‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 42 sur 50 · DONNE UNE LEÇON A LAFAYETTE. LOUIS-PHILIPPE · texte numérisé non relu

DONNE UNE LEÇON A LAFAYETTE. LOUIS-PHILIPPE

AIME A RACONTER SES SOUVENIRS. SOIRÉES CHAR- MANTES AUTOUR DE LA TABLE RONDE DE LA REINE. LES SOCIÉTÉS SECRÈTES. LA PRESSE.

Le 5 août.

Les obsèques ont eu lieu aujourd'hui. Je commandais toutes les troupes de ligne, le général Jacqueminot toute la garde nationale.

Depuis samedi, tous les corps ont été déposés dans l'église de Saint-Paul, rue Saint-Antoine. Tout Paris est allé visiter avec recueillement ces cadavres de concitoyens.

Le cercueil du maréchal dominait, dans le centre, d'une assez grande élévation. A sa droite était le général de la Chasse de Vérigny, à sa gauche le colonel Rafïé, ensuite les gardes nationaux à droite et à gauche, et enfin le cercueil d'une jeune fille de quinze ans tombée morte dans les bras de son père.

Ce spectacle a ému le cœur des plus froids.

A 10 heures, le cortège s'est mis en marche dans l'ordre suivant : un détachement du 5® hussards, un bataillon du 46®, 10.000 gardes nationaux, au milieu desquels les corbillards se trouvaient, conduits dans l'ordre suivant :

Le corps de la jeune fille, entouré de ses compagnes vêtues de blanc, ceux des gardes nationaux et de l'Armée, et enfin celui du maréchal.

A pied, derrière les ministres, les pairs, les députés, les corps constitués, les députations, enfin quatre cents ou-

vriers de M. de Rieusec, regretté de tous ceux qui l'ont connu. L'armée suivait la garde nationale.

Arrivés aux Invalides, les corps ont été portés dans la cour de Napoléon, dont la statue colossale orne le portail de l'église.

Le Roi s'était rendu de son côté aux Invalides avec toute sa famille.

Dès que les corps furent déposés dans la cour, le Roi, entouré des ministres et de ses officiers, vint pour les recevoir.

En arrivant. Leurs Majestés et tous les assistants éprouvèrent la plus vive émotion en voyant quatorze victimes immolées par le plus lâche attentat. Le Roi prit le goupillon des mains du curé, se pencha sur le cercueil du maréchal et lui dit : « Adieu, mon vieil ami, adieu ! » Les larmes l'empêchèrent d'en dire davantage; il continua la lugubre cérémonie; mais, arrivé ait cercueil de la jeune fille, lui, père de trois filles presque du même âge, ne put supporter une telle émotion. Il chancela, puis se remit par un effort de volonté et s'avança à pas lents jusqu'à la porte de l'église.

Nous sanglotions autour de lui, et les invalides pleuraient tous.

Lorsque le Roi fut à sa place dans l'église, sous le dôme, une musique funèbre exécutée par les élèves du Conservatoire se fit entendre pendant la venue des cercueils. Quelques uns, en plomb, étaient si lourds que les porteurs durent s'arrêter devant la Reine et ses filles. Elles étaient dans un état difficile à décrire.

Enfin, l'archevêque officia pontificalement, et l'oraison funèbre, dont je n'ai pas entendu une parole, fut prononcée par l'abbé Landrieux.

Après le s.crvice, qui fut très long, le Roi vint passer en revue la garde nationale et les troupes qui étaient massées dans les carrés des Invalides. La réception faite au Roi tient du délire. Cette revue improvisée a montré l'ardeur du pays en l'honneur de son Roi et sa réprobation envers les criminels.

20 août.

Fieschi (qui s'était appelé Gérard) n'a rien dissimulé de son crime dans les interrogatoires. Il dit comment il a été frappé, et il ajoute que, sans sa blessure, on ne l'aurait pas fait prisonnier, parce qu'il était porteur d'un fléau avec lequel il défiait vingt hommes.

Sa maîtresse a fait connaître Pépin; et Pépin va être arrêté, s'il ne l'est déjà. Ce Pépin était capitaine dans la 8^ légion; il a été mis en jugement et acquitté par les conseils de guerre au mois de juin : il était accusé d'avoir tiré sur la police et il en est convenu après.

25 août.

Pépin s'est évadé des mains de la justice. Voici comment : Le Président de la Chambre de Paris l'a fait sortir de la prison pour faire une perquisition chez lui en sa présence. Le comm^issaire de police, après avoir obtenu une commission rogatoire de M. Le Gonidec, juge d'instruction, est allé à la maison de Pépin avec seulement deux agents de police. On a procédé à la vidange des fosses d'aisance. Pendant ce temps, Pépin et ses gardiens étaient dans une cour voisine. L'opération com.mencée à onze heures du soir durait encore à trois heures du matin. Le commissaire de police du quartier Saint-Antoine vint demander à son collègue si on n'avait pas besoin de lui; sur la réponse négative, il lui jiroposa de venir souper. L'invitation fut acceptée et, pendant ce temps. Pépin fit apporter du vin dont il régala ses gardiens.

Le commissaire reparut un peu ivre ; les gardiens Tétaient beaucoup. Pépin profite de l'occasion, en passant sur le corps des agents qui étaient assis sur l'étroit escalier de la cave. Par surcroît de bêtise ou de trahison, le commissaire du quartier avait fait retirer la rciilinelle que la garde municipale avait cru devoir envoyer dans la maison de l'accusé. Cette évasion a mis tout Paris en rumeur, et elle indigne tous les amis du Roi et du pays. Pépin est évidemment le nœud d'une chaîne (jui remonte ])lus haut...

C'est lui qui a dirigé Fieschi et qui a payé l'achat des armes et des munitions. C'est en outre un jacobin forcené qui est capable de tous les crimes. Fieschi espère échapper à la mort, et voici comment il raisonne : Le Roi a dit, ainsi que le Gouvernement, qu'il n'y aurait pas d'exécution à mort pour crime politique. Le mien est évidemment politique, et j'échapperai. D'autres fois il dit en montrant sa tête : « Il faudra bien qu'elle tombe ! » C'est un véritable bravo italien.

Le baron Mortier a dit au Roi à propos de Cordova, général en chef de l'armée espagnole de Christine : « Cordova était en 1823 ou 24 l'intime de la femme de Don Carlos et en même temps de la princesse de Beyne. Il devint un peu insolent de ses succès et fut renvoyé d'Espagne en 1824. Cet exil doré fut l'ambassade de Danemark, où il alla en qualité de ministre. En 1826, il se fait nommer par ses amis de Madrid ministre à Berlin. Ce théâtre lui parut encore plus étroit, ainsi qu'il le disait ingénument au baron Mortier, alors secrétaire de l'ambassade de France. En 1828, Cordova dit un jour au baron : « Je veux user de franchise avec vous. » Et il lui montra la diatribe la plus effroyable contre la France et son gouvernement. Peu après, Cordova demanda un congé pour aller à Madrid. On le lui refusa pour l'Espagne, mais on le lui donna pour la France et l'Italie. Sa santé était alors perdue par la débauche; il était rongé de maladies honteuses qui ne lui laissaient pas de relâche; il avait même au palais un commencement d'ulcère. Muni de son congé, il arrive à Rayonne et part pour Madrid malgré la défense qui lui avait été faite. Arrivé à la dernière poste, il est arrêté, mais recouvre peu après sa liberté et la permission de rester â Madrid. Don Carlos, sa femme et sa sœur étaient partis pour Lisbonne. Cordova persuada au gouvernement qu'il était seul capable de surveiller Don Carlos, dont il connaii^sait, assurait-il, toutes les allures. Il était alors dévoré de haine contre lui et sa femme. Il était absolutiste, et jusque-là il avait été des plus violents de son parti. ^l^'-Çr;

Il était h Lisbonne lorsque la révolution d'Espagne éclata. Il embrassa le parti de la reine Christine. Les consti-

tutionnels refusèrent ses services en raison de son absolutisme connu. Il était alors brigadier.

Homme plein de détermination, il ne se ralentit pas et s'engagea comme simple volontaire dans l'armée de Navarre. Il commença à semer la division entre les chefs et devint l'homme de Bodil qu'il fit renvoyer ensuite. Il fut bientôt l'homme nécessaire et reprit un tel crédit que le voilà devenu général en chef de l'armée de Navarre. Il est homme de résolution et de courage, mauvais sujet et libertin. Atteint de maladie mortelle, il veut jouir de la vie et a un besoin continuel d'argent pour satisfaire ses passions. Si Don Carlos et sa femme tombent entre ses mains, il sera impitoyable.

29 octobre 1835.

Le Roi nous a dit ce soir devant MM. Barthe et Lehon :

« La manie de la popularité a produit de grands maux

et a été la cause de la fausse direction qu'ont prise Dupont

de l'Eure et quelques autres personnages à la Révolution

de Juillet. »

« Lafayette me dit un jour, continua Louis-Philippe : Il faut que vous sacrifiiez tout à la popularité, parce qu'avec elle vous pouvez tout faire et tout oser. Il est important de céder sans cesse au vœu populaire pour garder la véritable puissance qui est la popularité. Si vous veniez à perdre la vôtre, je m.e retirerais, je vous en préviens. J'irais à la Grange.

— Mon cher Lafayette, ai-je répondu, il faut souvent se roidir contre ce que vous appelez le vœu populaire, sans quoi on précipite le peuple dans des maux incalculables. Je suis, moi, pour le bonheur du peuple et non pour une popularité acquise par des faiblesses et des fautes dont il saurait bientôt apprécier l'erreur. Vous me menacez de me quitter pour retourner à la Grange, j'espère que vous ne le feriez pas.

— Mille pardons. Sire, je vous quitterais. Et que feriezvous sans l'appui de ma popularité?

— Je ne vous dirai pas ce que je ferais si vous me quittiez.

— Je vous en prie, Sire, dites-le-moi.

— Mais non.

— Je vous en prie, Sire, que ferait Votre Majesté si je retournais à la Grange?

— Général, dis-je alors, puisque vous tenez à le savoir, eh bien ! je vous y laisserais. »

Lafayette sortit tout décontenancé.

Cette conversation a été tenue entre le Roi et Lafayette dans le cabinet du Roi au Palais Royal, sous le grand portrait de Louis X.

Le Roi a ajouté, après nous avoir raconté tout cela :

« Je n'ai pu regarder ce portrait sans rire quand le général fut parti. »

Cette conversation a eu lieu au mois de mars 1831.

13 décembre 1836.

Le Roi est venu s'asseoir à la table de la Reine lorsque tout le monde a été parti hier soir. Voici ce qu'il nous a raconté lorsqu'on s'est mis à parler de la chapelle de Saint- Saturnin à Fontainebleau :

Du temps de Charles X, cette chapelle était un office où les valets de chambre mangeaient. Je suis un roi chrétien, mais je n'ai pas comme Charles X le titre de « très chrétien » et j'ai été indigné lorsque j'ai vu cette chapelle, construite par Louis le Jeune, ayant une aussi profane destination. Je l'ai fait rétablir au culte.

Les vitraux ont été peints l'an dernier par la princesse Marie, artiste d'un incomparable talent; cette année, sera terminée sa belle statue de Jeanne d'Arc destinée à Versailles, où elle sera sculptée en marbre, l'année prochaine (1).

Sa Majesté nous parla ensuite de la salle d'Henri II où il a fait rétablir les belles peintures du Primatice : « J'étais, le 16 juin 1830, près de la bibliothèque du château, lorsque le roi de Naples y alla. La duchesse de Berry y était aussi. Je lui dis : « Madame voit-elle ce qui est écrit en haut de

(1) C'est, on le sait, une œuvre de premier ordre, pleine d'idéal.

la voûte : Rex francorum Henricus II, Roi des Français. Madame le voit, c'est un titre qu'on devrait prendre, il en vaut bien un autre. »

Le 2 juillet 1830, nous étions à Rosny. Charles X et sa famille y étaient. La fête était donnée à la famille de Naples.

Le roi Louis-Philippe nous raconta à ce sujet (toujours hier au soir) que le roi Charles X s'approcha et lui dit : « Avez-vous lu le Moniteur?

— Non, Sire, pas encore.

— Il y a dans ce numéro une proclamation de moi. Tenez, j'en ai un dans ma poche. Lisez-le à l'écart et venez ensuite me dire votre avis.

J'y allai, et, m'approchant ensuite de Charles X, je lui dis :

« Sire, j'ai une question préjudiciable à faire. La proclamation est-elle écrite par le Roi ou par ses ministres?

— Mais... il y a des phrases de moi, d'autres sont de Peyronnet, quelques-unes de Polignac.

— Alors, Sire, le Roi me permettra de croire que cette phrase est de Lui : « La Charte sera fidèlement observée. »

— Certes, c'est de moi ! Il faut bien qu'elle le soit.

— Sire, est-ce que Votre Majesté voudrait dire par là qu'elle se servira de l'article 14 (1)?

— Oh ! dit Charles X, sans l'article 14, il n'y a pas de Charte possible.

— Sire, lui répondis-je, il faut bien prendre garde, lorsqu'on veut faire du pouvoir; c'est une affaire délicate et dangereuse et l'exécution de la loi vaut bien mieux. »

Ceci se passait vingt-huit jours avant les événements, et c'est ce qui me décida, continuait Louis-Philippe, à mettre dans ma proclamation ces mots : « La douloureuse interprétation de l'article 14..., etc. »

Charles X a dû profondément sentir ce que je disais là et plus tard se rappeler de Rosny, où il me traitait, d'ailleurs comme toujours, avec bienveillance.

(1) L'article 14 investissait le roi du droit de faire « des ordonnances pour le salut de l'État ».

Le roi Louis-Philippe nous a encore raconté que Pozzo di Borgo et Sémonville étaient à Neuilly le 15 juillet 1830. Pozzo s'exprima ainsi : « Je crois qu'il se prépare quelque chose et que le Roi veut renvoyer la Chambre et faire les Ordonnances.

— Non, répondis-je alors. Je suis sûr qu'il renvoie les Chambres — j'ai les lettres closes dans ma poche.

Mais s'il fait les Ordonnances, Monseigneur, à vous la balle. »

Alexandre de Laborde était présent avec moi à cette causerie du Roi, qui nous raconta de plus avoir retrouvé dans le Louvre vingt-deux tapisseries, dont le fond est en or et qui viennent des ducs de Bourgogne. Son projet est de mettre ces tapisseries dans la salle qu'il bâtira pour les expositions annuelles. On les verra pendant toute l'année.

15 septembre 1836.

Les récits précédents du Roi sont la meilleure réponse aux gens qui prétendent que la Révolution de Juillet était arrangée par lui.

Cette calomnie est d'autant plus facile à repousser que le duc d'Orléans n'avait alors auprès de lui aucun des officiers de sa confiance, parmi lesquels je me mets puisque je lui suis attaché de cœur et d'âme et que je suis auprès de lui comme aide de camp depuis 1819. J'ai vu ses bons et ses mauvais jours. Parmi les plus mauvais, je range ceux où il a été forcé d'accepter la couronne pour sauver la France de l'anarchie qui la menaçait, et dont elle n'est pas encore tout à fait débarrassée. 11 y a dans son sein des sociétés secrètes qui la rongent et dont le travail incessant est de répandre la démoralisation et l'insubordination dans la Société et dans l'armée. Dieu merci, celle-ci est à l'abri de leurs atteintes, et s'il y a quelques misérables dans les rangs, la masse est fidèle et parfaite. Les sociétés secrètes sont dirigées par les hommes qui conspirèrent sous Louis XVIII et sous Charles X.

Le marquis d'Argenson, clubiste et lié avec les Lafayette et Dupont de l'Eure, est de ceux qui sont entrés

les premiers dans les comités directeurs. Ils ont organisé les carbonari avec Barthe, qui est bien revenu de ses erreurs, après le pouvoir, dont il est fatigué en ce moment. Les carbonari étaient divisés en groupes de quelques hommes qui ne connaissaient que leur chef. Celui-ci correspondait avec d'autres, et ainsi de suite, jusqu'au Comité.

En 1822 et 1823, le gouvernement a tenu les chefs et n'a pas osé les arrêter et les mettre en jugement. Il y avait alors des réunions chez de jeunes carbonari.

Une de ces réunions eut lieu chez Godefroy Gavaignac, dont le père était un des massacreurs du Midi. M"^^ Cavaignac disait de ses fils : « Ce sont des Brutus. »

Elle est des plus exaltées, et sa fille, qui est jeune et gentille, est élevée dans les mêmes principes. Lors d'une réunion, elle s'était cachée dans un cabinet de Godefroy. Elle était avec son amie W^^ V..., fille d'un ancien chef de bataillon de la vieille armée.

Elles avaient eu la curiosité d'entendre ce qu'ils disaient.

Lafayette s'assit sur le lit de Cavaignac. Il y avait alors, hélas ! Joubert, avec un petit gros personnage dont le nom ne me revient pas, et presque tous ceux qui conspirent aujourd'hui encore.

On parla des moyens de faire circuler des écrits, des attaques contre le gouvernement; on rit des outrages qui se répandaient par leurs agents, on parla du mécontentement des sociétés secrètes, de l'armée et enfin d'un nommé Louvel; or, c'était avant la m>ort du duc de Berry. Je ne puis révéler que ce que j'ai appris par une des deux jeunes filles devenue dame depuis lors.

On faisait des quêtes, des cotisations pour payer les procès et pour soutenir une presse désorganisatrice.

Depuis 1830, M. de Chevilly, ami de Cavaignac et de M. de Poissy, chef d'escadron des hussards de Chartres, cousin germain de Cavaignac par sa mère, qui était une beauté en 1798, M. de Chevilly, dis-je, rencontrant Godefroy Cavaignac et parlant de la liberté de la presse que celui-ci disait opprimée, lui dit : « Croyez-vous qu'un gouvernement quelconque soit possible avec cette liberté illimitée de la presse ?

— Je ne vous dis pas cela, fit Godefroy. — Eh bien alors, comment feriez-vous alors avecla République? — Parbleu, reprit Godefroy avec un grand sérieux, si la République arrive, il y aura un seul journal. Ceux qui en colporteraient d'autres auraient la tête coupée. On verrait plus tard s'il y aurait moyen de laisser imprimer quelque chose lorsque les esprits auraient adopté les idées républicaines. Mon cher, ajouta-t-il, voilà tout le secret ! nous voulons détruire et nous crions : Vive la liberté de la presse, pour atteindre notre but. »

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