CONTRE LE ROI. FIESCHI
Palais de Saint-Cioud, 28 août 1834.
Le Roi vient de nous raconter les faits suivants à propos de Méhémet-Ali, à l'époque de son mariage en 1809 avec la princeose Amélie de Sicile, notre bonne et vertueuL-e Reine.
La mère de la Princesse lui disait : « Peut-être un jour retourncrez-vous en France...
— Non, répondit le Roi, alors le duc d'Orléans, la France nous a oubliés et mes parents de la branche aînée n ont pas plus de chance que moi, et, quand ils y retourneraient, il n'est guère probable que je puisse les y suivre. Cependant, ajouta-t-il, comme s'il avait vu dans l'avenir, il arrivera à Napoléon des événements... Il est conquérant et guerrier, et, quel que soit le nombre de ses victoires, il finira comme Charles XII; il trouvera tôt ou tard son Pultava. C'est le sort de tous les conquérants. »
« Méhémet-Ali est dans le même cas, nous dit encore le Roi; il a étendu les bras trop loin, et dans ce moment il a sur lui le corps des Druses qu'il a voulu réduire en esclavage, ainsi que les peuples qu'il a conquis dans l'Yémen. Il s'étend trop, et comme tous les autres lui aussi aura son Pultava. C'est mon oi)inion fondée sur l'étude de l'histoire. Et Alexandre lui-même aurait eu le même sort s'il n'était pas mort si jeune. »
Ensuite on parla de l'Orient, du schah de Perse. Sa
Majesté nous raconta que Lord... (1), qui a été ambassadeur d'Angleterre à Ispahan, et que nous avons vu à son retour à Paris en 1823 ou 24 (j'ai oublié la date), ayant été dans une audience interrogé sur les revenus de l'Angleterre, dit au schah que la poste aux lettres rendait au Trésor 50.000 livres sterling. Le schah se fit expliquer ce que cela faisait en monnaie. Il réfléchit alors profondément sans ajouter une parole.
A quelques jours de là, il fit appeler de nouveau le Lord et lui dit : « Mon cher ambassadeur, vous vous êtes toujours montré mon ami; il s'agit maintenant de le prouver. Il me faut une poste, je veux une poste, allons, dépêchezvous. Faites-moi une poste. »
Lord..., fort embarrassé, prit une tournure un peu indécise et, ne sachant commxCnt éluder la question, lui dit : « Sire, pour faire une poste, il faut préalablement une chote.
— Laquelle? dit le Persan.
— Que Votre Majesté renonce au droit de couper des têtes à sa volonté, sans cela on n'aura pas confiance dans sa poste.
— Halte-là ! dit le schah, j'aime mieux mon droit que votre poste, car il m.e rend davantage ! »
Depuis, Lord... n'a plus entendu parler de la poste.
Le Roi nous a raconté hier soir cette curieuse anecdote. Nous étions les quatre officiers de service. Mesdames les duchesses d'Orléans et de Nemours étaient seules au salon.
Le sujet de la conversation était l'accroissement de la terre future et le changement des pôles.
Lors de son voyage en Laponie en 1795, il arriva au cap Nord, dont la mer ne gèle jamais malgré les hivers les plus rigoureux et les plus longs. Près de là se trouve une île sans végétation, élevée d'environ cinquante pieds audessus des plus hautes eaux, et criblée de trous creusés par une multitude de perroquets de mer, qui y vivent en paix et s'y multiplient en quantité énorme. Cette île,
(1) La nom est en blanc dans le manuscrit.
longue d'une demi-lieue environ, est sortie du fond des eaux, et, sur le sommet le plus élevé, on trouve le squelette d'une énorme baleine, dont les os sont couverts d'une immense quantité de noms, entre autres, d'une foule de noms hollandais qui datent de l'an 1600 et même plus tôt. Évidemment, cette île était poussée de la mer sans doute par suite d'une éruption volcanique.
Le Roi ajouta : Dans mon voyage, j'ai bien observé la situation des côtes du continent nord de l'Europe. Le? côtes Ouest de la Norwège sont à pic, tandis que la pente des montagnes du côté de l'Est s'allonge et s'étend en pente douce, insensible, de façon à finir par combler à la longue la mer Baltique. En effet, depuis cinquante ans, il est remarquable que le golfe de Bothnie se couvre d'atterrissements, qui gênent et interrompent même la navigation, ce qui finira par lier la Suède à la Russie.
Le Roi nous raconta encore quelle superstition les matelots norwégiens avaient h l'égard des baleines.
Il voulait s'approcher de quelques souffleurs qui étaient au large, mais les matelots refusèrent de l'y conduire, disant que, dans ce cas, les baleines mâles prenaient les canots pour des femelles et qu'elles les coulaient en montant dessus.
Mgr le duc d'Orléans a dit que les Écossais lui avaient explique la même chose et que, dans sa traversée d'Irlande en Ecosse, il avait éprouvé le même refus des marins pour la même cause, et que les Écossais n'osaient jamais ajiprocher les baleines avec de petits bâtiments, par la même crainte, et qu'il faut qu'il y ait réellement quelque chose de semblable.
Le Roi parla encore beaucoup de l'accroissement de la terre ferme et des découvertes géologiques qui prouvent que la Sibérie a vu végéter sur son sol les plantes des tropiques.
La conversation dériva sur Gibraltar. Le Roi dit qu'en 181 1 , il était sur un vaisseau anglais au mois de septembre. Le capitaine était un petit homme sec, enfoncé dans d'immenses bottes et avec une figure curieuse. La frégate courait sur Ceuta et, comme la mer est trè"^ profonde -auprès du roc, elle arrivait droit sur l'écueil.
SOUVENIRS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY 26t
Les Napolitains qui accompagnaient le duc d'Orléans mouraient de peur et tremblaient que les batteries espagnoles de Geuta ne fissent feu, à brûle-pourpoint, et il« tremblaient aussi d'aller se briser contre le mur effrayant de la colonne d'Hercule.
Un d'eux s'approcha du Prince et lui dit : « Pour Dieu, Monseigneur, avertissez donc le capitaine.
— On ne parle pa? en ce moment », répondit sèchement le Duc.
Les Napolitains épouvantés faisaient leur prière. Pendant ce temps, le capitaine anglais, qui s'amusait de leur effroi, arriva tout contre le roc, et, au moment juste où le beaupré allait se briser, il commanda brusquement : '< About ship ! »
Le vaisseau vira noblement au vent et recommença sa marche majestueuse pour doubler le détroit. Alors les Napolitains rassurés se mirent à parler avec une telle volubilité qu'on ne s'entendait plus sur le gaillard d'arrière.
Le Roi nous entretint longuement de Gibraltar et, entre autres particularités, il nous apprit que ce rocher était en Europe le seul asile des singes, et que leur nombre n'augmentait pas sensiblement, quoiqu'il y eût défense rigoureuse d'en tuer un seul. Ils se tiennent toujours sur le roc du côté opposé au vent, occupés à jeter des pierres à ceux qui les approchent.
On le voit, il est difficile de trouver un causeur plus charmant que Sa Majesté. Jamais elle ne parlait pour ne rien dire, et on peut conclure qu'aucun de ceux qui avaient le plaisir de l'entendre ne perdait son temps.
La reine Amélie, les jeunes Princes, avaient coutume de convenir de ceci, quand ils ignoraient une chose scientifique, un fait d'histoire : « On demandera au Roi )\ disaient-ils. Et jamais leur attente n'était trompée. Notre Souverain, en plus de sa rare intelligence, est servi par une prodigieuse mémoire.
28 juillet 1835.
Voilà ce qui s'est passé à la Revue : Le Roi avait été averti par la police qu'un complot pluF violent que les autres était ourdi contre lui. On ignorait
quel genre d'instrument de mort les conjurés avaient choisi.
Nous étions tous sur nos gardes, et il était convenu, entre les jeunes Princes et les aides de camp, qui devaient accompagner le Roi, que Sa Majesté serait entourée le plus possible afin de lui éviter les balles que les républicains pouvaient essayer de lui tirer, avec leurs pistolets et leurs fusils, s'ils en avaient de cachés.
Notre crainte était surtout qu'on ne tirât sur le Roi par les fenêtres garnies de jalousies. Chaque fenêtre fermée était l'objet de notre attention. La police, avertie du lieu choisi pour commettre l'attentat, redoutait surtout le boulevard du Temple, mais elle ignorait la maison qui avait pu être choisie.
Depuis la Porte Saint-Martin jusqu'à la Gaîté, toutes les maisons avaient été visitées, parce que le bruit vague d'une mine, pratiquée sous le boulevard pour faire sauter le cortège, avait couru.
La revue commença sous les plus heureux auspices; le peuple, sur le passage du souverain, donnait des marques de sincère affection. On remarquait bien, çà et là, sur le boulevard, quelques figures sinistres de républicains; mais la garde nationale était tellement animée que je crus le comjdot déjoué par son attitude.
Le Roi était arrivé devant la 8® légion, sur le boulevard, en face du jardin turc, lon^qu'une détonation effroyable et semblable à un feu de j.eloton très vif, mais mal exécuté, se fit entendre. Une pluie de projectiles vint frapper au milieu du cortège du Roi. Une balle atteignit le cou du cheval de Sa Majesté, un éclat de projectile vint heurter le bras gauche du Roi qui y porta la main droite.
Le prince de Joinville s'était glissé entre son père et la garde nationale. Son cheval reçut une balle dans la cuisse et continua sa course sans boiter. Le jeune Prince saisit la bride du cheval de son itère et lui dit : « Père, êtesvous blessé? — Non, répondit le Roi. » Le duc d'Orléans, qui était à la gauche du Roi, s'élança pour lui faire un rempart de son corps; il fut atteint d'un ricochet de chevrotine. Le duc de Nemours seul ne fut pas touché ainsi que son cheval. Le maréchal Mortier, frappé dans le pavillon de l'oreille gauche, tomba raidc mort. Il leva les bras-
en l'air sans proférer une seule parole avant de s'affaisser.
Le jeune capitaine Villate, fils du maréchal de camp de ce nom, tomba frappé de quatre balles; il expira surle-champ.
Le général la Chasse de Vérigny reçut dans le côté gauche de la tête un projectile composé d'un lingot, scié en trois parties rejointes par un fil de fer, qui s'ouvrit dans sa tête. Il fut horriblement blessé.
Le général Pelen a une balle au sommet de la tête; la blessure est légère.
Le général Beyniès, aide de camp du Roi, est atteint d'une balle qui lui perce le nez et lui touche légèrement la joue droite.
W.XiQ général Goibert est blessé légèrement d'une balle à la tête.
Le général Belni, du Génie, est percé à l'épaule par une balle; elle pénètre dans la poitrine et sort près de la partie droite de la colonne vertébrale. On désespère de le sauver.
Le lieutenant-colonel Rieusec, de la 8® légion, est frappé à mort par quatre balles. Huit gardes nationaux tombent morts ou blessés grièvement.
Vingt hommes, femmes ou enfants, sont gravement blessés.
Les corps sont transportés au jardin turc.
Le coup est parti d'une fenêtre du deuxième étage de la maison où e^t situé le café des Mille Colonnes.
Le groupe du Roi continue sa marche, après un instant d'émoi bien naturel. On criait au Roi : « Sire, prenez garde, n'avancez pas I
— Non, je continuerai, répondit Sa Majesté, qui ne put s'empêcher de s'écrier : « Pauvre bon Maréchal ! Quelle perte ! »
Moi et quelques autres, nous nous précipitâmes sur le boulevard, croyant que les insurgés assassins allaient au moins vendre chèrement leur vie.
Les gardes municipaux et les gardes nationaux s'étaient déjà élancés dans la maison et ils criaient par la fenêtre que c'était une machine infernale.
Décrire l'enthousiasme et la frénésie de la garde nationale en apprenant que le Roi avait échappé au danger
couru n'est pas possible. Chacun ne songeait plus qu'à le venger de l'insulte de ces misérables, et, si une voix s'était élevée pour courir sus aux journalistes et aux républicains, ils auraient éprouvé un sort funeste mais bien mérité.
Le Roi, calme au milieu de ce danger, continua paisiblement sa marche au milieu du délire de la garde nationale et de l'armée. Il arriva ainsi à la place Vendôme où une scène d'un autre genre l'attendait.
La Reine était aux Tuileries au moment de l'attentat; elle fut prévenue par le colonel Bayer que le Roi était hors de péril ainsi que ses fils. Par un miracle de la Providence, ils avaient échappé à la mort et même aux blessures. On lui dit que le duc de Trévise était mort et que plusieurs autres personnes étaient tuées ou blessées, mais sans détails.
La Reine, à ce récit, éprouva une telle émotion qu'elle se trouva mal en demandant à partir >ur-le-champ. On la porta pour ainsi dire à sa voiture et elle arriva avec ses deux filles les princesses Marie et Clémentine, chez le Garde des Sceaux, place Vendôme, où elle apprit la suite des événements. J'arrivai en ce moment, pensant bien quelle devait être son angoisse, et je vis couler les larmes des yeux de notre adorable Reine, véritable don du ciel ! Le Roi revint peu après, au milieu des cris d'amour de toute la population. Oui, le Roi est aimé du peuple et les acclamations de ce jour sont le baume de sa blessure, car une balle lui a frotté le front, n'y faisant qu'une ligne noire de la poudre qui Ta projetée. La contusion est insignifiante.
Le défilé a commencé immédiatement; on ne peut pas se faire une idée de l'enthousiasme populaire. Il faut l'avoir vu pour le croire.
La 8« légion défilait; elle s'arrêta devant le Roi en l'entourant et en lui jurant : A la vie, à la mort ! avec des cris de fureur et de rage contre les assassins; c'est elle qui a été abîmée par les projectiles.
On a arrêté un des criminels; il se nomme Gérard (1). Sa
(1) Nom d'emprunt de Fieschi. On lui découNrit deux complices, Morey et l'épicier Pépin. Tous trois furent exécutés.
machine, faite trop légèrement, a blessé le misérable. Lorsque les premiers gardes nationaux sont arrivés devant la maison, ils n'ont pas pu ouvrir la porte de la chambre d'où les coups sont partis. Il a fallu enfoncer deux portes, et pendant ce temps les brigands sont descendus. Fieschi était seul dans la pièce d'où le feu est parti. Le commandant Bitfild, qui s'est élancé le premier dans la maison, a crié de l'escalier : C'est une machine infernale ! Il l'avait vue par le trou de la serrure avant qu'on enfonçât la porte.
Fieschi a été arrêté par un homme de la police qui suivait la rue basse, située derrière la maison. Il avait la figure couverte de sang, par suite de l'explosion de plusieurs canons de fusils chargés outre mesure.
Ce misérable est une espèce de bravo, qui a commis ce crime par fanfaronnade. Ceux qui l'y ont poussé sont plus coupables que lui.
J'ai échappé heureusement et par un grand hasard.
Je commande à la 2® brigade de la garnison de Paris, et lorsque le Roi eut dépassé mon poste, je suivis dans le groupe de l'état-major et je causai avec le duc de Trévise, me tenant à sa gauche. Nous parlions des événements et des avis donnés au Roi. Je lui disais que je venais de pousser mon cheval sur des jeunes gens à figure de Jacobins, ({ui m'avaient menacé en passant devant moi.
Nous arrivâmes ainsi en causant jusqu'à la rue du Faubourg-du-Temple, lorsqu'un chef de bataillon de la gnrde nationale m'appela pour me faire voir les figures atroces qui marchaient à la hauteur du Roi et des Princes. Je le quittai plein d'inquiétude pour rejoindre le groupe du Roi, lorsqu'on entendit la fusillade qui me parut être un feu à volonté tiré par les fenêtres. Je courus sur la maison, convaincu d'y attaquer une troupe de forcenés. Je vis rouler dans le groupe une foule de cavaliers au nombre desquels était le maréchal Mortier. A peine Fieschi était-il pris, qu'un jeune homme en casquette rouge menaça le Roi en le sifflant. J'étais sur le boulevard en dehors de la chaussée. Je lui lançai un coup de sabre bien dirigé qui l'atteignit au front. Il s'écroula, mais un groupe l'enleva et il fut soustrait à la police. Le Roi était entouré de ses
enfants. Tous leurs chevaux, sauf un, furent atteints. La Providence les a visiblement protégés !
Par une corde attachée à la fenêtre, un officier de la garde nationale, qui avait couru par la rue basse, descendit arrêter Fieschi, lorsqu'il allait s'échapper par une boutique. Il est blessé à la tête très grièvement.
Le Roi est retourné aux Tuileries au milieu des flots du peuple et des cris les plus délirants. A peine arrivés, le Roi, la Reine et leurs enfants sont repartis pour aller voir la maréchale de Trévise, qui est plongée dans la douleur. Cette visite, faite sans gardes ni escorte, produisit le plus grand effet sur le peuple.
Un complot devait éclater hier. Les conjurés étaient armés jusqu'aux dents, et, placés dans les allées du boulevard, ils devaient attendre la mort du Roi pour agir. J'ai été arrêté par un officier de la garde nationale qui m'a averti que des figures sinistres suivaient les pas du Roi.
Le corps du maréchal de Trévise a été ramené par les gardes nationaux à son hôtel de la Légion d'Honneur.
Les ordres sont donnés pour l'embaumer, ainsi que les victimes qui sont tombées autour du Roi. On leur fera de magnifiques obsèques. Notre Reine veut voir toutes les veuves de ces malheureux.