‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 6 sur 50 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

l'enfance de THÉODORE DE RUMIGNY. — • SA FAMILLE. — LE DÉPART EN CHARRETTE. ■ — LES AVENTURES DU VOYAGE. — LES ÉTAPES A TOURNAY, A BORNHEIM. — DROLE d'aventure AVEC UN GARDE-CHASSE.

Le marquis et la marquise Gueulluy de Rumigny avaient déjà un fils et trois filles lorsque le petit Théodore vint au monde le 12 mars 1789.

Il arrivait juste en même temps que les idées nouvelles et débutait dans la vie avec la Révolution.

La famille de Rumigny était connue en Picardie comme celle de bons gentilshommes mihtaires de père en fils.

Ses titres remontent jusqu'à l'expédition faite par le duc de Bretagne, que leur premier ancêtre accompagna lorsqu'il vint au secours des Flandres attaquées par Louis XII.

Le roi Philippe II leur accorda la franchise des droits et coutumes pour la châtellenie de Labroie-sous-Hesdin, en Artois, en 1650.

Le roi Henri II accorda les preuves au premier de Gueulluy de Rumigny qui vint s'étabhr au marquisat de Rumigny, près Amiens.

Et le chef de famille fut dès lors compté parmi les bons gentilshommes de Picardie. Louis-Gabriel de Rumigny, mort en 1835, devint page de la reine Marie-Antoinette,

6 SOUVENIRS DU GÉNÉRAL DE BUMIGyy

puis capitaine dans le régiment de Royal Roussillon, où il était encore en 1792 lorsqu'il alla rejoindre les Princes avec l'émigration.

D'autre part, M'^^ de Rumigny, mère du général, était de la famille des Hatte de Chevilly, alliée à de très illustres mai^ons.

Elle était d'une beauté remarquable, d'un courage supérieur, et sut supporter les maux que la Providence lui envoya comme k tant d'autres, dans les années d'éj reuvcs qui accablèrent la noblesse française.

Le marquis était parti pour l'armée de Condé, et la jeune femme se trouvait seule avec des semteui*s dévoués, mais impuissants h lui assurer la sécurité, lors<[u'en 179'2 il lui fallut fuir la terre de Rumigny pour se réfugier à Tournay.

Sa petite fille Adèle, encore au berceau, fut envoyée par elle à sa grand'mère, demeurée à Amiens, et qu'une servante fidèle, nommée Annette Neuville, par\ int à joindre. En se donnant j^our la femme d'un soldat mort au champ de J)ataille, l'intelligente fille put traverser les armées et retrouver sa maîtresse en Flandre. Plusieurs pages, dans les Souvenirs du général, sont consacrâmes au récit fait ])ar sa mère de leurs a^'eIltu^es tragiijues; transcrivons-les :

« Un matin, Riotour, notre cocher, vint éveiller n\a mère en fra])]innt fortement à la j^orte de la chambre à coucher, où elle donnait avec mes sœurs Esther et Marie. Mon frère Hippolyte, de quatre ans plus âgé que moi, partageait la pièce que j'occupais c^ côté de l'appartement de nos parents.

— Madame la Marquise, expli(|ua le brave homme, om a incendié cette nuit des fermes et je crois l)ien le château, de lîafjuigny. Des paysans sont venus se cacher chez nous, mais nous ne serons })lus longteinjts en sûreté. L'ennemi sait que M. le Man^uis est émigré, Madame la Marquise d-evrait fuir,

ir«'las ! ma chère maman redouUiit depui.s longtemps cette cxtrén\ité, elle aussi savait les massacres de femnies. et d'enfants qui se commettaient journellement. Elle craignait jiour nous, pauvres petit», dont l'aîné, Hippolyte, avaat sept ans.

Cet hiver de 1792 fut glacial Nous étions en décembre. Pour gagner Tournay, où nous pensions être à l'abri, il fallait franchir une quarantaine de Ueues par des chemins défoncés, semés de périls de toutes sortes. Pourtant, il n'y avait pas moyen d'hésiter, le départ paraissait notre unique chance de salut.

Riotour reprit : — Si Madame la Marquise voulait, je prendrais notre charrette à fourrages, elle a une bonne bâche de toile, la grosse percheronne la traînerait et, sur une épaisse couche de paille, les petits enfants ne seraient pas trop mal.

— Pourquoi ne prendrions-nous pas la berline, mon ami?

— D'abord, Madame la Marquise, elle a un essieu de brisé ; ça s'était fait quand M. le Marquis est parti à Calais, et puis avec quatre roues dans les ornières qu'on trouvera...

— Alors, Riotour, arrangez le voyage le mieux que vous pourrez, je vais emplir les malles.

— Le moins possible. Madame la Marquise, s'il vous plaît, à cause de la charge. Faudrait partir au plus vite; si on pouvait seulement aller coucher à Doullens, il n'y a guère que huit heues. Demain, on ferait une bonne étape,. le matin jusqu'à l'Arbret, soit quati'e lieues, et on irait passer la nuit à Arras, six lieues plus loiru

— Essayons, dit bravement notre mère; allez, mon ami„ et envoyez-moi votre sœur pour m'aider aux bagages.

La sœur de Riotour était notre bonne, depuis qu'Annette Neuville était partie conduire Adèle à Amiens pour la confier aux soins de notre grand'mère. Nous ne pouvions pas savoir ciue la douairière de Rumigny était en prison à la Providence d'Amiens avec les plus illustres dames de la province. En conséquence, Annette remit l'enfant à une cousine, à celle qui était épicière sur la place de la Cathédrale, et revint, toujours avec la même chance^ nous rejoindre à Rotterdam. Elle avait mis six mois à nous chercher !

Revenons au départ de Rumigny.

On nous avait habillés avec de gros vêtements de laine très chauds^ des bonnets de coton abritaient nos oreilles, nous avions aux pieds des chaussons de tricot dans des

sabots. Notre mère s'était couverte d'une mante large et longue à capuchon.

Trois n. ailes contenaient noire petite fortune : argenterie, bijoux, linge et quelques provisions.

Après avoir bien déjeuné, nous emplîmes nos poches de pommes et de noix, et avec une joie bien anormale, mais admissible chez des enfants, nous j)rîmes place dans la charrette. On avait mis à l'avant et h l'arrière les caisses; au milieu, sur une jonchée de paille, les enfants. Maman, assise sur un panier plat, tenait les guides, et le cocher, armé d'un fouet, marchait à côté du cheval.

Il y avait dans la charrette un fusil et deux pistolets.

II pouvait être midi quand nous partîmes.

Le ciel était bas, il semblait qu'un nuage de neige fût suspendu au-dessus de nos têtes; l'adieu à nos braves serviteurs fut bien triste, mais il ne fallait pas s'attarder, ni s'amollir. Un claquement de langue de Riotour fit démarrer la bête.

Tous les quatre on s'amusait dans la paille.

Nous fîmes assez aisément quatre lieues, la route gelée facilitait la marche, les heurts et les cahots nous faisaient rire. Je ne pense pas que notre pauvre maman fût d'avis de partager cette gaîté, elle éprouvait, en avant de cette fourragère nullement suspendue, des chocs qui devaient la briser.

On était aux environs de Talmas, une espèce de dégel s'accentuait, le chemin devenait glissant, la percheronne fatiguait, trempée de sueur; soudain, la roue droite tomba dans une ornière jusqu'au moyeu. Nous étions jetés les uns sur les autres.

Riotour cria : Faut descendre et décharger.

Maman nous prit et nous posa à terre, Hippolyte enjamba les malles sans le secours de personne; il se croyait le chevalier de notre mère et voulait toujours em}»loyerses forces pour l'aider. Elle le laissait faire, jugeant bien de l'habituer tout jeune à la galanterie de bon aloi que tout honune doit avoir envers une femme, surtout quand il est son fils.

Le cocher déblayait la terre devant la roue embourbée, et maman, avec une grosse branche ramassée sur le talus, et qu'elle avait enfoncée sous la roue, essayait de faire

levier. La jument tirait à plein collier. Mon frère avait saisi la bride, ajoutant son énergie à celle de la pauvre bête : « Hue ! hue ! »

Après bien de la peine et plus d'une demi-heure de travail, nous parvînmes à nous arracher de ce fatal trou, nous étions épuisés, surtout la percheronne.

— Nous avons encore trois lieues d'ici Doullens, Madame la Marquise.

— Voyons, Riotour, vous oubliez toujours que je suis Françoise; si on vous entendait...

— Ben vrai, la Françoise, reprit le brave homme, faudrait voir à s'accoutumer... Je crois ben qu'on devra camper avant la ville, comme qui dirait au bord de l'Authie, qu'on aurait du mal à passer dans la nuit, et le jour s'en va grand train. Il doit être près de cinq heures.

On traversa au pas le bourg de Talmas, toutes les maisons étaient fermées, les habitants avaient peur et froid, nous ne vîmes personne. On avança encore pendant deux heures, un coup de vent nous apporta le son des cloches de l'église Saint-Martin de Doullens.

h'Angehis ou le tocsin, nous ne pûmes le savoir.

— Il est préférable de ne pas entrer en ville, Riotour, conseilla maman; nous ne voyons plus à nous conduire, d'ailleurs.

A la lueur d'une lune très pâle, voilée à chaque instant par les nuages, nous pûmes entrer dans un champ et ranger la charrette contre des arbres, dont la silhouette embrumée se dressait en ombre dans l'air; de la sorte, notre aspect se confondait avec les branches, et nous ne serions pas un point de mire isolé au bord d'un champ.

Maman nous mit à terre, nous avions froid, nous étions engourais, et alors, pendant que le cocher dételait sa bête, calait la charrette et tirait le panier aux provisions, cette excellente mère, dont je n'ai jamais vu, en n'importe quelle circonstance, l'énergie se trahir, nous fit courir et jouer autour d'elle pour nous réchauffer, ramener la circulation, nous garder le cœur content. Après, elle nous donna de grandes tartines, un œuf dur et une timbale pleine de lait, dont elle avait eu soin de remplir une grande gourde de chasse à papa.

Après, elle nous fit faire la prière habituelle, nous arrangea bien dans notre paille, étala par dessus une épaisse couverture et nous dit de dormir, que le bon Dieu veillait sur nous.

Elle-mêii^e s'enveloppa de sa grosse mante, dont elle rabattit le ca])uchon sur sa tête, et s'installa pour la nuit. Riotour s'allongea sous la charrette. La percheronne, après avoir mangé son avoine, apportée de chez nous, essayait de tondre l'herbe — peut-être le blé — qui était à ses pieds. Un silence })rofond régnait partout, on aurait dit qu'il n'y avait que nous sur la terre. Jamais je n'oubliai cette première nuit }>assée sous le toit de toile d'une fourragère; dc])uis, j'ai dormi sous la tente des camps, quelquefois sous le ciel simplement, sur le pont d'un bateau, dans les stcpj)es de la Piussie, même dans un lit paisiblement; mais rien ne s'est incrusté dans ma mémoire comme ce voyage terrible, que la tendre sollicitude de ma bien-aimée mère savait si bien adoucir.

Aux premières lueurs de l'aube, on se remit en route. A Doullens, nous entrâmes dans une auberge pour manger une soupe chaude, acheter du pain et des sabots pour Hippolytc, qui en avait perdu un pendant l'accident.

Maman alla trouver un lionnue auquel papa avait rendu de grands services, en lui donnant de l'argent j^our établir un entrepôt de toiles d'enxballage, dont le commerce est considérable en ce pays, et il lui fit obtenir un passeport pour Lille.

Nous arrivâmes à l'Arbret, quatre lieues plus loin, vers midi, et le soir, nous fîmes encore quatre lieues et demie pour venir coucher à Arras.

Cette grande journée nous avait moulu les membres; la percheronne avait les jambes raidcs comme un lièvre forcé, maman une affreuse migraine, Esthcr gardait une grosse bosse au front ]>our s'être heurtée contre la paroi de la fourragère lors d'un cahot, llippolyte, Marie et moi restions vaillants.

Nous franchîmes la porte cochèrc d'une auberge, et Riotour détela dans la cour, ]^our mettre la bête à récuric. Il nous descendit de notre niche entre les malles, et noua suivîmes notre mère dans la cuisine. 11 y avait des hommes

qui buvaient autour du feu. Maman demanda une chambre et deux lits : un pour elle, Esther et Marie; l'autre pour mon frère et moi; le cocher dormirait auprès de son cheval.

On nous conduisit dans une grande pièce carrelée, où étaient quatre lits aux quatre angles; deux étaient déjà pris par des gens qui ronflaient : « Dans le troisième, expliqua l'aubergiste, il y a une place de réservée pour une dame de Calais, qui est à souper, mais comme les petites ne sont pas grosses, on en mettra une au pied du lit des garçons et l'autre avec vous. »

La fatigue de notre chère maman était telle qu'elle accepta ce bizarre arrangement et se coucha aussitôt avec Esther. L'aubergiste s'occupa de nous : elle nous fit prendre un peu de bouillon, mais notre grande lassitude nous avait ôté tout appétit.

Nous nous endormîmes aussitôt, entre des draps qui n'avaient, dit l'hôtesse, encore guère servi.

Quand maman s'éveilla, reposée, au matin, assez tard, puisque le soleil entrait joyeusement par une étroite fenêtre aux carreaux verdâtres, elle fut stupéfaite de voir accoudée près d'elle, dans le Ht, une femme qui lui souriait.

Maman se frotta les yeux, s'assit pour mieux regarder et, finalement, prenant sa compagne par le cou, l'embrassa tendrement.

>- Toi !

— Toi!

— Ma cousine !

— Agathe !

Vraiment, le hasard avait bien fait les choses. Notre tante Agathe, religieuse Bénédictine, dont le couvent avait été licencié, se rendait à Lille avec un passeport de commerçante de laine. Elle avait fait, sur un mauvais bidet, une partie de la route et s'était endormie, si brisée elle-même, qu'elle avait surmonté le dégoût de partager le lit d'une inconnue.

11 fut convenu que tante Agathe voyagerait avec nous dans la fourragère; nous n'avions plus que onze lieues jusqu'à Lille, nous pensions les faire dans la journée.

Les rouliers qui avaient reposé dans les autres lits étaient partis avant le jour; nous pouvions jouir en paix de la

grande chambre, où nous déjeunâmes en famille. Tante Agathe était ])leine de courage : elle voulut elle-même procéder à notre toilette, arranger les cheveux des deux petites, car pour nous nos jolies boucles avaient été tondues et nous nous habillions seuls.

Entre Lens et Carvin, nous fîmes halte pour laisser dîner la béte; nous étions de belle humeur, il faisait bien moins froid et un gai soleil brillait sur la campagne.

Pour être tranquilles, car il passait des soldats sur la route, nous avions quitté le grand chemin et pris un sentier nous conduisant à un petit bois, où nous pensions nous abriter; heureusement, nous vîmes à temps une colonne de fumée : il y avait déjà là un bivouac.

Vite nous rétrogradâmes et pûmes nous dissimuler sous des saules, au bord d'un ruisseau. Riotour fit glisser les cerceaux qui tenaient la bâche et elle s'affaissa sur les bor*ls de la charrette, nous coiffant; la percheronne but à longs traits dans le petit cours d'eau, gelé seulement au bord, et nous nous assîmes contre le talus pour dîner.

A peine avions-nous développé la serviette où était le pain ({ue des soldats bondirent autour de nou> avec leurs marmites pour les emj)lir au ruisseau. Us nous regardèrent, surpris; l'un d'eux dit, bourru :

— Qu'est-ce que vous faites là?

— \'ous le voyez, dit ma mère, avec son joli sourire candide, nous allons déjeuner, mon ami.

Il haussa les épaules, un camarade le tira par le bras. « Laisse donr ces femmes tranquilles, quel mal font-elles? Viens faire la soupe. »

L'autre marcha, grommelant. Mais bien souvent le charmant visage de maman, sa simplicité confiante, nous tira des mauvais pas.

Nous avions laissé tante Agathe à Lille : nous apprîmes j)lus tard qu'elle avait fini ses jours en prison ou sur l'échafaud. Notre voyage s'acheva assez bien, à part un soir, où nous versâmes au pied d'un moulin à huile, dont le proj^riétaire, obligeant, nous aida à nous remettre d'aplomb. Nous n'avions heureusement rien de cassé, sauf dans le harnais, composé avec des ficelles; seulement, une malle s'était ouverte, et les garçons meuniers avaient pu voir

quelques pièces d'argenterie. La nuit, ils nous suivirent et essayèrent de nous voler; mais maman prit tranquillement ses pistolets, Riotour son fusil, Hippolyte ouvrit bravement son couteau de poche et je l'imitai, de sorte que les deux vauriens s'enfuirent; les six lieues de Lille à Tournay se firent aisément.

Tout de suite, ma mère loua deux chambres, où nous nous installâmes. Riotour prit congé de nous, non sans beaucoup de larmes de part et d'autre; on vendit la fourragère, et maman voulut que le fidèle conducteur qui nous avait amenés en cette ville, où nous espérions trouver le calme et la sécurité, repartît, monté sur la percheronne. Mais il s'y opposa nettement.

— Non, non, disait-il, je m'en irai à pied; un homme se cache comme il veut et passe partout quand il n'a que de lui à s'occuper. On va vendre la jument. Madame la Marquise, vous aurez bien besoin de l'argent.

Nous dûmes céder. L'excellent homme ne voulut prendre seulement que quelques écus que maman lui cousit dans sa veste, et il nous quitta le cœur bien gros.

Juste au moment où nous commencions à nous plaire à Tournay, voilà que l'invasion française vint nous forcer d'en partir au plus vite.

Bien que la modeste installation de nos petites chambres, dont la vue donnait sur le fleuve, ne ressemblât en rien à nos habitudes d'aisance au château familial, nous y trouvions un certain bien-être fait de sécurité et de confiance. Jamais nous n'avions tant vécu auprès de notre chère maman, que le monde ne distrayait plus de ses devoirs maternels; nous pouvions apprécier son cœur si doux, sa grande intelligence, sa parfaite bonté et son absolu dévouement. Malgré la peine de l'heure affreuse que nous vivions, son souci au sujet de notre père, elle gardait la gaieté énergique qui était le fond de son caractère. Dès la plus tendre enfance, elle nous dressait au courage, à l'horreur du mensonge et de la lâcheté, les sentiments si chevaleresques de nos ancêtres étaient notre exemple, et on ne nous rappelait les origines illustres des Rumigny et des Chevilly que pour nous montrer les vertus que nous devions acquérir. Mon frère et moi mettions tout notre orgueil

à n'avoir jamais peur, à ne pas pleurer si nous nous faisions mal, h être complaisants envers nos sœurs, et nous avions un vrai culte pour notre maman, si parfaite el si jolie.

Encore une fois, nous dûmes fuir devant nos compatriotes; le comble de notre malheur était de redouter ces Français qui conquéraient Tournay.

Maman fit mettre nos malles sur un bateau et nous suivîmes l'Escaut jusqu'à Bomherm, village situé sur la rive gauche, où notre ami le marquis de Maring possédait une superbe terre.

Il accueillit à bras ouverts les fugitifs émigrés que nous étions et mit à notre disposition un pavillon, rendez-vous de chasse, situé aux confins de son immense parc, sur la route de Bruxelles.

C'était un Ijâtiment tout rond, couvert en chaume, élevé sur un perron, entouré d'un balcon enguirlandé de plantes grimpantes; le rez-de-chaussée servait d'écurie aux chevaux pendant le repos, et le haut de salle à manger pour les chasseurs. Le long des parois, faites en troncs d'arbres, d'aspect rustique, un grand et large divan régnait, un tapis, en nattes tressées, couvrait le plancher, une armoire vitrée contenait une quantité de vaisselle; il y avait plusieurs tables, dressoirs, fauteuils, et un bon poêle; de lits, point. Seulement, le marquis nous en fit porter deux grands, pour maman et Esther; mon frère et moi; Marie serait à l'aise sur le di\an. On étendit un grand et lourtl paravent vers le tiers du chalet, pour isoler la chambre à coucher.

Nous nous trouvâmes fort bien, nous mangions dans de fines porcelaines, nous buvions dans des verres chiffrés, et une servante du château nous apportait souvent du gibier, des légumes et des fruits.

Mais maman avait refusé tout service : elle préférait préparer elle-même le nécessaire, ne voulant pas diminuer trop vite nos ressources assez maigres, l'équipement du père avait pris la majeure partie de nos revenus, déjà bien restreints.

ïîn certain nombre de religieux Dominicains, émigrés, avaient n''tal)li un collège au village de Bornheim; maman résolut d'y envoyer mon frère, pour que ses études ne souffrissent pas trop de nos vicissitudes. Hippolyte j)artait

chaque matin avant le jour pour arriver en classe à 8 heures. Il avait une lieue à faire, avec son petit panier au bras, et il rentrait le soir pour souper en famille, l'étude finissait à 4 heures et demie. Naturellement, le petit faisait la route tout seul; seulement, le soir, maman allait au-devant de lui jusqu'à l'endroit où commençait le bois, c'est-à-dire à environ un quart de lieue de chez nous. Pendant son absence, nous mettions le couvert, et ma sœur aînée, qui avait près de neuf ans, surveillait la cuisson du souper, que notre mère mettait en train avant de partir.

Mon frère revenait aussi vite que ses petites jambes le permettaient, afin d'épargner des pas à maman. Il avait imaginé de chanter en marchant quand il approchait de l'endroit du rendez-vous, afin d'avertir de loin sa maman et la rassurer plus vite.

Il faisait aussi nos commissions et rapportait du village, dans le panier où le matin il emportait son dîner, les choses demandées.

Si notre tendre mère n'était pas très heureuse, nous l'étions, nous; elle ne nous montrait jamais un visage morose et elle instruisait mes sœurs et moi, tout en cousant nos habits, dans la journée. Ce temps est un des meilleurs de mon enfance, notre grande tendresse réciproque était le véritable élément de notre bonheur.

Une fois, il se passa un incident assez comique. On ne savait pas qui nous étions dans le pays, nos modestes allures nous faisaient passer pour des gens du peuple, maman n'allant jamais au château lors des réceptions et se bornant à voir nos excellents amis dans la plus stricte intimité. Notre position exigeait la plus extrême prudence.

Or donc, il arriva qu'un soir, vers cinq heures, un flot de neige se mit à tomber avec une extrême violence; en quelques instants la route fut toute blanche, et nous voilà bien inquiets. Hippolyte devait être parti du village. Justement, le pauvre petit était chargé de provisions encombrantes. Il avait à nous rapporter une pinte d'huile et un paquet de chandelles.

Maman s'enveloppa de sa mante et partit, bien résolue à aller jusqu'au village si elle ne rencontrait pas son fils. Nous restâmes tous les trois, le nez collé aux vitres, pour

ne rien voir, car l'épais rideau de flocons légcrs^noyait toute perspective.

Man^an n'alla ])as bien loin, à peine au bas de la côte, où elle était forcée de s'arrêter pour enlever la neige collée à ses sabots et qui la faisait trébucher; elle entendit la petite voix chérie qui chantait tant qu'elle ])0uvait : Ave maris Stella. Bien vite elle répondit, le cœur allégé, et voilà qu'une grosse voix, à l'accent jovial, cria : « T'iii([uiéte pas, la dame, le vlà votre « fiske », savez-vous. »

Mannan se mit à rire. Hij>polyte, k cheval &ur les épaules d'un bon Belge, garde-chasse chez le marquis, arrivait sans encombre. L'honune continuait : « J'ai rencontré le petit à la sortie du pays, tu sais, il enfonçait jusqu'aux genoux, suait sang et eau et avait envie de pleurer; je l'ai enlevé d'une })oignéc, l'ai calé là où il est et vlà que tout de suite ça a mis dehors sa peine, savez-vous. »

Le brave Flamand riait, enchanté de lui.

Ils arrivèrent à la maison, où nous les accueillîmes avec des cris de joie; nous em})rassions notre frère, et Sterke, le garde, m'enleva dans ses grands luas.

— Hé ! fiske, t'as pas vu les papillons blancs voler sur la route; vous savez, il me tenait le cou au chaud ton frère.

Maman avait ôté' la veste d'Iii}»polyte et lui mettait une blouse chaude.

L'enfant tendait ses mains gourdes vers le poêle.

— Voulez-vous souper avec nous, Sterke? offrit notre mère.

— Ah ! oui, je veux, la dame, tu sais, il fait bon chez vous.

Le garde s'assit en face de noire mère, et Esthcrajqtorta le potage. Le brave honunc enfournait d'in;menses cuillerées, et nous le regardions, ébahis. Après le souper, nous souhaitions son départ, mais il ne démarrait pas. 11 essuyait son fusil avec son mouchoir de poche et Lsthcr donnait les assiettes à lécher à son chien.

Manian, sans se gêner, nous n\it au ht, après avoir dit la prière comme toujours, puis elle proposa :

— Si vous voulez une lanterne, Sterke, la neige ne tombe plus, il faut vous en aller.

■ — Ben vrai, faut que je me mette dehors, la dame, on

est bien avec vous, et si tu savais comme j'ai pas envie de m'en aller.

— Oui, seulement, moi, j'ai envie de dormir, Sterke; allons, prenez votre manteau, je vais vous ouvrir la porte.

Il se leva de mauvaise grâce : « Tu sais, la dame, vous avez pas de mari pour gagner dehors votre pain; alors, moi, je pense dans mon dedans : si qu'elle voudrait que je reste tout de même, j'y ferais tout ce qu'elle souhaiterait; je suis pas un mauvais gas, tu sais. »

— Ça, je n'en doute pas, Sterke; seulement, savez-vous, mon ami, j'ai un mari que j'aime de tout mon cœur. Allons, partez, il est bien temps.

L'homme partit à regret, et souvent nous eûmes de la peine à nous en débarrasser. Il guettait autour du pavillon et nous apportait du gibier que maman avait quelque difficulté à refuser.

Cette aventure grotesque ne fut pas la seule de ce genre qui arriva à la marquise de Rumigny. Bien souvent, son charmant visage et son joyeux caractère lui valurent des offres extraordinaires, mais elle sut toujours s'en tirer avec avantage, et garda même comme amis dévoués et respectueux des gens qui avaient rêvé davantage. »

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