RÉPONSE
Quand je vis notre cher Roi bien installé en Angleterre et notre bien-aimée Reine auprès de lui, paisible et sereine, admirable comme toujours, je pensai à revenir en France.
Mon auguste maître souhaitait que j'allasse veiller un peu à ses intérêts et sauver, si je le pouvais, quelques débris abandonnés au moment précipité de son départ.
Il ne m'était pas facile de rentrer dans ma patrie, j'étais proscrit; j'avais perdu grades, situation, fortune; en un mot j'étais englobé dans la déchéance de notre souverain. Cependant, puisque telle était la volonté du Roi, je devais partir, essayer d'arriver et de réussir.
J'arrangeai ma barbe et mes cheveux, je pris des vêtements civils très simples, le peu d'argent que je possédais, et je m'en allai sur une barque anglaise qui me passa, à mi-route, à une autre banjue française de pécheurs normands !
J'abordai sans trop de peine. Le désordre était tel en France qu'on ne me demanda aucun passeport, circonstance des plus favorables, car celui que je possédais, au nom de mon valet de chambre François Naudin, n'avait guère de vraisemblance.
J'allai d'abord m'abriter chez mon neveu de Beauvoir; mais tout de suite on se mit à jaser dans le pays, ma nièce
prit peur pour notre sécurité et je crus devoir m'éloigner.
Il me fallait pourtant gagner Paris. J'avais toute ma vie servi mon maître avec un absolu dévouement; à l'heure actuelle, heure de détresse pour lui, je devais plus que jamais le lui prouver.
En carriole, à pied, parfois avec un bidet de louage, je parvins à Gompiègne. Auprès de là, au château de Beaulieu, j'avais un excellent ami, le D^" Dubois, ancien député d'Amiens, fils d'un conseiller à la cour royale de Picardie. Je l'avais toujours connu; je songeai qu'il me recueillerait, aiderait, et conseillerait.
En conséquence, j'attendis la nuit dans un petit bois isolé de la forêt, près duquel se trouvait la demeure de mon ami. Je me reposai au milieu des primevères en fleurs et des jeunes pousses de sureau, en songeant tristement que ces jolies choses ne comportaient pas le moindre élément d'un dîner...
Je connaissais le pays et les êtres du château; sur le coup de neuf heures, j'entrai comme un voleur par-dessus une haie et m'en vins rôder autour de la maison. Un chien vint me flairer; je le caressai et il se tut. C'était une brave bête que j'avais connue jadis et dont l'instinct devinait mes honnêtes intentions.
Je vis les lumières s'éteindre aux cuisines; j'entendis le départ des serviteurs pour les communs où ils avaient leurs chambres et je me glissai vers la fenêtre qui marquait le cabinet du docteur. J'y voyais poindre une raie lumineuse sous le rideau tiré.
Les contrevents n'étaient point clos par chance.
Doucem.ent, je frappai aux vitres, attendis et renouvelai mon discret appel, auquel un petit coup de voix de la bête qui me suivait se mêla discrètement.
Alors le rideau s'entr'ouvrit, une forme parut, tourna l'espagnolette et se pencha au dehors.
« N'aie pas peur, docteur; c'est moi qui te demande l'hospitalité. »
Une voix cristalline répondit :
« Père est couché... je ne vous vois pas... qui donc êtes-