GÉRARD
Paris, 11 avril 1850.
Il y a eu conspiration le lundi de Pâques lors de la revue passée par le prince président Louis Bonaparte à Vincennes. Voici ce que j'ai appris :
Les Pontonniers, ainsi nommés de leur condamnation à la déportation, et les sociétés secrètes se proposaient d'enlever le Président et le général Changarnier au retour de la revue.
A cet effet, ils se réuniront en nombre sur le passage du faubourg Saint-Antoine, et dès que le Président parut dans la voiture, où se trouvaient le ministre de la Guerre d'Hautpoul et deux officiers d'ordonnance, ils se mirent à la suivre en criant des injures, disant : « Vive la république et la démocratie, à bas le Président ! » et lancèrent quelques bâtons dans les jambes des chevaux qui allaient au grand trot et qu'ils cherchaient à joindre, semblables aux loups de la Âloscovie qui suivent les traîneaux. Ils traquaient leur proie, et si un cheval se fût abattu, ils l'auraient massacré sans pitié. Dans la confusion des cris on distinguait : A bas le gibier de potence ! à bas le tyran !
Ils guettaient Changarnier; mais comme il était à cheval et bien accompagné, ils n'osèrent pas se porter contre lui. Ils criaient : « Vive la république démocratique ! »
Un soldat se trouvait au milieu de la foule. Le général piqua droit à lui et lui demanda brusquement pourquoi il ne saluait pas son général. Le soldat ôta son bonnet et dit au général : « C'est par ha^^ard que je suis là. » Le général
prit son nom et son numéro. Les misérables n'osèrent pas lui dire un mot.
La conspiration était, dit-on, dirigée par un sieur Roche, homme de lettres déjà connu par ses excès démagogiques.
Le 6 octobre 1850.
Le vice-amiral Jacob, qui est passablement original, a perdu sa femme il y a quelque temps (en 1849). Je crois que M"i^ Jacob était une très belle modiste, que le petit et tendre amiral aima à la folie. Cependant, il lui refusait à peu près tout ce qu'elle aimait, de son vivant. Ainsi pendant le règne de notre bon roi Louis-Philippe, il lui refusait des objets nécessaires à sa toilette et il la désolait par sa ladrerie. Jacob est fort riche; il a acheté l'ancienne Abbaye de Lury.
M"^^ Jacob mourut; mais un an avant le jour fatal, l'amiral la conduisit dans un endroit de son parc où s'élevait un monticule de terre assez élevé avec, au dessous, une espèce de glacière :
« Mon amie, lui dit-il, j'ai fait faire ceci afin ([ue nous ne soyons pas même séparés après la mort. »
On ne dit pas quelle fut la réponse de Madame l' Amirale. Seulement la chronique scandaleuse répondit qu'elle aurait autant aimé une autre compagnie. Au reste, elle est fort excusable, car l'amiral est le plus laid petit vieillard que je connaisse et, quoique très ])rave, il doit être quelquefois-^ un triste compagnon pour une dame bien étoffée. Lors de la mort de sa femme, l'amiral régla le cérémonial. Il la fit apporter de Paris et conduire en grande pompe au lieu de son repos. Le char funèbre avait quatre chevaux. Celle qu'il traînait morte avait été revêtue de sa plus belle parure, des diamants, des bijoux; on l'avait embaumée. Elle fut déposée dans un tombeau ouvert, fermé seulement d'une vitre et, chaque semaine, deux fois, l'amiral allait s'asseoir auprès d'elle. La porte qui referme son trésor est en fer d'une énorme épaisseur, close par une serrure dont le mari seul connaît le secret. Les murailles ont cinq pieds d'épaisseur et le tout est couvert d'arbres immenses. L'amiral n'a auprès de lui qu'un prétendu neveu,
dont l'histoire est assez bizarre et, pour l'amuser, l'amiral a deux jeunes filles, dont l'une est, dit-on, la prétendue du jeune homme, l'autre sa sœur cadette. On cancane beaucoup sur cet intérieur de l'amiral, qui est content si son neveu l'est. Il en fait son héritier.
L'amiral Jacob est mort. Il a voulu être enterré auprès de sa femme et le caveau a été ouvert à cet efîet.
Sans trop léser le neveu, il a laissé un legs considérable aux pauvres de Lury.
Dans ses dernières années, l'amiral s'était raccorni; il était devenu un vrai squelette. C'était une espèce d'original, très brave marin, qui a laissé une belle mémoire et une petite perruque blonde qui lui allait bien drôlement.
Bruxelles, 15 octobre 1850.
J'ai vu la Reine, notre sainte reine Marie-Amélie, mère de douleur et de résignation, et tous les Princes, frappés encore d'un deuil affreux, quarante-cinq jours après celui du Roi. La douce reine Louise est morte comme elle avait vécu, angcliquement. Son tendre cœur a beaucoup souffert, le roi Léopold n'ayant pas toujours compris ce qu'il devait être. Il avait des bontés et en a encore pour une M"^*' Mayer, femme d'un employé de sa maison. M'^^ Mayer est belle et coquine. Elle a été la maîtresse de M. Pape, le célèbre inventeur des instruments de cuivre. Il la voit chaque fois qu'elle arrive à Paris et il m'a plusieurs fois offert de me la faire connaître. Elle est donc la plus grande inspiratrice de Pape, qui a du génie musical, mais nul esprit.
Le pauvre Roi vit dans la confiance la plus extraordinaire sur son compte. La Reine avait malheureusement été avertie et sa jalouse tendresse avait été surexcitée depuis longtemps.
J'avais assisté au mariage de notre chère Princesse ; elle n'avait eu que peu d'envie de ce mariage, car Léopold ne l'avait pas fascinée. Elle se mariait sans amour, plus par devoir qu'autrement; mais bientôt le cœur fut conquis
et elle devint éperdument amoureuse de son royal époux. Gomme il arrive souvent chez l'homme, l'amour se changea en amitié, et, comme le Roi avait été toujours gâté par le beau sexe, il désira le changement et la Reine s'en aperçut. Elle en a beaucoup souffert et les détails que j'ai appris m'ont démontré que cette passion malheureuse, jointe au chagrin dont elle était assaillie, depuis la mort de son frère aîné le duc d'Orléans, a miné sa santé. Elle succombe, non à une maladie de poitrine, mais à une maladie d'entrailles devenue chronique, aggravée par les douleurs morales.
La reine Marie-Amélie est maintenant tourmentée pour la princesse Clémentine qui, par suite de ses chagrins, éprouve quelques changements dans sa santé.
Elle s'inquiète un peu, et cependant, comme la princesse est très robuste, on peut espérer qu'elle n'en ressentira rien de fâcheux. Les enfants de la reine Louise promettent beaucoup. L'aîné, le duc de Brabant, prince royal, est un beau garçon plein d'espérance et d'avenir. Il sera, j'espère, digne de ses oncles. Le second a peut-être moins de capacités brillantes; mais il paraît plus sérieux et plus studieux. La princesse Charlotte est ravissante de beauté et de gentillesse. Elle est l'idole de son père qui la gâte de son mieux. Le roi Léopold perd dans la reine Louise son plus fort appui auprès du parti catholique. Elle était le lien qui unissait les libéraux (jui entourent et obsèdent le Roi et les catholiques qui sont le parti le plus nombreux de la Belgique. C'est donc une perte de cœur et une perte politique en même tcm})S. Le Roi la regrette sincèrement. Il s'apercevra bientôt de la perte qu'il a faite, les sages conseils et la haute raison de sa femme lui feront défaut.
Il est d'un caractère indécis et plusieurs croient que lorsque son fds aîné aura l'âge voulu, il sera tout disposé à abdiquer pour se débarrasser de beaucoup d'ennuis, dont il se soucie peu.
Bruxelles, 16 octobre 1850.
Je viens de lire le livre de Vaulabelle intitulé : Campagne et bataille de Waterloo {juin 1815).
Pages 25 et suivantes il dit : Que ce fut après avoir connu le deuxième ordre du jour, celui appelé l'ordre de mouvement, que le général Bourmont partit. Ceci est inexact; voici les faits :
Bourmont reçut à son passage à Philippeville l'ordre de camper à Florenne. Il sut ainsi qu'il recevrait dans la nuit l'ordre de mouvement. Or, cet ordre arriva à minuit au général Gérard. Nous le copiâmes et je fus chargé de le porter à Florenne à trois heures du matin. Nous étions au mois de juin; le 15, il faisait jour... Je me rendis à Florenne, qui n'est pas éloigné de Philippeville, et c'est en arrivant, à quatre heures (1), que j'appris, par les cris des soldats et leurs imprécations contre les officiers supérieurs, qu'il y avait quelque événement extraordinaire.
Je pense qu'ici un mot sur Bourmont ne sera pas hors de propos.
Il était jeune lors de la guerre de Vendée, dont sa famille est originaire. Il fit cette guerre avec quelque distinction et il commandait ce que les Vendéens appelaient une division en 1794. Lorsqu'ils marchèrent sur Le Mans, il faisait partie de l'avant-garde, alors que les premiers Vendéens s'emparèrent du Mans après Louverné. Après la déroute, il reparut à la tête des chouans et il eut avec les gardes nationaux de Laval une petite affaire sur la route du Mms, dans laquelle il échappa miraculeusement. M. Prairie, de Laval, qui était un des premiers tireurs du pays, voyant Bourmont à vingt-cinq pas de lui, l'ajusta avec un fusil à deux coups, mais le.> deux coups ratèrent successivement. Depuis, Bourmont continua à commander les chouans jusqu'à la pacification complète. Plus tard, il entra au service (sous rem])ire), en qualité d'adjudant commandant, c'est-à-dire chef de bataillon d'état-major. Il se distingua et devint en 1813 colonel, chef d'état-major de la division Gérard, dont j'étais alors chef de bataillon-premier aide de camp.
(1) Ceci démontre péremptoirement que Bourmont ne put communiquer l'ordre de mouvement à l'ennemi, puisqu'il déserta avant que le dit ordre fût apporté à son quartier général de Florenne par Rumi-
32a SOUVENIRS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY
Il fit avec gloire la campagne de 1813. Il était avec nous à l'attaque de Mersebourg en Saxe et à la bataille de Lutzen.
J'étais lié avec lui d'une grande amitié et nous vivions comme des frères. Dans un combat contre les hussards noirs prussiens en avant de Richofïheim sur la route de Dresde à Bautzen et à Breslau, le colonel de Bourmont s'était lancé bride abattue sur les hussards. Il fut atteint de plusieurs coups de sabre. Je volai à son secours et je fus assez heureux pour l'arracher aux coups que lui portait un officier prussien, qui lui en donna cinq à six sur les bras. Je blessai cet ennemi, qui abandonna alors le malheureux colonel. Plus tard, devant Reichenbach, après la retraite de Bautzen, lorsque le même boulet tua le maréchal Bessière et le général Bruyère, je me suis trouvé pris dans des terres grasses et humides, exposé aux coups de deux lanciers prussiens. Bourmont accourut comme la foudre et passa son sabre au travers du corps d'un des lanciers, qui, pendant que je me défendais contre son camarade, venait pour m'enfoncer sa lance dans le dos.
Ces services réciproques nous avaient liés, et c'est avec douleur que je me ra})pelle ces jours glorieux ternis pour lui par une action que rien ne peut justifier.
Nommé général de brigade en 1813, Bourmont devint à Mayence général de division.
Cette récompense énorme était justifiée par ses talents militaires, quoique la brillante défense de Mayence par le général Noirot, alors colonel du 18^ de ligne, soit le fait de celui-ci. Bourmont avait préparé la défense et barricadé les issues d'une ville ouverte; mais il fut blessé en ma présence d'une balle au genou dès la première attaque de la ville.
La veille, nous avions eu, lui et moi, une occasion heureuse dans la maison de campagne appelée la Chajiclle, appartenant à M. yVndriame, marié à M^^^^ Merlin de Douai.
Bourmont attaqua les Russes directement, pendant que je conduisais une attaque par le jardin. Nous sautâmes par les fenêtres à travers une quantité de Russes, notamment dans la salle de billard qui fut encombrée de morts.
Je raconterai plus tard en détail cette défense de
Mayence, l'un des plus beaux faits d'armes de 1814. Le commandant Gérard, aujourd'hui général de division, s'y est brillamment distingué comme à Leipsig, où nous repoussâmes ensemble les forces prussiennes.
Bourmont, après la guérison de sa blessure, vint dans le corps du maréchal Macdonald, et en 1814 je le vis à Paris. Il demeurait rue Bourtibourg, n^ 20.
Le 20 octobre.
Lorsque 1815 arriva, je revins à Paris auprès du général Gérard, que j'avais quitté lorsqu'on me mit à demi-solde après avoir refusé la confirmation de mon grade de colonel accordé à la bataille de Montereau.
(Ici figure de nouveau le récit de la défection de Bourmont. Gomme son texte est identique, mot pour mot, à la relation qui en a été donnée précédemment par le générai, il est inutile de le reproduire. Voici comment r« termine ce passage) :
Bourmont, on l'a vu, ne trahit pas les secrets de l'armée, mais sa seule apparition aux avant-postes prussiens, en venant de Florenne dont il n'était qu"'à deux lieues, dut les instruire que le corps d'armée du général Gérard avait quitté Metz pour se porter sur Charleroi. C'était donc un changement de front à gauche exécuté par l'armée française puisque ce corps était à l'aile droite. Les Prussiens ne s'y trompèrent pas, et les officiers de Bourmont, moins discrets, dirent tout haut ([ue les Français avaient attaqué. Cela expliquerait la concentration de l'avant-garde ennemie lorsque nous attaquâmes vers onze heures du matin (1).
Il en résultait naturellement un léger retard dans le IV® corpf^, mais cependant il était au point désigné par l'Empereur à peu près à l'heure voulue.
(1) Cependant il est connu, et Rumigny l'a dit précédemment, que l'irruption de nos colonnes surprit l'ennemi. Le dernier alinéa du présent chapitre indique d'ailleurs que 1« ÏV* corps arriva à l'Empereur en temps voulu.