VOUS
Et puis soudain elle comprit :
« Ah ! général, mais que faites-vous là? Je cours vous ouvrir,
— Mademoiselle Aglaé, de la prudence, n'est-ce pas; je suis proscrit. 11 ne faut pas que vos gens me voient... »
Déjà elle avait disparu. Je contournai la maison et attendis devant la porte d'entrée. Ce ne fut pas long. La barre de fer glissa à l'intérieur; le battant s'entrebâilla et je pénétrai ; puis j'aidai la jeune fille à replacer la lourde barre de fer.
« Quelle surprise! général; d'où sortez-vous? médit celle-ci en me tendant les deux mains.
— J'ai compté sur votre père. Mademoiselle, pour donner abri au fugitif que je suis.
— Ah ! je comprends. Avec quel chagrin nous avons suivi les tristes événements de février ! Que deviennent nos chers souverains?
— Ils sont à Glaremont et toujours dignes d'eux-mêmes; le courage et la foi les soutiennent. Moi, je suis envoyé en mission, mais il faut que je me cache; car je suis bien compromis. Gela vous effraie, Mademoiselle? «
Elle haussa les épaules. « N'est-ce pas dans le malheur qu'on connaît ses amis ?
— Ne puis-je voir votre père?
— Il s'est retiré; il était un peu las ce soir. Aujourd'hui il est allé à Gompiègne toute la journée pour voir un peu la politique. Je vais aller le prévenir. Venez toujours dans son cabinet, il y a encore du feu (1). »
Nous entrâmes dans la pièce, mais la fenêtre en était restée ouverte et un souffle de vent avait éteint la bougie. Aglaé la ralluma à la flamme de la cheminée.
« Avant tout, dit la bonne créature, vous devez avoir faim; je vais aller voir dans le buffet si je puis découvrir quelque chose.
— Volontiers, mon enfant, depuis ce matin au petit jour, je me cache sans oser entrer dans la moindre auberge; il y a des gendarmes le long des routes.
(1) Madame Dubois et son autre lîlle étaient alors absentes. La sœur de Mademoiselle Aglaé épousa M. Gravier du Mousseau d'une ancienne et noble famille de l'Allier.
SOUVENinS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY 309
— Pauvre ami ! »
Elle courut, prit la lumière et m'abandonna dans l'obscurité que le feu mourant ne pouvait dissiper. J'étais bien; je reprenais ma chaleur normale, je sentais la sympathie de l'accueil si cordial qu'on me faisait, cela me rappelait Tronville où le Roi et moi avions été si bien reçus chez de simples bourgeois.
Aglaé m'apporta de succulent fromage, des confitures délicieuses et un pain rassis comme je n'en avais jamais mangé ! Et puis elle courut chez son père. J'entendis une exclamation et tout de suite je vis apparaître pieds nus, sa robe de chambre jetée sur ses épaules, le brave docteur.
« Tu sais, lui dis-je, la bouche pleine, celui qui me donne pain et vin mange et boit sa propre condamnation ». . .
Il se mit à rire, joyeux de me voir; et, me tapotant sur l'épaule :
(i Mange, bois et dors chez nous; tu es chez toi. Et notre Roi?
— En sûreté, grâce à Dieu !
— Que j'en suis heureux! cette affreuse crise ne sera que temporaire; j'étais tantôt à Gompiègne où les jeunes gens hurlaient leur éternelle chanson :
Mourir pour la Patrie, C'est le sort le plus beau, le plus digne d'envie...
On a beaucoup parlé, au club, du comte de Paris et de la tutelle du duc de Nemours.
— Je le voudrais... seulement, j'y crois peu, pour l'instant du moins. Comme je te dérange, mon ami !
— Tu me fais plaisir et je te remercie d'avoir compté sur moi. Par quel hasard, Aglaé, n'étais-tu pas couchée?
— Je voulais finir ça, vois-tu, père : une calotte grecque que je brode pour ta fête, et comme c'est demain et que nous y touchons, je livre mon secret. Ce disant, la gracieuse enfant posait sur la tête chauve du cher papa un superbe bonnet de velours noir égayé de guirlandes de fleurs brodées en soie.
— Notre adorée Reine en a aussi brodé pour le Roi, dis-je. Les soirs autour de la table ronde, que de jolis travaux
310 SOUVENinS DU GÉNÉRAL DE BUMIGNY
elle inventait ! Maintenant, chers amis, si vous m'abandonniez ici, je dormirais sur ce canapé et, avant l'entrée des valets, je filerais demain matin.
— Non, décida le docteur, nos gens sont sûrs; un seul d'ailleurs saura ta présence ici, Jérôme, le valet de chambre; je réponds de lui. Tu as une triste mine, mon pauvre garçon; tu vas te reposer quelques jours. Tu ne pourrais d'ailleurs pas entrer à Paris en ce moment; il y a une parde sévère aux portes et on tire sur les suspects.
— Écoute, j'ai tant vu de batailles et de mitraille que je ne dois pas être tué, crois-le. Je suis criblé de blessures, je tiens tout de même, tu vois. Mais, en effet, je me sens épuisé ce soir, et puisque vous voulez bien de moi tous les deux, je resterai un peu, pourvu que Jérôme seul sache ma présence ici.
— Tu peux être tranquille, tu connais depuis des années ce bon serviteur. »
Pendant que nous causions, Aglaé avait disposé sur le divan une couverture, un oreiller, des draps; elle dit drôlement en jetant des cendres sur les bûches enflammées :
« Mon général, je couvre le feu. Père, rentre chez toi; je me retire. » Et elle partit, me laissant si heureux, si bien en ce bon gîte que j'en étais tout ému. Brisé de fatigue, je m'endormis.
Le lendemain, Jérôme entra dans le cabinet où je dormais. Il alluma le feu, posa, devant, un pot de lait et un pot d'eau et me dit :
« Mon général peut être trantjuille; Mademoiselle m'a donné la consigne. Il n'y a que moi qui entre ici; les femmes sont pour la cuisine et la lingerie. Que mon général ne regarde pas à la fenêtre seulement.
— Merci, Jérôme; la prison est très douce.
— Sûr qu'elle ressemble pas à celle où j'étais en Prusse ! Mon général va pouvoir passer dans le cabinet de toilette de Monsieur; pendant ce temps, j'arrangerai la pièce. »
Je suivis le conseil de Jérôme et procédai à des ablutions dont j'avais le plus grand besoin; seulement j'eus beau, avec l'aide d'une brosse, vouloir rendre présentable mon malheureux habit : il portait trop de traces de mes courses
à travers bois et fourrés, et je n'y parvins pas. Force me fut de me montrer en tenue de vagabond devant la jolie maîtresse de maison.
A midi, elle m'apporta elle-même à dîner et je ne pus que baiser ses mains blanches pour la remercier. J'avais assez de peine à me servir du bras gauche brisé deux fois en Russie; un rhumatisme s'y était ancré : aussi étais-je fort maladroit. Mon cher maître avait coutume de dire souvent : « Ce maladroit de Rumigny ! » Et comme une fois j'avais eu l'air triste devant ce reproche, le bon cœur du Roi lui inspira bien vite cette atténuation : « 11 n'y a que les braves à l'être ainsi. »
Cette journée de paix fut délicieuse pour moi; j'étais amolli béatement; je regardais avec un immense plaisir la belle jeune fille qui avait tant de bienveillance pour le proscrit. Elle me donna du linge à son père, arrangea ellemême mon rabat et me servit encore le souper. Quand je lui demandai si nul de la maison ne soupçonnait ma présence, elle répondit en riant : Personne. Seulement la cuisinière a trouvé que mon père et moi nous avions eu aujourd'hui un formidable appétit !
Le lendemain était un dimanche. Le docteur se rendit à Compiègne, et dans l'après-dîner, comme je lisais tranquillement, les pieds sur les chenets dans ma prison, la jolie Aglaé vint me trouver.
« J'ai envoyé tous les domestiques à vêpres, expliquât-elle ; Jérôme est seul ici. Il faut venir prendre l'air ; depuis trois jours vous ne bougez pas. Nous allons aller au jardin.
— Quelle joie ! Oh ! Mademoiselle Aglaé, comment pourrais-je jamais vous exprimer ma reconnaissance?
— En revenant, quand vous ne serez plus obligé de vous cacher. »
Nous sortîmes. Il faisait un clair soleil printanier. Le jardin sentait la jacinthe et la violette. Aglaé, avec ses boucles noires, ses frêles mains blanches sortant de fines manchettes, son col rond et frais entouré d'une broderie qui retombait sur sa robe grise, était l'incarnation du printemps.
« Quel âge donc avez-vous? osai-je avec un soupir.
— Vingt ans.
ai« SOUVENIRS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY
— Ah ! et vous n'avez pas encore songé au mariage?
— Si, on me l'a offert déjà plusieurs fois. J'aime mieux rester avec mon père; les crises que nous traversons me laisseraient trop inquiète loin de lui. Il a besoin de mes soins.
— Moi, je n'ai personne; je suis tout seul, vous le savez. J'ai eu la douleur de perdre ma chère femme, qui ne quittait pas Madame Adélaïde; c'est affreusement triste. A présent que notre Roi est parti, que dcviendrai-je seul ?
— Vous irez à Claremont.
— A mon tour de service sans doute; mais, entre temps, je tâcherai de vivre à Maison- Rouge comme un vieil abandonné. Le Roi m'a donné, vous le savez, la jouissance de ce château, enclave de la forêt de Bondy; mais je pense que, si la vente des biens de la famille royale a lieu, je perdrai même cet abri. A mon âge, c'est dur de voir brisés tous ses espoirs ! après une lutte de toute la vie ! »
Je me tus; Aglaé avait les larmes aux yeux. Elle me dit très bonne :
« Vous viendrez avec nous. »
Seulement elle me laissa soudain sous la glycine mauve, dont les grappes essayaient de s'ouvrir accrochées aux branches sans feuilles; je pense qu'elle avait compris ma pensée, lu mon cœur. Peu après, Jérôme vint me dire de rentrer; puis le docteur revint. 11 me regarda assez sévèrement.
« Mon pauvre Théodore, je crains que tes blessures n'aient un peu détraqué ta cervelle.
— Pourquoi dis-tu cela? Hélas ! je devine, ta fille t'a dit mes confidences.
— Rien. Seulement j'étais derrière la haie du jardin, j'allais rentrer, quand j'ai entendu tes doléances, tes soupirs, et tu penses bien que j'ai compris.
— Hé bien si tu as compris, réponds. J'adore Aglaé, j'ai cinquante-trois ans (1), c'est vrai ; mais j'ai un nom que je n'ai pas laissé déchoir. Le Roi est, j'ose le dire, un ami pour moi et me garde sa protection. Quand le trône sera rendu b celui qui doit l'occuper, j'aurai une charge impor-
(1) Le général, né en 1789, se rajeunissait de six ans.
tante à la cour, où ta jolie enfant fera fort belle figure. Avant de me rejeter, parle-lui au moins. »
Le soir même, il lui parla et me dit avec le bonsoir : « Aglaé est, le croirais-tu, tentée par le désir de te consoler, de te rendre plus douce la vieillesse qui t'attend ; mais moi, j'exige une année de persistance dans de tels sentiments. Si à Pâques 1849 elle et toi avez encore la même idée, je te dirai, bien que j'aie seulement cinq ans de plus que toi : Je suis ton père ! »
Lettre du général de Rumîgny au prince de Joînville
Paris, 20 septembre 1850.
Monseigneur,
Je ne puis vous dire combien je suis touché du souvenir du Roi dans un temps où le mal faisait des progrès qui nous ont coûté tant de larmes. J'ai été l'un de ses plus ridèle.s, et si j'ai un regret, c'est de n'avoir pas pu le lui prouver en répandant mon sang au 24 février; mon sacrifice était fait et j'étais prêt à tout. Que de maux nous eussions épargnés à notre malheureuse patrie et que de jours eussent pu être réservés au roi ! J'ai eu encore de grandes inquiétudes pour la reine des Belges, mais, grâce au ciel, les nouvelles que mon frère m'a transmises chaque jour me rassurent et me donnent la plus complète espérance.
Si la Reine se rend à Bruxelles, soyez assez bon. Monseigneur, pour me le faire savoir, car je ne pourrais pas aller à Londres avant la fin du mois d'octobre, époque à laquelle j'espère que tout sera terminé.
J'attendais ce moment pour vous faire part d'un événement qui doit influencer sur le rei)0s de ma vie; je ne puis m'habituer à n'avoir pas d'intérieur et quelqu'un qui
prenne auprès de moi intérêt à ma destinée. Après bien des réflexions j'ai fixé mon choix sur une personne aussi attachée que moi à Votre Royale Famille. Elle n'a que vingt-quatre ans révolus, mais elle a les goûts de la vie des champs, et je veux comme elle vivre dans la retraite en consacrant ma vie à écrire, à moins qu'une guerre civile ne vienne demander le concours de mon expérience et de mon courage que je sens loin de fléchir. M^^^ Aglaé Dubois est bien jeune, je le sais, pour mes presque soixante ans, mais elle n'en est pas effrayée et elle est entièrement décidée à me servir de sœur de charité si les infirmités viennent m'assaillir dans quelques années. Elle vient de renouveler le vœu d'être ma consolation et ma compagne dans la mauvaise et dans la bonne fortune, et je suis décidé.
Sa raison, sa profonde instruction, son amour du travail qui ne laisse jamais place au repos, et surtout le dévouement fanatique à Votre Famille qui est dans son âme comme dans la mienne, me laissent sans inquiétude pour l'avenir. C'est à son père, prévenu par moi, que vous devez la loi qui sauvera vos fortunes contre un complot dont j'ai su tous les détails que j'écrirai pour que le monde connaisse aujourd'hui la perfidie humaine.
Mon frère et mes sœurs se montrent peu favorables à mon projet; on a voulu me proposer un parti plus riche, des dames plus en rapport avec mon âge, on m'a même parlé d'une Écossaise fort riche : je n'ai voulu suivre que l'entraînement de mon cœur.
Grâce au Roi, mon revenu nous suffira, et comme les mines de la Mayenne vont se trouver très à propos dans une position que je n'attendais pas, je pourrai laisser après moi, à ma nouvelle épouse, une fortune assurée viagère si je meurs sans enfants.
J'ai donc tout lieu de croire que je serai heureux dans la vie modeste que je terminerai l\ Maison-Rouge, si le prince de Joinville me laisse cet asile solitaire au milieu de la forêt de Bondy.
Nous y vivrons en ermites, entourés de voisins qui ont pour moi une bienveillance que je dois sans doute à ma vie loyale et fidèle.
Veuillez, Monseigneur, excuser la longueur de ma lettre.
Je prie Votre Altesse Royale d'agréer une fois de plus l'hommage dévoue de son respectueux serviteur.
T. DE RuMIGNY.
Le prince répondit par courrier au général :
Vous ne doutez pas, mon cher Rumigny, de notre approbation à votre choix. Vous avez bien mérité le bonheur et le repos; c^ue le bon Dieu vous l'accorde. Merci de vos bonnes lettres et de toutes les appréciations qu'elles contiennent ; vous savez toute la vieille affection que depuis notre enfance nous avons tous pour vous. Nous ne changeons pas. Je ne sais ce que peut contenir l'avenir; mais ceux qui aiment leur pays trouvent toujours l'occasion de le servir. Quant à la bassesse actuelle et à l'humiliation qu'elle me fait éprouver, je m'en con:<ole en pensant que c'est inhérent à la nature humaine... Mais si un jour on fait vibrer les bonnes cordes, nous retrouverons cette France généreuse, que nous avons connue, honorée, servie, et peut-être pourrons-nous encore lui être utiles.
Je vous envoie, mon cher Rumigny, avec mes vœux bien sincères pour votre bonheur, un petit souvenir.
Tout à vous.
Fr. D'O. (1).
Le général ne raconte pas ce qui a trait à son mariage. Il passe presque toujours sous silence ce qui lui est personnel. Il a une année de stage à faire; il l'emploie à travailler et il reparaît fréquemment à Beaulieu, où il est toujours accueilli avec le meilleur empressement.
Chaque jour, Aglaé s'attache davantage à ce brave soldat si loyal, si juste et si fidèle à son Roi. Elle aime comme lui les exilés et, ne pouvant faire plus, prie pour eux. Souvent, le « vieux Théo », comme il se nomme lui-môme, quand il arrive chez sa fiancée, lit au père et à la fille les lettres touchantes du Roi et de ses fils. Et puis, en famille, on reparle du passé... et de l'avenir.
Le général est libre au bout de peu de temps. Il circule
(1) François d'Orléans, Prince de Joinvillc.
en France sans danger, il prend régulièrement son service à Glaremont et il avoue que ce sont des moments exquis que ceux vécus auprès de cette Famille modèle dans l'adversité ainsi que dans les honneurs. Il a un culte pour la reine Marie-Amélie, qu'il nomme souvent : « Notre divine Souveraine ». Il n'aime pas le général Dumas, parce qu'il a fait souffrir la Reine à propos de l'élévation au rang de dame d'honneur de sa vieille et fidèle femme de chambre (1); il affecte avec elle un orgueil déplacé que très doucement lui reproche la bonne Amélie : « Le cœur n'a pas besoin de blason ni de couronne. » Cette simplicité très chrétienne fut d'ailleurs toujours l'apanage de la famille d'Orléans. Ses membres regardent assez vaguement aux titres et prennent souvent dans le sein du peuple les gens de leur entourage. Ceci irrite les autres; le général Dumas n'est pas le seul à éprouver un sentiment de jalousie. En attendant son mariage, l'amoureux sexagénaire continue son journal.
(1) M"« Moser. Le marquis de Beauvoir affirma qu'elle n*eut jamais le titre de Dame d'honneur^ mais qu'elle était simplement admise à la table de la Reine.