‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 5 sur 50 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

Rumigny alla chercher le pêcheur, qui accourut, joyeux, s'exclamant aiiibi :

« Carissimo Signor ! il mio carissimo sigiior !

— Filippo ! Vieni a praiizato (Viens dîner). »

Et il emmena dîner en famille le fidèle Italien (1).

Théodore cependant songeait au mariage. Il voyait sans cesse devant lui l'exeniple du parfait bonheur conjugal et il se disait qu'à son tour il pourrait se créer un intérieur heureux. Au cours de ses voyages il avait remarqué à Laval une jeune fille, M^^^ Secrétain, dont les beaux yeux l'avaient conquis. 11 sollicita sa main ; il l'obtint très facilement et ramena à Ncuilly une charmante comtesse que la sœur du Roi, M°^^ Adélaïde, nomma sa dame d'honneur. Ce poste de dame d'honneur était fort enviable auprès d'une aussi parfaite princesse. C'était la situation rêvée pour une naïve provinciale. Il est vrai qu'elle n'était nullement préparée aux intrigues de cour. Heureusement, rien de semblable n'était à redouter près de jVjiiie Adélaïde. Confiance, francliise, telle était la règle de la maison.

Au moment de l'avènement de Louis-Philippe, son aide de camp montra un dévouement habile, une intelligence digne des difficultés variées, mystérieuses, secrètes, accumulées sur le chemin du trône. Dans ses souvenirs, le général raconte des choses très graves qu'il a barrées ensuite et que nous tairons aussi, bien que ce soient les preuves absolues de la sincérité du Roi, de la fausseté des intrigues et des conspirations dont on l'a accusé à tort.

(\) Louis-Philippe était toujours très bon envers les inférieurs. Quand il quitta la Suisse en 1795, il était si pauvre qu'il ne possédait qu'un seul cheval, et comme son fidèle serviteur Baudoin était affaibli et convalescent, il le fit monter sur l'animal et marcha auprès.

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Rumigny — qui, soit dit en passant, n'était peut-être pas un mari modèle — eut le chagrin de perdre sa femme lors du choléra de 1832. Il n'avait pas d'enfants; mais son attachement si profond à la Famille Royale suffit plus tard à son cœur. Superficiellement, il cédait aux entraînements. Il eut, deci de-là, quelques aventures. Il y avait à Laval une jolie jardinière appelée Georget qui parait de bouquets les jeunes muscadins de l'époque. On dit que Théodore en obtint quelques fleurs. C'était un mondain charmant, spirituel, très apprécié dans la société mayennaise...

La chute du Roi trouva fidèle au poste l'ami des jours heureux. Ce fut Rumigny qui accompagna Louis-Philippe à Trouville, à Ronfleur, et enfin à Claremont. Il revint ensuite en France, proscrit encore, pour recueillir quelques bribes des objets appartenant à ses Princes. Il sauva de l'argenterie, des bibelots, des papiers, et reporta le tout en Angleterre. Puis de nouveau il rentra dans son ingrate patrie, et là se place l'épisode touchant de son second mariage raconté par lui-même dans les pages qu'on lira. Agé maintenant, las, découragé, affligé des peines de ceux auxquels il avait voué sa vie, il eût été comme désemparé sans le dévouement admirable de la belle et vaillante Aglaé Dubois (fille du D^" Dubois, député d'Amiens, conseiller à la cour royale) qui sacrifia sa brillante jeunesse à ce vieux soldat. Que se passa-t-il dans le cœur de cette charmante enfant de vingt-trois ans? Il se passa une chose que bien des femmes comprendront. Elle avait vu proscrit, malheureux, abandonné, cet ami de son père. Il avait trouvé au château de Beaulieu, où le docteur et sa fille habitaient, près de Fontainebleau, un asile mystérieux.

XIV AVAyT-PTiOPOS

On ravail cacliê, soigné, réconforté. De là à conquérir le cœur poétique et doux d'Aglaé, il y avait peu de chemin à faire. Après l'épreuve d'une année d'attente imposée très sagement par le père de la jeune fiancée, le mariage eut lieu à Saint-Louis-d'Antin, à Paris. C'était pour le général une nouvelle aurore, et c'était l'été de la Saint-Martin. Il en jouit pleinement pendant dix années, ne quittant sa chère épouse que pour aller accomplir des périodes de service à Claremoni près de son Roi. Elle eut sur ce mari, jadis croyant, élevé par une mère pieuse, une influence des plus heureuses. La vie des camps, le souffle de matérialisme et d'impiété qui avait passé sur la France, à cette époque, avaient grandement pesé sur Théodore. Il ne pratiquait ni ne priait, depuis de longues années. Il avait perdu sa voie...

L'exemple admirable d'Aglaé l'y ramtna. Et ce ne fut pas chose facile, les habitudes invétérées du soldai l'entraînaient souvent vers les anciennes fréquentations. Il fallut à c<'tte jeune femme un courage, une force d'âme puisée dans sa foi, son amour, son devoir compris selon les préceptes évangéliques, pour triompher des embûches qui guettaient encore ce brave à son déclin. Mais, Dieu aidant, la jeune comtesse de Rumigny parvint à met tre le calme en cette conscience troublée, à ramener au bercail cette brebis dont elle était la patiente bergère, et le général s'éteignit dans ses bras en la bénissant (1).

11 la laissait sans autre fortune que sa petite dot, employée par elle à racheter la propriété de Maison-

(1) Quand la reine Amélie sut ce retour à Dieu, elle écrivit à la Jeune comtesse une lettre admirable et lui envoya deux chapelets, un pour elle, un pour le général.

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Rouge (enclave de la forêt de Bondy où le Roi logeait son aide de camp) lors de la vente des biens royaux (1). Le général de Rumigny , imprévoyant, avait servi toute sa vie son pays et son Roi, mais n'avait jamais songé à amasser une réserve. La Révolution de 1848, en lui faisant perdre sa retraite de général, Tavait laissé sans ressources. Mais sa femme était énergique; elle s'arrangea pour vivre dignement, et Dieu lui a gardé de longues années calmes, peuplées de souvenirs.

Quelques jours après la mort du général de Rumigny, un envoyé de la reine Amélie et des Princes exilés se présenta à Maison-Rouge. Il était porteur de paroles affectueuses pour la comtesse de Rumigny et d'un portefeuille contenant plusieurs billets bleus. La fîère jeune femme repoussa le don royal, et dit avec émotion : « Je n'ai pas besoin d'aumône. Monsieur, veuillez exprimer à Sa Majesté toute ma gratitude pour ses bienveillantes paroles, elles ont pour moi un inestimable prix, je l'en remercie de tout mon cœur et ne désire rien de plus. »

Maintenant la veuve du général demeure entourée d'amis fidèles, au milieu des fleurs, des portraits de la Famille Royale. Sa plus grande joie est de raconter le passé, de reparler de ses chers Princes, de continuer à vivre la pensée attachée à ceux qui restent. Et elle dit, doucement émue, en regardant les photographies des arrière-petits-enfants du roi Louis- Philippe et de la pieuse reine Marie-Amélie : « Voilà mon dernier rayon de soleil (2). »

(1) Décret du 10 Janvier 1852.

(2) S. A. R. Madame la Duchesse de Vendôme eut la bonté de lui envoyer son portrait, celui de Mgr le Duc de Vendôme, ceux des princesses Marie-Louise, Sophie et Geneviève et du jeune Duc de Nemours.

XVI AVAiyr-PROPos

On verra, à rappeiidice, un récit du passage du roi Louis-Philippe à Trouville, écrit par Tex-niaire de cette ville, qui a été l'acteur et le témoin des faits qu'il raconte. Il envoya son écriture au général de Rumigny, qui la conserva avec ses papiers, parmi lesquels nous l'avons trouvée.

R.-M. GouRAUD d'Ablancourt.

Cette notice devait paraître en juillet 1914 en tête des Souvenirs du général de Humigny. La guerre en a entravé la publication. La comtesse de Rumigny n'a pas eu la satisfaction de voir paraître en volume les feuilles qu'elles m'avait confiées. Ellr s'est éteinte en 1916.

NECROLOGIE

Cet article, paru dans le Journal des Débats du 22 juillet 1860y écrit par Victor de Nouvion^ ami du général de Rumigny^ résume sa vie :

M. le lieutenant- général comte Marie -Théodore de Gueulluy de Rumigny, dont nous annoncions la mort il y a quelques jours, est un de ces hommes auxquels une place est réservée dans les souvenirs du pays, qu'ils ont honoré par leurs services et par leur caractère. Né en 1789, d'une des plus anciennes familles de Picardie, Théodore de Rumigny passa sa première jeunesse sur la terre étrangère, où son père avait dû chercher un refuge contre les fureurs révolutionnaires. Rentré en France sous le Consulat, il fut admis à l'École mihtaire de Fontainebleau, d'où il sortit comme sous-lieuteuant en 1806. En 1809, il gagna le grade de lieutenant au combat de Presbourg, et un mois après il fut nommé adjudant-major dans le 12^ de ligne, sur le glorieux champ de bataille de Wagram. Il se battit vaillamment à Smolensk, et après la brdlante affaire de Valoutina-Gora il reçut des mains de l'Empereur la décoration de la Légion d'honneur. Choisi pour officier d'ordonnance par le général Leclerc après la bataille de la Moskowa, il se fit remarquer, pendant la retraite de Russie, par sa fermeté et sa constance au miheu de si cruelles épreuves. A Viasma, le général Gérard l'attacha à sa personne comme chef de bataillon aide de camp. On le trouve ensuite à Merzbourg, à Lutzcn, à Bautzen, à Jauer, à Dresde, où il reçut la croix d'officier de la Légion d'honneur, et à Leipzig. Rentré en France avec les débris de notre

âvmàe, il fit la campagne de 1814, et assista aux combats de Brienne, d'Arcis-s.-Aube, de Nangis et de Montereau, et y gagna le grade de colonel. Mais la Restauration ne le lui reconnut pas, et le n\it à la demi-solde de chef de bataillon. En 1815, le colonel de Rumigny, rappelé dans l'armée active, reçut du général Gérard l'ordre de reprendre le village de Ligny, occupé par 30.000 Prussiens. Run^igny, à la tête de deux bataillons seulement, pénétra dans le village, et, par une attaque à la baïonnette des plus impétueuses et des plus opiniâtres, réussit h chasser l'ennemi qui se retira en désordre. Peu de temps après, il assistait, à Waterloo, au dernier et héroïque effort de l'année française contre l'Europe coalisée.

En 1816, il fut mis de nouveau h la demi-solde de chef de bataillon; ileux ans après, il rentra au service actif avec le grade de lieutenant-colonel, et fut choisi j^our aide de camp par le duc d'Orléans. Il conserva les mêmes fonctions })rès du roi Louis-Philippe, et il venait d'être fait maréchal de camp lorsqu'en 1831 le Roi le nomma son commissaire dans l'Ouest, où il contribua ]missamment, par son énergie et sa modération, à faire cesser le désordre et à ramener le calme dans les esprits. Plus tard, il se distingua au siège d'Anvers et alla à plusieurs rej^rises partager les dangers et la gloire de notre armée d'Afrique. Il prit part notanament h l'expédition que conduisit en 1839 le maréchal Vallée contre Chcrchell, et où M. le duc d'Orléans commandait la j>remière division. Le général de Rumigny, qui commandait la seconde division, fut atteint de deux balles et mis hors de coml^at.

Ce n'est pas seulement du reste dans les armées (juc M. de Rumigny fut utile à son }>ays. Il lui rendit des 3er\'iccs moins brillants peut-être, mais non moins rccomn^andables, dans les Assemblées législatives, où il fut envoyé commo député, d'abonl par le déjiartenient de la Sonime, ensuite par l'arrondissement de ^Iaycnne.

Après la Révolution de Février, le général de Rumigny suivit le Roi en Angleterre, et se condamna à un exil volontaire près de celui à qui il resta attaché par la plus honorable tidéhté.

Au courage prouvé sur tant de champs de bataille, le

général de Rumigny joignait les plus nobles et les plus précieuses qualités de l'esprit et du cœur. Retiré, depuis la mort du Roi, dans sa petite maison de campagne de Gagny, il y vivait dans le culte de ses souvenirs et de ses affections, recevant toujours avec bonheur la visite de quelques amis. C'est lô que la mort est venue l'atteindre inopinément, condamnant au deuil du cœur, c'est-à-dire à ce deuil qui ne s'efface pas, sa veuve, sa famille et tous ceux qui ont pu le connaître et l'apprécier.

Victor DE NouviON.

{Exirail du Journal des Débats du 22 juillet 1860.)

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