans de Paris; je ne vois pas à qui cela peut convenir. Toutes nos santés sont bonnes. Voilà une lettre de Chartres pour vous, je crains qu'il ne danse un peu trop, mais cela va bien à Joigny. Atha n'est pas arrivé et ne vient qu'à la fin du mois, mais j'espère l'avoir pour Eu, ce que je présume que Berthois désire vivement, car i! porte le collier depuis le départ d'Houdetot sur les ailes de l'amour, c'est-à-dire depuis quinze jours, et je vai« le
mener à Dreuxenties avec Fontaine. Ce pauvre Jules est souffrant.
Je vous embrasse et il me tarde de savoir comment vous trouvez mes possessions bretonnes.
Après les événements de Juillet :
Le 16 août 1830.
Le roi Charles X a été rejoint à Rambouillet par toute sa famille. Il va partir à petites journées, escorté par les gardes du corps. La Normandie est un pays calme et tranquille, plus occupé de ses intérêts personnels que de passions politiques. Il y a bien quelque hostilité individuelle contre la malheureuse famille, mais les ordres ont été donnés et il ne se passera rien de triste que leur départ.
J'ai vu les lettres des commissaires, qui disent que le cortège passe sans émouvoir les populations, qui conservent un grand respect pour le malheur.
On m'a assuré que M°^^ la Dauphine a couru quelque danger, sur la route qu'elle a été obligée de faire pour regagner Saint-Cloud, venant de Vichy, où elle était à faire sa saison d'eau thermale.
Cette princesse est méconnue; elle est bonne, bienfaisante, noble et ferme : « C'est le seul homme de la famille », a dit Napoléon. Pour moi, j'ai pour elle une profonde vénération, un grand attachement ; je n'aurais pas hésité à voler à son secours si cela eût été nécessaire (1).
La Famille Royale, pendant son voyage, était escortée
(l) La duchesse d'Angoulême revenait de Vichy où elle était allée prendre les eaux, lorsque étant au théâtre à Dijon, elle fut insultée par les spectateurs. Ceci lui fît comprendre qu'une révolution s'accomplissait à Paris. Elle partit en toute hâte avec M'^^ de Sainte- Maure et MM. de Faucigny-Lucinge et de Conflans. A Tonnerre, le sous-préfet, M. de Partouneaux, la reçut avec beaucoup d'égerds, et M. Charlet, son secrétaire, l'y rejoignit, en lui annonçant le départ de Charles X. La Dauphine, résignée, quitta la préfecture par une porte dérobée à 10 heures du soir. Brave comme toujours, elle traversa des rues isolées, le faubourg Bourbereau, et arriva à la promenade de P-iris;, où une voiture de\ ait l'attendre; mais, par suite
par les gardes du corps et les officiers de son service. Elle s'acheminait à petites journées vers Cherbourg, où elle s'embarquait sur un navire commandé par M. Dumontd'L'rville, qui a été, dit-on, très convenable, malgré ses opinions avancées, même républicaines. Les commissaires ont conduit Charles X jusqu'à son embarquement. L'ex-roi montra de la dignité jusqu'au bout.
Le fait est que cette révolution, qui menaçait de bouleverser le monde et de devenir du 93 de première force, a été maintenue et contenue par la fermeté du roi Louis- Philippe. Il a sauvé le pays de l'anarchie qui le menaçait et d'un désordre dont nul ne pouvait prévoir les conséquences.
Le 17.
Il y a des charlatans de toutes les sortes; de ce nombre sont les hommes politiques qui ont préconisé des remèdes pour guérir le pays. Ce bon général de Lafayette (1) est de ce nombre. Il a bien voulu me prendre en certaine affection. Hier, je fus envoyé chez lui; il est, comme on le sait, commandant supérieur de tous les gardes nationaux de France. J'avais une communication à lui faire de la part du Roi. Il était au lit (à 10 heures et demie). Il me fit asseoir après m'avoir baisé au front (comme une rosière) ; il me prit la main et me parla des ouvriers de Paris :
« Mon cher Rumigny, me dit-il, il faut que vous expliquiez au Roi le seul moyen d'avoir la paix et le repos de la France : c'est de comprendre dans la garde nationale tous les ouvriers sans exception. Il faut les avoir tous, et comme ils auront intérêt à la tranquillité, on pourra être assuré que toute révolution sera désormais impossible.
— Mais, mon général, repartis-je, cela est bien sur le papier afin de montrer aux étrangers quelle force on peut
d'ua malentendu, l'équipage n'y était pas, et ce fut M. de Siraudin, lieutenant de gendarmerie, qui donna à la Princesse sa calèche et ses chevaux. Chose navrante 1 Cette ville de Uourgofne avait préparé une tôte pour recevoir la fille de Louis XVI, et elle devait s'en échapper la nuit comme une proscrite I
(l) Ceci a été écrit sous l'impression du moment, car, ailleurs, U général a stigmatisé Lafayette, en le traitant d'homme néfaste.
leur opposer en temps de guerre; mais armer les ouvriers, c'est amener l'émeute, le désordre, et enfin rénover 93 et ses mille horreurs. »
Le général Lafayette s'agitait beaucoup pendant mon petit speech : « Oh I Oh ! s'écria-t-il, les ouvriers ne sont plus aujourd'hui des hommes d'émeutes; ce sont des hommes moraux, dont il faut exalter les bons instincts. Ils aiment la liberté et ils la comprennent bien. »
Cette causerie dura longtemps, et rien ne put faire revenir le général s'entêtant à cette absurdité d'armer le peuple, et le bas peuple surtout, pour faire de l'ordre. C'est toujours l'homme de 1792, il n'a pas fait un pas en avant ni en arrière. Sa maison est le rendez-vous de tous les clubistes, de tous les anciens conspirateurs, de tous les utopistes de la terre. Rien ne le désillusionnera et il mourra à la peine.
Sa manie d'embrasser tous ceux qu'on lui présente le rend d'un ridicule désolant ; les gardes nationaux l'appellent : le père biseur, et lorsqu'ils vont chez lui, ils font mille gorges chaudes sur ses baisers et ses discours, où la fraternité joue un grand rôle.
En un mot, le père Lafayette me paraît un véritable niais politique, quoiqu'il ait beaucoup l'esprit de conversation. Son élocution est très facile, il a le choix des expressions parfait. 11 se tient chez lui des soirées où tout le monde peut se présenter; je n'y suis jamais allé, mais on m'assure qu'on y entend les propos les plus singuliers sur le roi, la royauté, et sur tout ce qu'il y a de respecté et de respectable en France. Ses affîdés sont, hélas ! Cavaignac fils (Godefroy), Quinard, Joulier, que l'on dit son bâtard, Dupont de l'Eure, le comte de Thiom, qui s'annonce très républicain, et enfin tous ceux qui conspirent depuis 1820.
Les hommes qui viennent de surgir de la Révolution de Juillet sont : les députés de l'opposition constitutionnelle sous Charles X et sous Louis XVIII, parmi eux : Laffitte, Casimir Périer, Benjamin Constant, OdilonBarrot, Dupont de l'Eure, Guizot et les rédacteurs du Journal des Débals; enfin M. Thiers.
Laffitte, chez lequel toutes les réunions avaient lieu rue Laffitte, est un homme rempli d'un excessif amour-propre, parlant bien, très paresseux dans ses affaires qui sont dans
le plus grand désordre, à tel point qu'en 1826, M. Seguin, ayant conçu le projet d'acheter tout le bassin houiller de Saint-Étienne, Saint-Chamond et Rive-de-Gier, pour la somme de 3 millions de francs, l'affaire a manqué parce que son crédit était ébranlé, et lorsque nous vîmes Rothschild pour cette même affaire et parlant de Laffitte, il dit :
« Si Laffitte me demande 100.000 francs, je les lui donnerai, mais s'il veut m'emprunter 10.000 francs, je ne les lui prêterai pas. »
Sa paresse est telle que son associé, M. Bernière, voyant les affaires de la maison désespérées et ne pouvant obtenir que Laffitte s'en occupât, prit la résolution de s'empoi- -onner, et il mourut dans l'escalier de Rothschild.
Sa maison est encore en son nom, mais elle s'en va, et il est impossible qu'elle se soutienne longtemps, à moins d'un miracle ou d'un secours inattendu.