NARBONNE
20 septembre.
Les événements marchent et malgré tout ce que le pays a de bonheur et de tranquillité, l'opposition fait une guerre à mort au gouvernement.
La majorité est bonne, les Princes grandissent et leur appui soutiendra la vieillesse du Roi. Voici sa manière de vivre, on ne la lira pas sans intérêt, je pense :
Le Roi a l'habitude de veiller fort tard. Il ne se couche pas avant deux heures du matin, et se lève entre sept et huit heures. Il sort vite de son lit et gagne son cabinet de toilette, emportant ses vêtements à la main (nous sommes bien loin des levers de Louis XIV). Il s'enveloppe d'une grande redingote grise qui descend aux talons. Il a le col couvert tel temps qu'il fasse. Il arrange son feu lui-même en hiver, s'habille à moitié et se met à écrire. Ensuite il fait sa barbe, ce qui est une longue cérémonie, pendant laquelle il reçoit l'aide de camp de service, ses contrôleurs. Il s'habille tout à fait pour onze heures. Il déjeune frugalement avec du riz cuit à l'eau et un échaudé, sans thé ni café, et ne boit que de l'eau le matin. Ensuite son architecte, M. Fontaine, vient causer avec lui. Fontaine est un des hommes les plus amusants à entendre; c'est une fontaine d'anecdotes sur tous les gens intéressants depuis 1793. Il a été architecte de la Convention, du Directoire, du Premier Consul, de rEm})ereur, de
Louis XVIII, de Charles X, de Louis-Philippe; et il sait sur tous des choses curieuses.
Sa conversation amuse le Roi, et c'est malheureusement à la suite qu'il commande des travaux inutiles qui ruinent la famille. Le Roi a soif de la truelle et il n'attend pas la fin d'un travail pour en commander un autre, c'est sa seule passion, et il la satisfait trop largement. C'est la seule chose qu'on ne puisse aborder sans blesser son irritabilité. Il veut justifier cette passion, qu'il sait que ses amis blâment, et il n'a aucune parole assez éloquente pour essayer de la faire admettre.
Après le déjeuner, il fait une promenade, soit à pied, soit en voiture. Ce qu'il préfère c'est d'aller à Versailles ou à Saint-Cloud ou à Neuilly, et partout où il va on trouve une nuée d'ouvriers, dont il n'admet jamais le nombre comme suffisant.
A 4 heures il revient aux Tuileries si sa cour est à Paris. Jamais il n'arrive à l'heure du dîner, lorsqu'il n'y a pas d'étrangers à la maison.
Dubucquoi, son contrôleur de la bouche, va l'avertir lorsque le second service se met à table.
Il entre alors dans la salle à manger, exigeant que chacun reste assis, et il se fait servir les quatre h cinq potages qui sont sa gourmandise. Il fait un mélange de ces nombreux potages, puis il boit un petit verre de vin d'Espagne. Il mange ensuite un morceau de viande rôtie, très peu de ragoûts, un peu de légumes, du macaroni, et son dîner est fini.
Il tient cependant longue table, parle avec l'esprit le plus fin, le plus délié, et toujours de choses instructives pour tous les assistants.
Après le dîner, il lit les journaux anglais, une feuille allemande, et jamais une seule française. Son système est celui-ci : « Je sais mieux les événements que les journalistes; les uns blâment à outrance mon gouvernement, les autres le louent à l'excès, je n'ai donc rien à apprendre et je perdrais mon temps à lire leurs ]ilus ou moins récréatives élucubrations. »
En thèse générale, il ne comprenait pas qu'un roi ou un ministre se laisse aller à lire les journaux, parce que
plus OU moins cela influence leur jugement en bien ou en mal. Ils doivent, selon lui, marcher droit au but, sans se laisser circonvenir.
Pendant cette lecture, le Roi s'endort habituellement. Cette petite sieste est d'une demi-heure, quelquefois plus. Il reçoit ensuite les personnes admises aux petites soirées et tous les ambassadeurs et ministres, les pairs de France, les maréchaux et généraux de division, les députés pendant la session.
Il cause longuement quelquefois et. lorsque tout le monde se retire vers dix heures, il vient s'asseoir à la table où la Reine, les Princesses et leurs dames travaillent, et c'est là le moment de la causerie la plus admirable. Ceux qui y ont assisté ne l'oublieront jamais. C'est un des instants les plus doux pour tout ce qui l'entoure, et moi je m'y délectais.
26 septembre.
Aujourd'hui on parlait de la duchesse d'Angoulême — la Dauphine. Voici ce que j'ai su d'elle.
Lorsqu'elle arriva en France en 1814, on ne savait d'elle que ses malheurs, qui ont dépassé tout ce qu'on peut imaginer de plus afireux. A quinze ans, brutalement arrachée au bonheur qu'elle était en droit d'espérer, elle reste seule survivante de sa famille, prisonnière abandonnée à elle-même. A dix-sept ans, elle va vivre à l'étranger; l'exil succède à la prison. Quand elle rentre dans la patrie cruelle, elle y retrouve la calomnie, l'hostilité des ennemis de sa race. Sa voix rude, la brusquerie de ses manières, lui ont fait une réputation qu'elle ne mérite pas.
Moi, je l'ai vue bonne pour nous autres vieux soldats de l'Empire, qui avons combattu en 1814 jusqu'au dernier moment contre elle et les siens, et je dois dire que jamais on ne s'est adressé à elle sans qu'elle ait essayé de secourir les malheureux soldats.
Elle recevait quelquefois, le soir chez elle, quelques personnes pour assister à de petites sauteries, suivies de soupers très élégamment servis. Dans ces réunions de cent à cent cinquante personnes, elle était bonne, douce, aima-
ble, d'une gaieté parfaite, et elle mettait tout le monde très à l'aise.
Les plus jolies personnes étaient alors M'"^ de Garaman, sa sœur, M"^^ de Brou depuis comtesse de Puységur, et une foule de jeunes femmes de bon ton, toutes gaies et gracieuses.
J'y suis allé plusieurs fois, quoique mes antécédents et mes opinions eussent dû m'en exclure. On s'y présentait en frac noir sans aucune recherche.
Lorsque les événements de 1830 survinrent, la duchesse sut montrer une grande énergie, et j'ai regretté de n'avoir pu aller l'aider dans sa marche autour de Paris pour gagner Saint-Gloud. Elle fut obligée de passer par Sceaux et Meudon, pour éviter les paysans qui se portaient sur Paris.
Elle supporta son exil avec un courage rare. On m'a assuré qu'elle regrette la France, en quoi elle est vraiment trop bonne, car sa patrie ne le mérite pas, ne lui ayant épargné aucune ingratitude. Son mari est moins remarquable. Ceci m'est arrivé avec lui. — Étant appelé aux élections de la Mayenne pour le renouvellement de la Chambre des Députés si maladroitement renvoyée en 1830, je me rentiis chez lui. Je lui dis que les élections seraient contraires au ministère Poliguac, que je votais dans le département de la Mayenne, que le département, éminemment royaliste, avait trois députés du centre gauche et deux ultras, ce qui me prouvait que les élections ne tourneraient pas dans le sens que l'on espérait au ministère.
Il m'écouta très impatiemment, s'agitant tantôt sur une jambe, tantôt sur l'autre, et, quand je lui dis que je croyais remplir un devoir en lui faisant connaître ces choses, il me tourna les talons sans répondre après m 'avoir fait un léger signe de tête.
Je ne l'ai plus revu ([u'unc fois de})uis.
Lorsque le roi de Naples était à Paris, il y a quelque? mois, j'avertis le prince de Salerne, frère du Roi et de la duchesse d'Orléans, cni'il y aurait des troubles ])rochains parce (jue la marche du ministère y conduisait tout droit et que j'engageais le roi de Naples à partir de Paris sans retard.
Le prince de Salerne alla en parler au roi de Naples en présence du Dauphin, qui lui dit alors : « Ce bon Rumigny est fou ; il rêve, cela n'a pas le sens commun. »
Cependant le prince de Salerne ne cessa de prier son frère de partir; et bien leur en a pris, car peu après la révolution éclatait.
Le prince de Salerne est un gros homme, énorme même, bon, excellent, d'un esprit médiocre, criant à tue-tête les choses qu'il croit dire à demi-voix ! Il est le frère du roi actuel. Il y a un officier auquel il ne parle qu'en répétant : « Aveie capili? (avez-vous entendu?) »
Cet officier est Diego Pignatelli, frère cadet du prince de ce nom. Le prince de Salerne ne peut se passer de lui pendant une minute, et on l'entend toujours crier de sa voix forte : « Diego ! Diego ! aveie capiii ! » C'est vraiment comique.
Le roi de Naples, fils du vieux roi, mari de la reine Caroline, père de notre bien-aimée reine Marie-Amélie, est un peu contrefait; il est doué de peu de talents, mais il arrivera jusqu'à la fin de sa carrière sans se donner aucune peine pour son peuple. Il est gouverné par ses enfants et plus confiant dans ses valets que dans ses parents. Il est bon homme, mais, comme on le voit, de mince valeur. Son fils annonce plus de moyens et d'énergie; il est bien, mais il n'a pas reçu une très forte éducation par son Oliviéri « maladetto ».
Séance du 5 novembre 1837. — Écrite le 6 au matin.
M. Spineux ne pouvant pas parvenir à se faire entendre hier à la séance des Feuillants, on m'a interpellé sur les lois de septembre. J'ai dit : Lors de la révolution de Juillet, on pensa qu'on ne pourrait jamais élargir assez le cercle des libertés. Il en résulta des émeutes qui ont ensanglanté les rues de plusieurs villes de la France; Amiens même a été le théâtre d'émeutes... (Le tumultecommença alors).
Je réclamai le silence en disant : « Je ne suis pas avocat et il m'est impossible de recueillir mes idées au milieu
d'un pareil désordre... (à chaque mot les interruptions augmentaient).
Après quelques instants, je repris : « A Grenoble, à Lyon, c'était bien pis; enfin la France entière fut en péril, de bons esprits pensèrent à mettre un frein à ces désordres »... (Nouvelles et bruyantes interruptions.)
« Je n'étais pas député lorsque les lois de septembre ont été votées, mais je me suis associé de cœur au vote antérieur de mes collègues, car j'aurais voulu ces lois avec la conviction qu'elles ont sauvé notre Patrie. » (Le tumulte allait croissant pendant que je parlais. C'était un parti pris, car, avant moi, M. Spineux n'avait pas pu réussir à se faire entendre.)
Sur la question des apanages, je dis : « Les apanages semblent n'être pas populaires; mais je ne concevrais pas qu'une nation de 35 millions d'hommes ne dotât pas les enfants d'un souverain qui, malgré les calomnies répétées sur sa prétendue ladrerie, construit plus de monuments que Napoléon et les autres princes... » (A ces mots j'ai été interrompu violemment.)
Je m'écriai : « Les monuments sont là, ils ne peuvent être mis en poche... » (Bruit toujours croissant, mais autour de moi des bravi.)
Je dis alors vivement : « Messieurs, mes ]iaroles peuvent déplaire à quelques carlistes (un d'eux criait plus haut que les autres; je le regardai). — J'en suis fâché ! »
« Toutes les opinions sont consciencieuses ! » s'écria une personne à lunettes.
« Gela peut être dans le for intérieur, répondis-je, au milieu des cris, mais dans les actes extérieurs, non ! Gar de conséquences en conséquences on arriverait à trouver consciencieuses les opinions de Marat et de Robespierre ! — Le matin même, un pauvre homme avait déclaré que ces deux monstres avaient des convictions respectables. »
Après un instant de patience, le bruit étant moins violent, j'ajoutai :
« Je conçois l'opposition contre les ministres et contre tel ou tel système, mais je ne concevrai jamais que d«s gens d'honneur puissent de sang-froid prêter le serment de fidélité à Louis-Philippe, roi des Français, et à la Gharte
constitutionnelle avec la résolution de les détruire et de bouleverser l'État. »
Ici le tumulte fut à son comble, et après quelques interpellations, j'entendis ces mots : « On avait aussi prêté le serment à Charles X.
— Oui, dis-je à l'interrupteur, mais c'est lui qui le premier a manqué à ses engagements, et d'ailleurs je n'aime pas mieux les conspirateurs d'à présent que ceux d'autrefois. »
Le bruit fut tel alors que je me retirai sans pouvoir dire un mot des intérêts matériels du pays, malgré les réclamations d'un grand nombre d'électeurs.
La foule contenue dans la salle était composée par moitié d'électeurs et de personnes qui ne l'étaient pas.
Aix-la-Chapelle, 14 janvier 1841.
Le colonel de Schopler, Prussien en retraite, vient de nous raconter à mon frère et à moi que, lorsque l'Empereur était à Erfurt avec l'cm^pereur de Russie, il y eut une conspiration pour l'assassiner. M. de Schopler était du complot, le frère du général Hirsfeld étant un des conjurés. Les assassins savaient que les deux empereurs devaient aller à la chasse, et pour arriver à leur but, un d'eux se plaça derrière un arbre avec une carabine rayée. Il ajustait Napoléon lorsque l'empereur Alexandre se baissa et couvrit le corps de Napoléon. L'assassin releva l'arme et ne tira pas. Ainsi fut épargné le crime.
Lorsque l'assassin se rendit à Vienne pour le poignarder à Scliônbrunn, il y avait en Allemagne six jeunes gens qui s'étaient dévoués, et l'un d'eux, M. Arnim, depuis secrétaire d'ambassade prussien à Berne en 1830, devait partir si celui que le sort avait favorisé ne s'était pas rendu à son poste où il trouva la mort. Ceci a été dit à mon frère par M. de Schopler, ([ui nous a encore raconté qu'en 1808 il avait réuni quinze hommes déterminés et adroits tireurs, armés de carabines. Ils allèrent sur la route près de Cassel, se poster pour assassiner l'Empereur qui se rendait alors au congrès d'Erfurt. Leur moyen d'assassiner Napoléon était celui-ci : ils devaient scier les arbres de la route
pendant la nuit, ensuite les abattre pour barrer la route et enfin faire feu en attaquant les voitures de vive force. Ils savaient que l'Empereur voyageait sans escorte, entouré seulement de quelques officiers à cheval.
Le hasard fit que l'Empereur ne passa pas par Gassel^ et il devint alors impossible d'exécuter le complot.
Le colonel de Schopler e;^t un véritable reître des anciens temps. Il a la rage de la guerre contre les Français, et cela par fanatisme allemand. Il commença par servir en Hanovre, il passa ensuite au service en Autriche, de là en Russie après la paix d'Austerlitz, ensuite au service de la Suisse en 1806 ou 1807 et embaucha en Allemagne des soldats et officiers. Il séduisit entre autres un ministre de Jérôme Bonaparte. Il alla près du duc de Brunswick, puis en Espagne et enfin en Allemagne encore jusqu'en 1815.
Depuis lors, il a été mal récompensé de ses services; comme il le dit lui-même, les gens d'action et d'un zèle trop ardent deviennent incommodes et on a oublié tous ses dangereux travaux pour le laisser de côté, sans fortune, sans autre ressource qu'une modique retraite. Heureusement pour lui, il possède une collection de tableaux espagnols qu'il a envie de vendre.
C'est la vie qu'a menée cet ardent con^^pirateur cosmopolite, toujours acharné contre nous.
Saint-Cloud, 9 novembre 1841.
Le Roi causait encore dans l'intimité avec nous. Une des premières choses que me confia Charles X, dit-il, est celle-ci : « Le secret du Masque de fer est-il passé jusqu'à vous par le Régent?
— Non, Sire, j'en suis resté à la mystérieuse légende.
— Tant pis, car j'espérais qu'il se serait conservé dans votre branche.
— J'ai vu, a continué Charles X, la reine Marie-Antoinette aux genoux de Louis XVI, lui demandant en grâce le secret du Masque de fer. »
Le Roi a répondu : « J'ai juré de ne le révéler qu'à mon successeur et je tiendrai mon serment; cependant je puis vous dire que ce n'est pas du tout un personnage aussi
intéressant que vous vous l'imaginez, el si vous le saviez vous en seriez bien étonnée. »
Le secret est mort avec Louis XVL
Louis-Philippe ajouta beaucoup de choses sur le prisonnier. Le masque qu'il portait était fait d'une croix de fer couverte de velours. Il est mort à la Bastille en 1786. Il a été enterré à la paroisse Saint-Paul.
Ce que Voltaire a dit de son existence est exact. Son nom seul est ignoré !
Breslau, 10 novembre 1841.
Voici une conversation avec le général de Grolheim, un des hommes les plus remarquables de la Prusse. Je l'ai trouvée assez importante pour la prendre en note :
Moi. — Je ne crois plus à la guerre entre nous, mon général, car maintenant c'est une guerre de nation contre nation qui peut se faire, et on y regarde à deux fois. La Russie peut seulement se permettre des guerres de bon plaisir.
Le général. — Je suis de votre avis et je répète sans cesse : c'est vers l'État qu'il faut tourner nos regards, j'ai bien étudié les nations qui nous avoisinent et j'ai vu que les peuples slaves sont en fermentation depuis longtemps; les symptômes s'y m.ontrent chaque jour davantage et ils attendent une étincelle pour allumer un grand incendie.
L'empereur Nicolas est un homme de grands moyens, mais il tend trop la corde, on lui pardonnerait les grandes oppressions, mais il taquine et il irrite. Je ne serais pas étonné qu'il lui arrivât un malheur : nous aurons certainement de grands événements de ce côté, et si, du vôtre, il n'arrive rien, ce sera vers la Russie que nous aurons bientôt quelque chose à faire.
Sur mon observation que leur frontière était à la merci des Russes et que de Varsovie et des possessions russes il y avait toute facilité d'attaquer la vieille Prusse, le duché de Posen, sans que la Prusse puisse s'y opposer, il m'a répondu :
« Ce que vous dites est vrai et dans les conférences de
guerre il a été convenu que l'on créerait des forteresses du côté de la Russie. On va fortifier Posen, non pas comme un simple point d'appui, mais comme une forteresse de premier rang. La ville va être entourée d'une enceinte bastionnée avec ouvrages en avant, demi-lunes, etc. On va encore faire une forteresse intermédiaire, dont le lieu va être arrêté à Posen. Le ministre de la Guerre y va pour cela. Mon cher général, m'a-t-il ajouté. Votre Excellence peut être persuadée que j'ai bien étudié les peuples russes, j'ai été honoré de la bonté et de la confiance de S. M. l'empereur Alexandre, mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans les peuples slaves; ils sont inquiets et désireux de changements. L'empereur Alexandre a eu de tels désagréments qu'il est mort de chagrin. Il n'est pas du tout mort empoisonné physiquement, il est mort empoisonné moralement. Je l'ai vu peu avant sa mort, et il avait le cœur brisé.
« L'Empereur de Russie n'est pas sûr de vivre longtemps. 11 agit avec violence dans certains cas; mais lorsqu'il arrive à Moscou au milieu de la noblesse russe, qui est plus disposée à la violence que les nobles de la cour de Saint-Pétersbourg, il s'adoucit, il caresse. C'est un homme de grand talent, mais il finira mal, vous le verrez.
« Je ne sais pas, m'a encore dit le général plus tard, si les mouvements dont je vous ai parlé auront lieu très rapidement; mais, dans mon opinion, je pense qu'avant dix ans il y aura de grands événements du côté de l'Orient de l'Europe. Il faut s'y préparer de longue main. »
Sur ma demande des causes qui avaient amené la fureur des officiers de l'armée prussienne contre les Russes, fureur qui s'exhalait à tous propos, il m'a dit :
« Cette haine est de vieille date, mais le coup de Kalisch y a mis le comble. Les officiers russes ont été si en dehors des habitudes de nos officiers prussiens, qu'il en est résulté un éloignement qui n'a fait ([u'accroître les dispositions naturelles de haine entre voisins ne se convenant pas.
(( Nous avons l)caucoup de Polonais dans notre armée; ils haïssent mortellement les laisses et ils soufflent encore le feu de leur antipatliic dans nos rangs, de sorte que tout concourt à créer une hostilité entre nos deux nations. »
Sur ma demande : « Quel est l'état de l'armée russe moralement et militairement? »
Il m'a dit : « L'armée russe est très belle; c'est une armée de guerre. Ils ont de très belle cavalerie, une artillerie admirablement attelée. Ils ont une infanterie très guerrière, mais excepté chez le général Paskiewitch, ils n'ont pas un seul corps où les choses les plus importantes ne manquent souvent. L'Empereur a ses finances en mauvais état et les grands préparatifs qu'il a faits depuis quelques années les ont obérées.
— Mais, lui objectais-je, le matériel correspondant à ces préparatifs doit exister, et il n'y a pas de doute qu'au moment de la guerre il n'aurait plus à examiner que la question des vivres, des approvisionnements, des munitions.
— Oh ! m'a-t-il répondu, en France et en Allemagne on retrouve tout après vingt et trente années. Nous avons du matériel et des effets qui datent de 1808. Mais en Russie, ce n'est pas cela ! On vole avec une effronterie dont rien n'approche et on vend des magasins avec une impudence dont rien ne peut donner une idée. »
Pour terminer les observations sur ce sujet, je dirai l'opinion de beaucoup d'officiers prussiens, c'est que désormais les liens entre la Prusse et la Russie sont disposés à se délier, et qu'il ne dépendra bientôt plus du roi luimême de vivre en intimité avec l'empereur Nicolas. On disait à Breslau que le roi allait à Varsovie pour empêcher l'empereur de Russie de venir, et que les personnes de la suite de l'empereur auraient éprouvé de grands désagréments au milieu de l'armée prussienne. J'ai entendu plusieurs fois des propos assez vifs contre les généraux russes. Des officiers de la Landwehr de Silésie m'ont dit à moi : Vous, mon général, nous sommes heureux de vous voir... tandis que les Russes, qu'ils aillent... !
Paris, 30 août 1842.
Hier la Chambre des Pairs a voté la loi de la Régence. J'étais aux Tuileries chez le Roi, qui était arrivé du château d'Eu le matin k neuf heures avec le général Teste, le préfet
de Rouen, enfin M. Fouquier, son médecin, et le comte de Chabannes, colonel aide de camp de service.
Le bureau de la Chambre des Pairs, avec le chancelier en tête, sont venus présenter la loi. Le Roi les a reçus avec toute sa bienveillance ordinaire, accrue par le plaisir que lui occasionne le vote de cette loi fondamentale qui est une consolidation de sa royauté et une grande lacune remplie.
Le président du Conseil, le digne et vénérable maréchal P..., était auprès du Roi. Il dit à Sa Majesté : « La sanction n'en est pas pressée, car on ne peut la promulguer que vingt-quatre heures après. »
Le Roi l'écouta, réfléchit un moment et dit :
« Monsieur le Maréchal, si je venais à mourir cette nuit ! Je vais, pour que rien n'y manque, y mettre ma signature. Le garde des Sceaux sera toujours à même d'y mettre le sceau du Roi et la loi ira son train. Il ne faut jamais faire les choses à demi. »
Il partit pour la salle du Conseil, apposa sa sanction, puis il revint gai et content au salon oîi nous l'attendions.
Cette loi a été votée par 163 boules blanches et 14 boules noires. Ces 14 boules noires intriguaient les Pairs. Voici des noms de votants soupçonnés par eux de les avoir mises :
lo Marquis de Brézé; 2^ Duc de Noailles; 3» Comte de Bondy (qui s'est trompé en mettant sa boule, il l'a dit tout haut après).
Un second pair a commis la môme faute, la même erreur, chose assez commune dans les votes par boules et qui en prouve les inconvénients, moindre cependant que le vote ostensible ((ui paralyse souvent les courages dans les moments de crise.
Je soupçonne un pair ennemi de Guizot d'avoir voté contre.
Paris, 19 janvier 1843.
Le Roi a raconté devant moi les faits suivants : Il parlait avec notre bien-aiméc Reine et son beau et bon fils, le duc d'Orléans, notre futur roi.
On s'occupait de la Convention. Le Roi dit : « Je n'ai
VU qu'une seule fois une séance de la Convention; c'était le jour où Marat fit tant de simagrées ridicules qui accompagnèrent ses premiers discours. Il voulait se tuer, s'empoisonner, énumérant des folies qu'il se serait bien gardé d'exécuter. »
Le Roi raconta encore :
« En 1814, j'étais à l'hôtel Grange-Batelière. Une personne demanda à me parler. Je vis entrer un monsieur; il avait l'air assez distingué, il me dit : « Je vous apporte, Monseigneur, une chose qui vous causera quelque émotion, mais je remplis un devoir.
« Lorsque le duc de Dino fut condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, il me fit appeler et, me remettant cette bague qui renferme le profil du Prince votre père, il me dit : « Si jamais vous rencontrez un des fils du duc d'Orléans, vous lui remettrez cette bague et vous l'assurerez qu'elle vient du meilleur ami que le duc d'Orléans ait eu en ce monde; j'ai toujours été plus attaché à lui et à sa famille que qui que ce soit et je meurs leur ami et leur serviteur. »
Le Roi ajouta : « Je lui dis alors que je désirais savoir à qui je devais ce souvenir. Il me répondit : « Monseigneur, il est inutile que je vous le dise. J'ai l'honneur de vous voir pour la première fois et il est probable que vous ne me reverrez jamais. »
Il me parla ensuite d'autres choses et de notre époque et je me retirai par discrétion.
Le Roi aime à se remémorer ses anciens souvenirs, quelque pénibles qu'ils puissent être, et il les raconte avec une bonne foi et une candeur qui émerveillent tous ceux qui sont assez heureux pour l'approcher.
3 février 1843.
Ce soir, le Roi était assis à la table ronde de la Reine où se trouvaient M"^® Adélaïde, la duchesse de Marinier, ma femme et moi. A propos d'une plaisanterie faite sur les amendements des Chambres, le Roi dit : « Pour moi, je suis comme l'archevêque de Narbonne. Je mange ce que l'on me sert; je n'y regarde pas de si près. » Il continua :
« Madame de Marmier, dit-il, connaissez-vous l'histoire de l'archevêque de Narbonne?
— Non, Sire.
— J'en demande pardon à ma bonne Reine, reprit Louis-Philippe, mais l'archevêque de Narbonne, Mgr de Dillon, né en Irlande, était en 1789 à dîner chez un grand personnage. Son valet de chambre s'approcha discrètement de son oreille et lui dit à voix basse : « Monseigneur fait-il maigre aujourd'hui? (C'était un vendredi.) L'archevêque, avec sa voix sonore et pompeuse, riposta :
— Qui vous a chargé de me faire cette question? Je mange ce que l'on me sert, je n'y regarde pas de si près. »
M. de Dillon était très original, ajoute encore le Roi. Étant à Londres en émigration, il demanda à être présenté à Georges IIL Ce roi très zélé pour sa religion répondit : « Non, je ne puis recevoir un archevêque catholique à moins qu'il ne vienne au château habillé d'un habit de cour avec l'épée de rigueur.
— Qu'à cela ne tienne », fit le prélat.
Et le voilà venu à Windsor en tenue de marquis. Georges III le reçut très bien : « Monsieur, je sais que vous êtes Irlandais; êtes-vous déjà venu à Londres?
— Oui, Sire; j'y suis venu deux fois. La première en 1745 avec le Prétendant, la seconde aujourd'hui par suite de la Révolution française. »
11 disait avec sa voix de tonnerre : « Vous, Monseigneur le duc d'Orléans, je vous entends, vous avez l'organe net. »
Étant au lit de mort, immobile et silencieux, un chapelain s'approcha et dit : « Il faut que je l'avertisse afin qu'il reçoive l'Extrêmc-Onction. » Il se baisse à son oreille :
« Monseigneur, vous êtes mal, très mal... »
L'archevêque le regarda fixement et, d'une voix retentissante : « Je vous comprends, cela va bientôt finir; faites apporter tout et faites votre affaire... »
Ceci me rappelle M. de Bicvrc, qui toute sa vie fit des calembours; quand on l'avertit que le prêtre allait l'oindre pour le grand voyage, il s'écria : « Remportez vos huiles, je suis frit. »
Une fois, l'archevêque prêcha à la petite chapelle des émigrés à Londres : King's-Street, que les prêtres fran-
çais appelaient l'église de King. On voulut le faire monter en chaire; mais il s'y refusa et commença par s'asseoir sur une chaise tournant le dos à l'autel; puis il poussa l'exclamation : Dieu et le Roi ! et il s'arrêta, puis il fit une petite exhortation et s'en alla.
Le Roi, en nous disant bonsoir, nous a rappelé qu'il y a cinquante-quatre ans qu'il a été reçu Cordelier du Saint» Esprit dans la chapelle de Versailles. Louis XVIII et le comte d'Artois étaient ses parrains.
Il va demain à Versailles pour revoir la chopelle.