DU JOURNAL DU GÉNÉRAL. LA FIN
Depuis quelque temps, le D^ Amable Dubois avait été nommé inspecteur des eaux à Vichy. Il avait là un poste des plus importants et l'occupa jusqu'à sa mort, arrivée en 1887, à l'âge de quatre-vingt-sept ans.
Sa fllle se maria le 7 novembre 1849 à l'église Saint-Louis d'Antin, à Paris, avec le général de Rumigny, qui avait pour la circonstance revêtu toutes ses décorations. L'église était comble; les vieux camarades, les amis très nombreux du docteur Dubois s'étaient rendus auprès des nouveaux mariés pour les féliciter. La Famille Royale en exil n'avait pas oublié d'envoyer l'expression affectueuse de ses sympathies. Aglaé pouvait faire honneur à son mari. Grande, svelte, elle avait un charmant visage, très doux, des yeux lumineux d'intelligence et un fin sourire. Lui, semblait rajeuni par le bonheur et ne savait de quelle reconnaissance payer cette déUcieuse jeune fllle qui se confiait à lui.
Pourtant il y avait un nuage sur le front pur de la jeune épouse; elle ne se dissimulait pas que le vieux coureur de batailles avait un cœur un peu volage; mais elle sut bien vite le ramener à la pratique religieuse qu'il avait abandonnée depuis la mort de sa mère. Elle lui réapprit à prier et elle eut un jour un témoignage d'amitié, bien précieux de la part de la reine Marie-Amélie, auquel elle fut grandement sensible.
Le général, tout content d'être revenu aux principes de sa religion, avait écrit à la Reine pour lui demander un de ses chapelets. La Reine répondit vite une lettre exquise, par laquelle elle annonçait l'envoi de deux chapelets, l'un pour le général, en grains blancs, l'autre en corail rouge
pour Aglaé. « Dites-le quelquefois pour celle qui vous les donne », ajoutait Sa Majesté.
Il est probable que le général obéit. Quant à sa femme, elle le récite encore, tous les jours, non pour la Reine, qui doit être une sainte au ciel, mais à ses intentions pour ceux qui restent de ses descendants.
Le ménage s'était installé à Maison-Rouge, très joli domaine adossé aux bois et sur le bord d'un étang.
Ils y avaient placé tous leurs souvenirs.
C'étaient d'abord les portraits de la Famille Royale, au grand complet. 11 y avait, sous globe, la Jeanne d'Arc sculptée par la princesse Marie d'Orléans, devenue princesse de Wurtemberg, et que celle-ci avait offerte au général lors d'une circonstance racontée plus haut. Il y avait encore un tableau où l'on voyait le général à cheval au milieu de la bataille, en Algérie, où il était allé remplacer le général Bugeaud; et enfin, un superbe vase en porcelaine de Saxe, offert par le roi Frédéric-Guillaume de Prusse à M. de Rumigny, voici en quelle circonstance :
Dans les grandes guerres de Napoléon I^r, le lieutenant de Rumigny, avec sa troupe, s'empara de Leuwenberck. Les soldats, dès l'entrée dans la ville, se révoltèrent et voulurent la piller. Le lieutenant fut forcé pour les ramener à l'ordre de brûler la cervelle à l'un de ses soldats, plus audacieux que les autres.
Bien longtemps après, le lieutenant, devenu aide de camp du roi Louis-PhiUppe et général, fut désigné par le roi de France pour assister aux manœuvres de Prusse.
Le roi de Prusse l'invita à assister à une grande revue des troupes assemblées. Mais Frédéric-Guillaume se montra très mécontent de la tenue de la Landwehr de Leuwenberck qui remuait sous les armes, s'agitant outre mesure. Il en témoigna son mécontentement au général commandant, qui lui demanda de la leur pardonner, expliquant que la cause en était due à la présence du comte de Rumigny. Celui-ci, dans les guerres de l'Empire, avait sauvé leur ville du pillage.
Le Roi ne dit rien; mais, deux jours plus tard, il envoya son hôte à Leuwenberck, où il fut reçu en grand honneur par la ville.
Dès son retour à Paris, Frédéric-Guillaume lui adressa un magnifique vase de Saxe, sur lequel est peint le panorama de la ville qu'il avait su préserver.
A ce précieux don, était jointe une lettre du Roi : « Monsieur le lieutenant général !
326 SOUVENinS DU GÉNÊBAL DE RUMIGNY
« Je désire vous laisser un souvenir des manœuvres de Silésie, auxquelles vous avez assisté l'automne dernier. J'ai choisi à cet effet un vase offrant l'image d'une ville qui, à une époque de triste mémoire, vous a dû une vive reconnaissance et la conserve jusqu'à ce jour.
« Je suis voire très affectionné. Frédéric-Guillaume.
« Sans-Souci, le 18 juin 1842. »
Quand ils eurent achevé leur installation à Maison-Rouge, le général pensa qu'il devait un peu faire voyager sa jeune femme et il remmena sur le Rhin.
Très intelligent, gai, sachant beaucoup, le comte de Rumigny était un charmant causeur. Partout il avait à conter un souvenir, une anecdote : « Une fois, dit-il, le camp était là-bas, dans cette plaine; je n'étais encore que sous-lieutenant et, comme je n'étais pas riche, j'avais un pauvre vieii uniforme trop court du temps de Fontainebleau. Mon colonel m'envoya porter un papier à l'Empereur. En entrant, je fis le salut militaire; naturellement, ce geste découvrit mes poignets rouges et maigres.
L'Empereur s'en aperçut, sourit et dit : « Votre habit n'a pas la vertu de la précieuse tunique de Trêves, il ne grandit pas avec son possesseur. Quel âge avez-vous, lieutenant?
— Dix-huit ans. Sire », répondis-je en rougissant.
Napoléon me congédia d'un signe bienveillant. Le lendemain soir, un tailleur venait me prendre mesure, mais je ne vis jamais la facture... L'Empereur était généreux; il aimait à donner largement. Mais, autour de lui, on gaspillait ferme; et à sa chute bien des membres de sa famille se trouvèrent dans la misère. Sans la bonté de notre roi Louis-Philippe, la reine Caroline aurait manqué du nécessaire. RéguUèrement, j'allais, de sa part, lui porter des subsides, et à Louis-Napoléon lui-même, notre souverain ne marchanda pas des secours. »
Pendant ce pittoresque voyage, le ménage de Rumigny se trouva un soir sur le même bateau que le i*oi Maximilien de Bavière. Celui-ci se faisait suivre d'un violoneux qui, après les repas, lui donnait une aubade. Il remarqua le couple, dont l'altitude vis-à-vis de lui indiquait l'habitude des usages de la cour. Il vint vers les époux et leur parla avec bienveillance.
Arrivés à Manheim, les autorités policières s'opposaient à l'entrée des Français en ville à cause dos troubles politiques.
Le général et sa femme ne pouvaient trouver à se loger, mais le roi Max les prit sous sa protection et, les classant parmi sa suite, les fit entrer dans son hôtel.
Le général de Rumigny reprend encore son journal et donne un dernier effort. Dans la tranquille solitude de Maison-Rouge, il travaille au classement de ses notes, aidé par sa jeune épour^e qui écrit sous sa dictée et se plaît à comprendre et commenter les faits si intéressants qui ont traversé la vie de son mari.
Voici une brève dépêche de M. de Maupas et des notes sur le coup d'État de 1851 :
Le 2 décembre 1851, Paris.