‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 49 sur 50 · CABINET DU PRÉFET DE POLICE · texte numérisé non relu

CABINET DU PRÉFET DE POLICE

Le II® Arrondissement est enlevé et les représentants aussi. Nos commissaires de police font des prodiges de courage. Cent représentants environ sont enfermés à la caserne du quai d'Orsay. C'est là un point immense.

Le Préfet de police.

Signé : Maupas.

P. S. — MM. Berryer et de Falloux sont à Mazas. C'est rigoureux, je le répète et je le pratique. Avec la force seule, nous serons les maîtres de la situation.

A ce soir les barricades !

Du canon, du canon et du courage !

Du canon !

Au Prince Président de la République.

26 décembre 1852.

M. Ta... nous a dit : « Je tiens les faits suivants de personnes irrécusal.des :

« Le 25 octobre, un connnissaire \ iut trouver le jiortier

OU concierge de la maison qui est occupée par Lady Yarmouth, sur le boulevard au premier.

« L'appartement est grand et vaste, dit-il, il ne peut pas rester inoccupé pendant la cérémonie de demain.

— Monsieur, répond le concierge, les maîtres n'y sont pas et nous ne pouvons donner les clefs.

— Il ne s'agit pas de cela, dit le commissaire; il nous faut l'appartement, et que cela convienne ou non, demain nous l'occuperons. »

Avec la perspective d'une occupation par force, le concierge se soumit, et le lendemain, à une heure, le commissaire amena la garde nationale de Bagnolet qu'il installa dans les appartements de Lady Yarmouth, malgré les protestations contraires.

Autre fait.

La famille Morcl de Tincé possède une maison neuve à l'angle de la rue Drouot, boulevard des Italiens. Un commissaire ou agent de police s'adresse à l'architecte chargé de terminer les travaux de location.

« A qui l'appartement du premier étage?

— A M. Morel de Tincé.

— L'appartement sera-t-il occupé demain 16?

— Non, Monsieur, le propriétaire est absent.

— Eh bien ! il faut que j'y mette douze personnes qui appartiennent à mon administration.

— Mais, Monsieur, je proteste.

— Protestez tant que vous voudrez, j'ai des ordres, je les exécuterai de gré ou de force. »

Le 16, le commissaire amène douze hommes; puis il se ravise, il en amène encore trente. Enfin, il s'adresse à l'architecte :

« Monsieur, j'ai encore dix ou douze dames à vous amener.

— Mais, Monsieur, ma femme et mes filles ne peuvent pas être dans les mêmes chambres que des femmes envoyées par la police.

— Monsieur, je ne vous demande pas la permission; c'est l'ordre de mes supérieurs et voilà les dames. Placez-les ! »

Il fit entrer alors des filles vêtues de robes plus ou moins élégantes, couvertes de bouquets de violettes et armées

de gros bouquets de la même fleur. Lors du passage du Président, tout ce monde hurla, trépigna et lança des bouquets au triomphateur. Cette démonstration est citée dans le rapport officiel.

Autre fait.

On convoqua les directeurs des chemins de fer. Dans la réunion, on proposa des mesures pour mettre les députations de ces différents chemins en harmonie. Péreire présenta une bannière verte et or qu'il avait fait apporter. Elle fut repoussée et il fut convenu que chacun serait libre de choisir une bannière sur laquelle on mit simplement : Louis-Napoléon.

La députation de Rennes fut placée par les soins de M. L. P. M. Il assura que le seul cri de : « Vive l'Empereur » fut poussé par le porte-enseigne et que personne ne dit un seul mot.

A la place de la Bastille, il y eut de grands cris de : Vive la République! C'est au total une chose manquée; l'effet ne fut pas produit. Mais il paraît que, dans les provinces du Midi, il y eut de l'enthousiasme chez les paysans. On a malheureusement trop montré les ficelles que l'on a fait agir, et, sous ce rapport, l'Empereur doit être très mécontent de l'adresse des Préfets, surtout à Paris, où il aurait fallu mettre plus de tact et d'habileté.

On lit dans le Times du 2 février 1852 ces paroles curieuses : la France seule peut renfermer dans deux courts mois cette collection de faits historiques.

Le coup d'État. — La moquerie d'une élection. — La grande moquerie d'une constitution. — Les massacres parisiens. — La chasse militaire des républicains rivaux.

— Confiscation à plaisir. — Proscription en masse. — Les déportations à Cayenne dont le compte emploierait la moitié des vaisseaux de l'État. — La délivrance des prisonniers en détail. — Les emprisonnements de Bordeaux.

— Un demi-millier de baïonnettes pointées contre la France. — Un million d'espions insinués dans chaque maison particulière. — Une presse sans plume. — Des ministres mis seulement en place pour être remerciés. —

Un chaos de violence^, de peur?, de doutes, dansant devant les yeux du spectateur étourdi, comme les étranges figures de la lanterne magique, en laissant sur sa rétine un spectre fangeux de hideur et de grotesque.

C'est triste, cette appréciation étrangère, mais est-ce complètement faux?

Le vieil officier laisse souvent tomber sa plume. Il i^-gard* la jeune et gaie compagne qui a consenti à partager ses derniers jours et au lieu d'écrire il raconte. Il est intarissable, sa vie a été tellement remplie. Alors, M""® Aglaé, sans rien dire, relève le porte -plume et voilà son écriture fine, à elle, qui court à la suite des pages. Elle questionne son mari; elle l'oblige à préciser, à mieux fouiller sa longue mémoire. Ce qui lui plaît surtout, ce sont les descriptions de la Famille Royale, les soirées si douces à Neuilly quand la Reine, jamais inactive, promenait ses doigts sur un fin travail pour l'un des siens. C'était la meilleure époque de la vie, avant les deuils et les départs quand ils étaient là tous, les enfants de bénédiction envoyés par le bon Dieu. Le Roi arrivait le dernier; on lui faisait place à la légendaire table ronde. M™^ Adélaïde, « l'homme d'État », comme disait le prince de Talleyrand, interrogeait des yeux son frère pour savoir si la journée finissante n'avait amené aucun trouble. Puis soudain fusaient de joyeux rires. C'étaient Chartres si vif, Nemours plus grave, Joinville et Montpensier, puis Louise, Marie -Clémentine, qui avaient trouvé un sujet de gaieté : « Père, racontez-nous quelque chose », disait l'un des jeunes princes exprimant la pensée de tous. Et, alors, le Roi, heureux de cet admirable cercld de sympathie, commençait un récit. — Ah ! disait alors Aglaé, comme j'aurais voulu être là-bas ! Est-ce ainsi à Claremont? — Los soirées s'arrangent toujours avec ceux qui restent ou qui passent, mais les fronts penchés ne se redressent plus, non parce qu'ils ont perdu leur couronne, mais parce que trop de deuils les ont alourdis. Et Rumigny se taisait, souvent une larme venait noyer ses cils... tandis que la jeune comtesse respectait son silence. Elle vivait un autre temps, mais elle ne pensait pas comme ceux de son époque, et, avec son mari, comme lui, elle aimait Je j^assé et ceux qui le représentent en gloire pour la France I

Peu après le retour des époux en France, la loi de spoliation de 1852 faillit les chasser de Maison -Rouge. Les biens

du Roi étaient vendus. Le général n'avait aucune fortune, les mines de la Mayenne étaient à l'état de rêve; ce fut la petite dot de la jeune comtesse de Rumigny qui servit à racheter le domaine. A cette occasion, le général écrivit au prince de Joinville :

Monseigneur,

« Ma femme a racheté de ses deniers la propriété où la bonté du Roi nous avait placés. Je pense que Votre Altesse Royale sait que ce domaine lui appartient toujours et qu'elle sera chez elle quand elle daignera venir où sont ses fidèles serviteurs. »

Général de Rumigny.

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