‹ Souvenirs du général comte de Rumigny, aide de camp du roi Louis-PhilippeChapitre 8 sur 50 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

lENA — FRIEDLAND

Avant de poursuivre ce chapitre des j Souvenir^ », il ne sera peut-être pas hors de propos de retracer les grandes lignes de la campagne de 1806, qui s'ouvre victorieusement à léna, s'achève triomphalement à Friedland, et que consacre le traité de Tilsitt, en 1807.

La Prusse, soutenue par la Russie, débuta par un ultimatum enjoignant à Napoléon de se replier en arrière du Rhin. En même temps, le roi Frédéric-Guillaume, malgré son indécision naturelle, ordonnait l'offensive. Ses deux généraux, Hohenlohe et Brunswick, se mettaient en marche, dans le but de tourner et d'anéantir la gauche des Français.

Napoléon les prévint, par une action symétriquement inverse contre leur gauche à eux-mêmes. Il a\ait la supériorité numérique.

Les opérations commencèrent par la victoire de Lannes h Saalfeld, où le prince Louis de Prusse fut tué. Le 13 octobre. Napoléon était à léna, en face du prince de Hohenlohe, tandis que le maréchal Davoust, que devait rallier Bernadotte, quittait Naumbourg et s'emparait des défilés de Kôsen avant l'ennemi, dont la masse principale était devant lui, à Auerstaedt, sous le commandement de Brunswick. On le voit, les deux armées, séparées par la Saale, avaient pris la place l'une de l'autre, les Français tournant le dos à la Prusse et les Prussiens à la France.

L'Empereur n'eut pas de peine à écraser Hohenlohe à léna. Dans la nuit, il avait fait construire, au Landgrafenberg, hauteur dominant le plateau au delà de la Saale, une route d'accès, qui lui permit, le 14 octobre au matin, de présenter, au lover du brouillard, aux yeux des Prussiens 9tu[)éfait«. son armée, rangée en bataille et s'ébranlanl pour l'attaque.

Davoust, que Bernadette n'avait pas rejoint (par une cri rainelle jalousie professionnelle), attaquait, le même jour, les cinq corps d'armée de Bnmswick. auquel pourtant il

n'avait à opposer que les trois divisions de son corps d'armée, les immortelles divisions Gudin, Priant, Morand, et mettait l'ennemi en complète déroute.

Les fuyards d'Auerstaedt, se repliant par la route de Weimar, s'y heurtèrent aux troupes débandées venant d'Iéna. Ce fut un désastre sans précédent 1

La poursuite qui succéda à ces deux sanglantes rencontres fut un chef-d'œuvre çl'habileté de conception et de rapidité foudroyante. Le récit du général de Rumigny en donne un vivant aperçu. L'ordre était de ne s'arrêter qu'au bout de la Prusse, quand on aurait pris tous les corps ennemis, tous les chefs d'armée, toutes les places fortes. Et, tandis que l'Empereur faisait une entrée grandiose à Berlin, l'invraisemblable programme était exécuté de point en point. Les poursuivants laissaient bien sur les chemins la moitié de leurs effectifs; mais enfin, on arrivait ! C'est ainsi qu'on put faire prisonniers d'abord Hohenlohe, puis en dernier lieu l'énergique Blûcher. Celui-ci ne devait pas oublier une aussi cruelle leçon. Le 4 juillet 1815, il écrivait de Meudon à la feld -maréchale Blûcher ces lignes caractéristiques : « Paris est en mon pouvoir... C'est à la bravoure incroyable de nos troupes, ainsi qu'à ma volonté de fer, que ce triomphe est dû. Les observations, les lamentations sur l'épuisement des troupes n'ont pas manqué de pleuvoir autour de moi; mais je suis resté sourd à tout. Je savais par expérience qu'on doit et ne peut recueillir tous les fruits d'une victoire qu'en poursuivant le vaincu sans trêve ni répit. »

Il sérail trop long d'exposer les péripéties de cette guerre, c'est-à-dire les opérations de 1807 contre les Russes. Les deux événements saillants sont Eylau (8 février 1807) et Friedland (14 juin).

Eylau fut une victoire où les résultats no répondirent pas au sang versé. Les Russes avaient 400 bouches à feu; l'Empereur seulement la moitié. Cette circonstance ainsi que la tempête de neige qui retarda l'intervention des corps Davoust et Ney rendirent la lutte longtemps indécise. Enfin, le champ de bataille nous resta. Mais quelle boucherie ! Le 9 au matin, l'Empereur parcourut l'affreux charnier. Dans son bulletin, il lui échappe la phrase suivante : « Qu'on se figure, sur un espace d'une lieue carrée, neuf ou dix mille cadavres, quatre ou cinq mille chevaux tués, des lignes de sacs russes, des débris de fusils, de sabres, la terre couverte de boulets, d'obus, de munitions, vingt-quatre pièces de

canon auprès desquelles on voyiit les cadavres des conducteurs lues au moment où ils faisaient des efforts pour les enlever; tout cela avait plus de relief sur un fond de neige... Ce spectacle est fait pour inspirer aux princes l'amour do la paix et l'horreur de la guerre. « Et Ney s'écriait de son côté : « Quel massacre 1 et sans résultat ! »

Le 26 mai, le maréchal Lefebvre faisait capituler Dantzi^. Pendant le siège, Lefebvre avait paru troublé par les critiques de jeunes officiers de son entourage. Napoléon lui répondit en ces termes : t Je vous croyais plus de caractère et d'opinion... Prenez le Ilagelsberg, et vous verrez avec quelle rapidité la place tombera 1... Chassez de chez vous à coups de pied au... (le mot y est) tous ces petits critiqueurs... Faites briser les palissades et donner l'assaut. Ne prenez conseil que de Chasseloup et de La Riboisière (1). »

Friedland, au contraire d'Eylau, fut une victoire bien napoléonienne et couronna justement une stratégie admirable. Elle ne fut sanglante que pour les Russes.

L'Empereur n'avait pas réussi à chasser le général russe Benningsen de sa forte position d'Heilsberg. Il menaça alois sa ligne de retraite en appuyant sur Kœnigsberg. Benningsen, en effet, qui avait dans la place ses grands magasins, se laissa intimider et décampa pour s'en rapprocher. Mais pour y parvenir, il lui fallait se transporter sur la rive gauche de l'Aile en franchissant l'unique passage du pont de Friedland, opération éminemment périlleuse si l'on ne prévenait les Français. On arriva au pont avant eux et la traversée s'effectua. Les maréchaux Lannes et Mortier accoururent, mais ne purent que retarder de leur mieux le développement de l'armée russe dans les plaines de la rivegauche.

Cotte faute de Benningsen, Napoléon l'avait prévue; mais il n'osait encore y compter formellement. Lorsque, débouchant d'Eylau à la tôle de l'armée, il apprit la nouvelle, et qu'il fut sûr d'avoir encore une fois imposé à l'ennemi une manœuvre désastreuse, il fut saisi d'un transport de joie : • Allons, dit-il, voilà un jour heureux, l'anniversaire de Marengo I Et je vais battre les Russes comme j'ai battu les Autrichiens ! »

En effet, cette bataille de Friedland, livrée par les Russes

(1) Deux hommes de premier ordre, Chasseloiip-Laubat, appartenant à l'arme du génie; Lariboisière, le véritable créateur de l'artillerie de l'époque.

avec une rivière à dos, consomma leur perte et termina la guerre.

On va retrouver le développement des événements cidessus dans la relation du général de Rumigny.

Reprise du texte du générai de Rumigny.

Le malheur de la Prusse était d'avoir à la tête de ses armées des jeunes princes qui encourageaient l'esprit de forfanterie militaire.

Parmi eux se trouvait un prince accompli, que les grâces de sa personne, le prestige de ses talents, unis à ses idées chevaleresques, rendaient l'objet de l'admiration nationale. C'était le prince Louis, neveu du Roi, l'enfant gâté de la cour et du peuple. Il était l'Achille du Nord sans en avoir l'invulnérabilité.

Dans toutes les fêtes de la jeunesse, le prince Louis exaltait la fibre patriotique, toutes ses paroles attisaient le feu qui couvait, et j'ai entendu raconter, par l'un de ses amis, qu'il mettait le sang en ébullition chaque fois qu'il parlait de la guerre contre la France.

Le Roi était sage ; il luttait contre cette tendance. Mais il fut entraîné malgré lui et de plus subjugué par les charmes de la Reine de Prusse qui, poussée par la fatalité, partageait les erreurs de l'esprit qui régnait. Ces idées étaient encore dominantes en Prusse au commencement des hostilités.

Le prince de Hohenlohe, qui commandait un corps prussien, vint au mois d'août 1806 dans le Wurtemberg et, profitant de l'obhgeance du général de division Gudin, il assista à une revue des 7^ léger, 12^, 21^, 25^ et 85^ de ligne, dans les environs de Heilbronn. Il fut étonné de la belle tenue des troupes ; mais comme il aperçut quelque mobihté dans les rangs, il dit au général Gudin :

« C'est beau ; mais si vous voyiez nos Prussiens, c'est bien autre chose !» Et à ses officiers il dit : « Ces troupes-là ne pourraient jamais résister aux troupes prussiennes. »

30 SOUVEyiRS DU GÉNÉRAL DE RUMIGNY

Quelques jours après, il était défait, abîmé, vaincu par ces mômes troupes qu'il regardait d'un air si dédaigneux. L'armée prussienne était belle de tenue et de science ; mais elle était amollie par une longue })aix. Le coup de tonnerre qui la frappa à léna en quelques heures la remplit d'une telle terreur, que, le lendemain de la bataille, des corps d'armée se rendaient presque sans combattre. Un très petit nombre resta inébranlable.

Un fait curieux à noter est, qu'en Prusse, l'armée était peu populaire, au point que, lorsque la nouvelle de la défaite arriva à Berlin, beaucoup de gens disaient : u Leur insolence mérite les malheurs ([u'ils éprouvent. ^

A cette époque, il se passait des choses graves ([ui entretenaient en Prusse l'animosité entre les éléments militaire et civil. L'état militaire était tout; le reste, même la magistrature, était regardé comme d'essence inférieure.

Parmi les faits qu'on nous racontait à Berlin en 1807, on peut citer celui-ci à l'appui de l'animosité de l'éK^ment civil :

Une jeune dame passait avec des amies sur la y)lace où se tient la parade. Un jeune officier fit le pari d'aller l'embrasser. Et il eut l'insolence d'exécuter de vive force cette folle entreprise, malgré les cris et les menaces des témoins.

Mille traits de ce genre avaient occasionné une violente antipathie entre les Prussiens et leur armée. La rude leçon d'Iéna ne fit donc que peu d'effet sur la nation, et, sans les terribles conséquences qui accablèrent la malheureuse Prusse, il n'y aurait eu que des regrets partiels et non cette haine invétérée aux jours de nos revers.

La défaite des Prussiens h léna fut complétée par le corps du maréchal iJavoust, dans leciuel j'ai servi longtemps.

L'Enipereur lui donne l'ordre de ])asser par Naumbourg et de tourner l'aile des Prussiens.

Le Prince (1) avait sous ses ordres trois belles divisions

(1) C'est par inadvertance que, par anticipation, l'auteur qualifie ci-dessus Davoust de « Prince ». En effet, après sa prestigieuse victoire d'Auerslredt, en 1806, Davoust fut nommc^ Duc d'Auerstadt. Ce n'est que pondant la campagne de 1809 que l'Empereur le fit Prince d'EckmOlil.

commandées par trois officiers généraux du plus grand mérite, qui tous étaient capables de commander en chef :

Pour la l^e^ Morand;

Pour la 2^, Priant;

Pour la 3®, Gudin.

Le mouvement était hardi et décisif, mais il ne fallait rien moins que ces intrépides divisions pour résister à toutes les forces qui allaient les assaillir à Auerstaedt. Les ennemis se trouvaient en présence le 13, à 8 heures du soir. Nos troupes avaient quitté les cantonnements depuis peu de temps, elles n'avaient enduré aucune grande fatigue. Hommes et chevaux étaient frais et dispos.

Frédéric le Grand disait que, pour tirer tout le parti possible de la cavalerie, il fallait la mettre pendant dix années dans une boîte à coton pour s'en servir pendant une demi-heure. C'était presque le cas depuis 1805. Cette fois, on pouvait prévoir une bataille rude où la victoire serait chèrement achetée.

Le génie de l'Empereur avait diminué la moitié des difficultés par la direction donnée à la marche du 3® corps (Davoust). Elle menaçait le point de retraite des Prussiens. Ils s'en aperçurent trop tard et en éprouvèrent les craintes les plus justes.

Le 14 à 6 heures, les armées étaient en ligne, un brouillard épais, signe d'un beau jour d'automne, empêchait les troupes de se voir, et, lorsque vers 8 heures le soleil eut dissipé cette obscurité, les deux armées se virent face à face et le canon gronda d'un bout à l'autre de la ligne. Le combat devenait de plus en plus rude et rien ne se décidait encore à léna, lorsque le canon du 3^ corps se fit entendre d'Auerstaedt. Pour l'Empereur, c'était le canon de la victoire, et le duc de Brunswick put voir l'efîroi gagner son état-major. Le Prince d'Eckmuhl (1) eut quelque peine à mettre ses trois divisions en ligne. Le mauvais état des routes ralentit toujours la marche des corps tournants, et ici les défilés qui se présentaient étaient des obstacles difficiles.

Néanmoins, les généraux prussiens finirent par com-

(1) Davoust ne portait pas encore ce titre, qu'il gagna en 1809, à Eckmiïhl, ainsi qu'il a été dit.

prendre le danger, et ils s'efforcèrent aussitôt d'y remédier en lançant des corps nombreux contre le 3^ corps. Leurs efforts furent hf''roï([ues, mais se brisèrent contre l'énergie des envahisseurs. Les Prussiens chargèrent avec tous leurs cuirassiers contre nos carrés, qui furent inébranlables. Un seul bataillon du 85® fut entamé au moment où il formait son carré; quelques soldats furent sabrés.

Les cuirassiers prussiens montrèrent une grande bravoure, plusieurs moururent sous les baïonnettes du premier rang. Malgré l'élan de cette belle cavalerie, il lui fallut sonner la retraite. Celle-ci devint une affreuse déroute à laquelle la mort du duc de Bruns^vick vint mettre le comble.

L'activité de la poursuite organisée par Napoléon doubla les pertes de l'armée prussienne; le lendemain, on trouvait des corps d'armée errants, sans direction certaine. Tous tombèrent en peu de temps au pouvoir des Français avec les garnisons des places fortes, qui n'opposaient d'ailleurs aucune résistance.

Les places étaient confiées en Allemagne à de vieux officiers dont l'énergie était usée, et très peu osèrent affronter les premiers coups de canon. Murât, avec la cavalerie, donnait une chasse sans relâche aux arrièregardes ennemies. Il entra bientôt à Berlin, tandis que les places dépassées par lui s'empressaient de capituler. Il en résulta que rarm'''e française arriva sur la ligne de l'Oder moins d'un mois après être entrée en campagne.

Le nomJ>re des j>risoimiers, des drapeaux, des canons enlevés à l'ennemi, était énorme.

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