CHAPITRE II
LA BLESSURE ET LE COURAGE DU JEUNE HIPPOLYTE DE RUMIGNY. — LE CHARITABLE ANGLAIS. — LES ÉMI- GRÉS A HAR\VICH. — CHACUN TRAVAILLE. — RETOUR AU CHATEAU ANCESTRAL. ■ — VERS LA GUERRE.
Notre étape à Bornheim ne fut pas de longue durée : l'armée française arrivait, envahissant les Flandres. Le marquis de Maring vint nous avertir a\ec un profond chagrin qu'il ne jugeait pas prudent de nous donner asile plus longtem])S. Il projiosa de nous faire conduire à Rotterdam dans sa chaise de poste.
Maman acce]»ta avec reconnaissance l'aide l)ienveillante de cet excellent ami, avec lequel nous n'avons cessé de garder les plus affectueuses relations, et, encore une fois, il fallut se mettre en route avec les trois malles. La Hollande était, croyait-on, à l'abri de l'invasion française, mais le mar([uis, voyant à quel point tous ces déménagements nous brisaient, conseilla à notre mère de gagner l'Angleterre, où beaucou]) d'émigrés s'étaient réfugiés et trouvaient une paix relative.
En consé(iuence, dès notre arrivée à Rotterdam, au lieu de nous emiuérir d'un logen\ent, nous allâmes sur le j^ort chercher un navire en partance; nous n'étions pas seuls, hélas ! ayant ce but.
En 1794, les glaces rendaient vaine la défense sur laquelle comptaient les chefs de la Hollande, l'entrée de Pichegru dans les États néerlandais chassait encore les éniigrés que la fortune ne se lassait pas de confondre et de torturer.
Il faut avoir vu les misères de ces malheureuses familles, naguère riches et opulentes, })Our se faire une idée exacte de ce qu'il a fallu de courage pour ne i)as succomber au dèeeepoir.
Entassés dans des barques pour arriver en Hollande, il en fallait repartir aussitôt.
Cependant, à Rotterdana, une joie nous attendait. Nous retrouvânaes là notre servante fidèle, Annette Neuville, qui, après d'incroyables périls, avait encore une fois traversé les armées pour nous rejoindre. Elle ne voulait plus nous quitter. Et de fait, elle partagea toutes nos misères, aida ma mère à gagner notre vie et k nous élever, nous l'aimàons comme une parente.
Il y avait à quai un navire hollandais prêt à mettre à la voile; maman s'y présenta et obtint notre passage, non sans peine, car il était déjà fort chargé.
Il y-ouvait être alors 8 heures du matin, le froid avait redoublé, les hommes chargés d'embarquer les effets s'emparaient des malles. Ils les jetaient à bord, et la précipitation fut telle, qu'on put impunément isoler celle qui contenait notre petit trésor et les maigres ressources que nous avions pu arracher à la rapacité républicaine. Pour comble de malheur, au moment où on largua les amarres, Hippolyte eut le pied profondément coupé par la corde et il faillit tomber à la mer.
Il s'évanouit. Annette le prit sur elle, pendant que maman essayait de trouver de quoi panser l'horrible blessure qui saignait abondamment. Un passager anglais vit sa détresse : il fouilla dans son porte-manteau et lui donna du linge et un alcoolat propre à faire cicatriser une plaie, puis il se retira discrètement.
Les vagues étaient houleuses; le mal de mer terrassa ma pauvre bonne; ensuite, maman, malgré la lutte qu'elle essayait de soutenir, fléchit à son tour. Esther, nullement atteinte, pas plus que Marie et moi, veillait sur nous tous avec le courage et l'adresse qu'elle mit en œuvre toute sa vie.
Nous finîmes par arriver à Harwich, dans le comté d'Essex, à bout de forces. Le coup de grâce pour maman fut de constater la perte de ses bagages. On lui rendit une seule malle, sur laquelle, brisée, elle s'assit devant le port, avec nous autour d'elle et Annette qui portait mon frère.
Que devenir? Où aller? sans ressources en pays inconnu.
Ce fut la seule fois que je vis sangloter notre mère. Elle pleurait à fendre l'âme.
Mais la Providence veillait... Des valets d'un hôtel voisin vinrent nous y)rendre, ainsi que notre unique caisse, et nous conduisirent dans un confortable appartement bien chaulïé.
Maman s'adressa, toute surprise, à la maîtresse de Tauljerge :
— Je ne pourrai pas vous payer ces belles chambres, dit-elle; donnez-m'en de plus modestes.
— Non, Madame, répondit cette femme. Elles sont à vous.
— Je vous répète que je n'ai pas d'argent.
— Tout est payé, Madame, et pour le temps que vou3 voudrez; c'est par ordre que je vous ai logés ici.
La marquise de Rumigny ne comprenait rien à cette largesse, mais Annettc lui montra par la fenêtre un homme qui s'éloignait discrètement, comme déjà il l'avait fait sur le bateau
— Oui, dit alors IhOtesse, c'est ce lord qui, témoin de votre douloureuse situation, a voulu l'alléger. Il m'a donné tout l'argent nécessaire afin de pourvoir à votre dépense et à celle de vo3 enfants. Soyez donc en paix.
Nous ignorâmes longtenips le nom de notre bienfaiteur, qui s'abstint avec une grande délicatesse de venir nous visiter. Bien souvent, d'ailleurs, les Anglais aidèrent les émigrés français, et, nous pouvons le dire, ce peuple hospitalier se montra toujours l'ami des exilés, aussi bien des Princes que des autres.
Après quelques semaines de repos, dont nous avions le plus grand besoin, nous allâmes vivre dans un humble cottage. D'autres émigrés y avaient déjà loué des chambres, et, dans une misère commune, on s'aidait de tout son pouvoir.
Chacun essayait de travailler pour vivre. Maman, qui brodait à merveille, tenait l'aiguille sans relâche et ]>ar\enait par ce moyen à être rétribuée d'environ une livre sterling par semaine. Annette Neuville, outre notre petit ménage, tricotait de grosses chaussettes de laine pour les vendre aux marins. Esther allait chaque jour passer deux
heures dans une famille, où elle parlait français avec des enfants. On lui donnait le lunch et bien des petites choses en nature, telles que pudding et confitures qu'elle rapportait chez nous, ces gens ayant un commerce de denrées.
Maman, sans quitter sa broderie, nous instruisait, Marie et moi. Hippolyte allait à l'école chez un prêtre émigré, qui avait fondé une pension où il parlait latin aux jeunes Anglais. Mais ma bien-aimée mère, qui ne se plaignait jamais, se fatiguait beaucoup; sa santé, d'ailleurs, ne s'en remit jamais et elle mourut en 1810, enlevée à notre amour. Ce fut pour nous une douleur que ni le temps ni l'âge ne purent jamais calmer.
Mais n'anticipons pas. En revivant mes souvenirs, je revois l'exquise créature, et c'est encore un peu d'adoucissement à mon inaltérable chagrin.
Les soirs, entre émigrés, on se réunissait afm de profiter du même feu et de la même chandelle. Bien que très misérables, on causait entre soi, allégés par un peu d'oubli. Ma mère savait charmer par sa conversation. Son charmant visage, au-dessus de Tabat-jour de la lampe, restait dans l'ombre fandis que se^ doigts agiles s'activaient à la broderie. Presque toujours, c était chez nous qu'on veillait, parce que à cause de nous, enfants, elle ne pouvait sortir pour aller chez les voisins. Il venait alors M. de Noinville, dont, plus tard, ma sœur Esther épousa le neveu : il sculptait curieusement des pipes de bruyère. Il venait aussi l'abbé de Martini, qui, n'ayant le moyen d'acheter aucune matière première, ramassait où il pouvait tous les os possibles et fabriquait des porte-plumes des coupepapier, de petites boîtes, objets de bazar, qui se vendaient quand même. La vieille M^^ de Portefeu, dont le mari avait été tué devant elle à Nantes, sur la place du Boufïay, à l'âge de quatre-vingts ans composait avec du carton des boîtes de baptême, sur lesquelles, grâce à deux paires de lunettes l'une sur l'autre, elle traçait de fines et jolies aquarelles. Javotte, sa petite-fille, tissait des tapisseries anciennes. Ces visiteurs étaient les habitués, les plus proches vo'sins. Quand le temps était beau, il se joignait au groupe fidèle deux ou trois exilés dont le logement était éloigné.
Pendant ce cercle, on contait des nouvelles, vraies, fausses, contradictoires, désespérantes la plupart du temps. Tous n'avaient qu'un désir : j)Ouvoir aller jusqu'au Roi, qu'on savait à Hartwel, après le sanglant affront que lui avait fait le tsar, à Mittau.
Un de nos prêtres disait la messe, le dimanche, dans le salon d'une dame anglaise catholique. Mon frère la répondait et Esther décorait les vases de l'autel avec ce qu'elle pouvait découvrir de fleurs. Pour l'aider, il y avait la jeune Yolande de C, âgée de quinze ans, dont la santé ne pouvait se remettre de Tém.otion éprouvée lors de la fuite; ses mains tremblaient continuellement, et le moindre bruit inusité la jetait dans des crises de nerfs effrayantes.
Nous passâmes quatre ans en Angleterre, vivant de privations et de travail, soutenus par la foi et toujours encouragés par notre vaillante mère. Enfin, en 1798, nous pûmes revoir le sol natal.
Nos biens avaient été vendus, notre fortune n'existait plus; nous fîmes toutes les démarches imaginables pour racheter Rumigny et quelques pièces de terre avec l'argent que ma grand'mére, la douairière de Rumigny, possédait encore. C'était bien peu; cependant, grande fut notre joie quand nous nous retrouvâmes chez nous. Les meuliles, les tableaux, les souvenirs précieux avaient di3})aru ; le bon Riotour s'était fait tuer en défendant le bien de ses maîtres, et sa femme, paralysée, végétait, logée dans la maison du concierge. Enfin, en 1800, notre père reparut au milieu de nous.
En 1805, mon frère fut admis par le prince de Talleyrand au ministère des Affaires étrangères. Il commença dès lors la remar(îual)le carrière politique ((u'il poursuivit toute sa vie. Son habileté diplomatique, sa loyauté, ont fait époque dans le monde d'alors. Il garda cette brillante situation sous les divers gouvernements qui se succédèrent en France. Louis-Phili))pc lo nomma ambassadeur, et c'est lui qui eut l'honneur de re}>ré6enter le roi au mariage de ses enfants en Espagne et en Belgicjue. Mon frère, toujours tendre et bon, se maria ))ar amour et eut trois filles : l'une mariée au comte de Sercey; l'autre au man|uis de Beauvoir, et la troisième nu frère du duc d'Ursel, en Belgique.
L'année 1805 vit aussi mon départ de la maison.
J'entrai au service — j'avais seize ans — et fus envoyé à l'École de Fontainebleau, où je commençai le dur apprentissage du métier que j'accomplis pendant quarante-sept ans sans interruption. Fontainebleau était alors la seule école militaire de France. Son régime ne pouvait certes être taxé de mollesse, le général Bellavesne nous imposait une rigoureuse discipline, afin de préparer pour la guerre une pépinière d'officiers qui est restée célèbre et qui a contribué au succès de nos armes dans les campagnes les plus glorieuses de l'Empire.
La nourriture, plus que frugale, les corvées, quelquefois pénibles pour des jeunes gens de famille, rompaient le corps et façonnaient l'esprit aux privations que les guerres d'alors imposaient à l'armée.
Le régime était tout militaire et, au contraire de ce qui se pratique a-ujourd'hui, c'était alors le point important poursuivi, et il en résultait que le but de Napoléon était parfaitement atteint.
Les chefs de l'école étaient d'anciens et braves soldats de la garde impériale, tous ayant de beaux services de guerre, et ils n'épargnaient aux élèves aucune fatigue.
On se levait avec le jour, on nettoyait la chambrée, on faisait son lit, on astiquait du haut en bas la caserne, on allait a l'exercice, h. la manœuvre, à l'étude, on mangeait à la gamelle commune la soupe et les vivres que les hommes de corvée allaient chercher à l'économat.
Enfin, les soldats de l'armée qui parvenaient à entrer à l'École trouvaient que dans les régiments la vie était plus douce.
L'Empereur aimait à passer en revue les bataillons de l'École, et à Paris, en 1805, l'année d'Austerlitz, ce fut un élève sergent-major qui commanda la manœuvre, place du Carrousel. Le succès obtenu devant tous les maréchaux et la garde donna une grande réputation à l'École militaire : dès lors, elle fournit à l'armée des officiers d'avenir.
Lorsqu'en 1808, on transféra l'école à Saint-Cyr et que l'on eut créé l'école de cavalerie à Saint-Germain, les élèves devinrent plus instruits peut-être dans les mathématiques, la littérature, mais l'esprit militaire y perdit
un pou, et les jeunes officiers, en arrivant dans l'année, eurent plus de peine à s'y faire.
Les premiers élèves durent, au commencement, être prêts à lutter contre la jalousie et le mauvais vouloir des anciens des corps. Plus tard, et à mesure que la proportion en augmentait dans l'année, ceux qui arrivaient s'étonnaient d'apprendre le nombre de coups d'cpce échanges entre leurs devanciers et les officiers sortis, comnie on disait alors, de l'école... de bataillon. Quant à moi, je pense qu'une bonne armée est celle où le nombre des élèves admis dans les régiments est dans la proportion de un sur huit. Ils apportent en général un point d'honneur plus sévère, plus de politesse, une instruction })lus solide, et ils donnent aux régiments une force d'impulsion et un esprit d'initiative, plus rares dans les corps où tous les officiers sortent du rang.
J'arrivai à l'armée au mois d'octobre 1806, j'avais dixsept ans, j'aimais mon métier, j'avais une ardeur juvénile; la victoire d'Austerlitz m'enthousiasmait, et c'est presque avec regret que je croyais la guerre terminée.
On pouvait cependant voir poindre déjA une nouvelle cause de querelle dans l'attitude de la Prusse. Son armée était dans l'effervescence de sa haine contre la France, elle était impatiente de venger l'affront reçu dans la campagne de 1794, et les chansons moqueuses des soldats français sur l'effet des raisins de la Champagne piquaient au vif les jeunes officiers. L'insolence de ceux de Berlin était arrivée k son paroxysme. Glorieux des souvenirs du grand Frédéric et de la défaite des Français i\ Rosbach, ils croyaient de leur honneur d'effacer nos récents succès.
L'expérience du fait ne sert jamais aux nations, l'orgueil n'a pas d'oreilles j)Our entendre, ni d'yeux pour voir; il faut que le malheur écrase un peuple pour lui ouvrir l'entendement.
La Prusse, par sa neutralité, avait accjuis tout ce que les }>eu]tles qui l'entouraient avaient }>erdu depuis 1793.
Sa réputation guerrière était intacte, on regardait son année comme la meilleure après l'armée française.
La renommée de sa discipline, de son instruction, de
son inébranlable solidité, était pompeusement vantée et on était convaincu qu'elle seule pouvait lutter contre les légions françaises.
L'ombre de Frédéric la couvrait comme une égide !
La jeunesse prussienne ne manquait aucune occasion <le témoigner son envie d'essayer ses forces contre nous.