‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 12 sur 102 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

Guerre d'Amérique, en 1780. — Travaux d'embarquement. — Traversée. — Débarquement à Rhode-Island. — Allocution du général Rochambeau. — Cantonnement à Rhode-Island. -7 Influence de l'arrivée de l'armée française. — Visite du général V^astiington. — Trahison d'Arnold. — Mouvement de lord Cornwallis, en Virginie et dans les d^ux Carolines , contre le général Green. — Mission près du général Washington. — Combat entre les escadres. — Exactions d'Arnold. — Campagne de Virginie. — Coopération de l'amiral de Grasse. — Siège dTorktown. — Prise d'Yorktown. — Quartiers d'hiver. — Établissement des Frères Moraves. — Défaite de l'amiral de Grasse. — Négociations entre le gouvernement anglais et le congrès. — Retour de l'armée française dans les provinces du nord. — Départ du général Rochambeau. — Formation du corps d'expédition de la Jamaïque. — Séjour à Boston. — Paroles du docteur Cooper. — Embarquement et départ. — Rapport au chevalier de Chastellux. — Navigation , tempête . — Naufrage du vaisseau la Bourgogne. — Arrivée à Porto- Cabello. — Excursion par terre à Carracas. — Annonce de la paix. — Départ de Porto-Cabello , le 3 avril 1783.. — Arrivée au Cap français. — Situation de Saint-Domingue. — Départ pour la France. — Arrivée à Brest.

J^E roi s'était décidé à porter un secours direct et efficace aux États-Unis d'Amérique; la France

DÉPART POUR L'AMÉRIQUE. a5

avait reconnu leur indépendance et traité avec la nouvelle république par l'entremise du docteur Franklin. Le marquis de la Fayette, après avoir vaillamment combattu sous les ordres de Washington , était revenu en Europe pour solliciter un puissant secours. Ce secours était d'autant plus urgent que les Anglais avaient obtenu de grands avantages dans la campagne précédente , et qu'ils avaient J>eaucoup accru leurs forces par l'envoi des troupes hessoises que l'avare souverain de ce pays leur avait vendues.

Le gouvernement français résolut de faire passer en Amérique un corps de douze mille hommes, dont le commandement fut donné au comte de Rochambeau ; la nation et l'armée applaudirent à ce choix. Ce brave général , aussi distingué par ses talents que par ses belles qualités, voulut bien, sur la proposition de M. de Puységur, me choisir pour Fun de ses aides de camp. Je partageai cet honneur avec le chevalier Charles de Lameth, le comte Charles de Damas, le comte de Vauban, le comte de Fersen, le comte de Lauberbière, neveu du général en chef, et M. Collot, officier de troupes légères , son ancien aide de camp. L'armée était formée de deux divisions : la première, commandée par le lieutenant général baron de Viomesnil, ayant sous ses ordres le comte son frère, fut rassemblée à Brest j

a6 COMPOSITION DIS L ARMKE.

la seconde division, qui ne fut point d'abord organisée, ne devait partir que quelques mois après la première. Celle-ci était composée de quatre régiments d'infanterie, Bourbonnais^ Soissonnais, Saintonge et Deux^Ponts^ et d'un corps légionnaire commandé par le duc de lâuzun. Le chevalier de Chastellux, maréchal de camp , remplissait les fonctions de major général , et le baron de Béville, brigadier, celles de maréchal général des logis. L'artillerie était commandée par M. d'Aboville , brigadier , et le génie par M. le brigadier Desandroins. Un équipage d'artillerie de campagne^ un équipage de siège et de nombreux approvisionnements furent formés à Brest. On y fit venir de Saint-Malo le nombre nécessaire de bâtiments de transport.

Jj'escadre destinée à protéger le convoi fut composée de sept vaisseaux de ligne, de trois frégates, et d'autres petits bâtiments de guerre. Le chevalier de Ternay , contre-amiral , en eut le commandement.

M. le comte de Rochambeau qui pressait rembarquement nous employa à suivre tous les détails auxquels j'av£|is été d^jà fort exercé à Saint- Malo; le lo avril les troupes étant embarquées, tous les officiers d'état-major se rendirent à bord des vaisseaux qui leur étaient assignés. Le général en chef s'embarqua sur le vaisseau le Duc de

EMBAKQUEMBIfT. là'J

Bourgogne, où l'amiral avait arboré son pavillon. Ma place fut iiidiquée sur le Jason , commandé par AL de la Clochetterie, le même qui s'était illustré pendfint la campagne précédente par son mémorable combat de la frégate la belle Poule. J'eus pour compagnons de voyage à bord du même vaisseau le chevalier Charles de Lameth , le comte de Fersen et le comte de Charlus , depuis duc de Castries et fils du maréchal. Dès le i là avril , touf était prêt pour mettre à la voile,. et le i5, les vents étant au nord , tout le convoi mouilla dans la rade de Bertheaume, muis le lendemain , au moment où l'escadre levait ses ancres , les vents sautèrent à l'ouest et le convoi reçut ordre de rentrer.

Jusques au i » mai les vents varièrent , mais restèrent toujours dans la partie de l'ouest ; ces mêmes vents qui nous contrariaient étaient favorables au départ de l'escadre commandée par l'amiral Graves, forte de onze vaisseaux, et évidemment destinée à couper notre route. Enfin le 2 , à quatre heures du ihatin , nous appareil-^ lames par un bon vent de nord-est^ et nous suivîmes l'amiral , qui prit la tète de l'escadre. Aprèa avoir passé le goulet et pris le large, l'escadre et le convoi firent route au sud , traversèrent heu-< reusement le pas^ge du Baz, et, s'étant ralliés « se mirent en ordre de marche.

a8 TRAVERSEE.

Notre sortie n'ayant point été observée par l'ennemi, on conjecturait que l'amiral Graves pourrait nous atteindre à la hauteur du cap Finistère. Nous étions en bonne route pour doubler ce cap, mais les vents refusèrent et devinrait bientôt contraires. Us nous rejetaient dans le golfe; il fallut mettre à la cape, et ce ne fut que dans la journée du iS au i6 mai, après avoir, pendant dix jours, supporté une excessive fatigue et souffert quelques avaries, que l'escadre et le convoi décapèrent par un vent de nord-est. L'amiral Graves n'ayant point paru, nos inquiétudes cessèrent. Le chevalier deTernay se décida à prendre la route du sud, la même qu'avait suivie le comte d'Estaing; celle de l'ouest était plus directe, mais moins sûre pour un convoi nombreux, sujette à plus de hasards à cause des vents variables, au lieu qu'en allant chercher les vents alizés, notre navigation devenait plus facile. Un climat plus doux était plus favorable à la santé des équipages et des trou)>es, et nous avions aussi. moins de chances de rencontrer l'ennemi; enfin les vents de sud, qui régnent le plus ordinairement pendant la belle saison aux atterrages de l'Amérique septentrionale, devaient nous permettre vraisemblablement de longer la cote et de nous élever vers le nord, selon le point où il nous faudrait aborder, d'après la situation des affaires

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