‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 14 sur 102 · COMBAT DE MER · texte numérisé non relu

COMBAT DE MER

craindre de trouver qu'Arbutnoth et Graves réunis, après nous avoir reconnus, nous attendissent aux atterrages? Notre capitaine, M. de la Glochetterie , avait hautement blâmé pendant le combat la faute qu'avait commise M. de Ternay en faisant diminuer de voile à ses deux vaisseaux de tête , ce qui avait donné le temps au vaisseau le Rubis, déjà coupé de sa ligne, de se dégager f^t de la rejoindre. Appelé au conseil avec les autres capitaines^ à bord de l'amiral, et interrogé à son tour sur ce qu'il pensait de la destination de cette escadre anglaise : « C'est trop tard, *( dit-il , monsieur Famiral, j'aurais pu vous le dire « hier au soir; il a dépendu de vous d'interroger « le capitaine du Rubis. » Ce reproche, peut-être juste mais trop sévère, était aussi un acte d'insubordination qui pouvait à peine être pardonné à la brillante valeur et au caractère impétueux de la Oochetterie.

Le chevalier de Ternay, l'un des meilleurs officiers de la marine française, se trouvait dans des circonstances très-difficiles : le but de sa mission était de protéger l'arrivée aux États-Unis d'un secours d'où dépendait l'issue de la guerre. Devait-il^ ayant la certitude de la supériorité des forces navales de l'ennemi, si près des atterrages, compromettre le sort de l'expédition en engageant un combat sérieux pour profiter d'un

TRA.VSASÉ£. 37

avantage momentané? Il avait à son bord le général en chef et son état-major^ et quoique M. de Bochambeau lui eût dit, dès qu on eut signalé les vaisseaux ennemis, qu'il le priait de le regarder comme un simple matelot et de ne considérer que l'honneur du pavillon du roi , il sentit tout le poids de la responsabilité, et crut qu'il était plus sage de se borner à couvrir son convoi. Cependant, lorsqu'il apprit plus tard que ces cinq vaisseaux anglais commandés par le Commodore CornveaUis , et fraîchement réparés à la Jamaïque , allaient rejoindre aux îles du Veut la flotte de Rodney, et lui donner une grande supériorité sur la flotte française de M. de Guichen pendant le reste de la campagne , il en ressentit un profond chagrin, et sa mort prématurée fut attribuée à cette cause.

La fin de notre navigation fut aussi lente, aussi pénible qu'elle l'avait été à notre départ dans le golfe de Gascogne. Pendant quinze jours nous fumes constamment contrariés par les calmes, les vents variables, et les courants qui portaient vers le nord . La rencontre et la disparition des cinq vaisseaux anglais avaient déterminé notre amiral à atterrer à la baie de Chesapeak, parce qu'il supposait, avec raison, que l'amiral Graves rallierait ses forces dans les parages de New-York. Ce ne fut que du 4 au 5 juillet que les frégates

38 RENCOJMTRE 1)£ l'£SGA.1>Kë AJNGLAISE.

ayant sondé tro0v/b*ent le fond par 22 brasses. Bientôt après l'escadre mit en panne et nous eûmes le fond par 1 8 brasses. Op reconnut que npus étions par les 37"* de latitude et les 77** de longitude. Nous courions sur le cap Henri; on se préparait à mouiller, lorsqu'on signala des voiles de l'avant. lie signal de mouiller fut annulé et l'on compta jusqu'à 18 vaisseaux de ligne. Jje général fit faire branle-ba$ et tenir le plus près ; ensuite il ordonna de virer vent devant et indiqua les fausses routes auxquelles il comptait gouverner pendant la nuit. L'escadre prit Tordre de bataille les amures à tribord. Au coucher du spl^l les ennemis nous restaient à l'ouest, et on les distinguait à peine. Le convoi força de voi* les et resta rassemblé au vent de notre ligne. Nous passâmes la nuit la mèche à la main , incertains si nous étions chassés par des forces supérieures. Le général , ayant pris la tète à l'entrée de la nuit, fit passer Tordre de serrer la ligne beaupré sur poupe, de gouverner sur lui sans égard aux aires de vent indiquées et d'empêcher les vaisseaux du convoi de passer sous le vent. L'an^iral n'alluma ses feux qu'à minuit, et mit le cap au nord-est. A la pointe du jour, on reconnut deux frégates anglaises, elles étaient de l'avant, et Ton ne pouvait supposer qu'elles appartinssent à l'escadre dont nous avions évité la

ATTERRAGE. Sg

rencontre. On prit un petit bâtiment, dont le capitaine rapporta que cett€ escadre se dirigeait sur New- York , et le général annonça que nous allions atterrer sur Rhode-Island. La division d'Arbtttnoth , les cinq vaisseaux que nous avions combattus, et que nous supposions encore dans les mêmes eaux , enfin l'escadre de l'amiral Graves, avaient dû se rallier et couper notre route. La lenteur de notre marche pouvait le faire craindre; plusieurs bâtiments de transport étaient en mauvais état et manquaient d'eau; quelques-uns ne pouvaient suivre qu'à la remorque; nous étions encore du 7 au 8 juillet à cinquante lieues de terre. La presque certitude de ne pouvoir éviter un combat désavantageux avait décidé l'amiral à doubler le cap Cpd pour entrer au port de Boston ; mais Tavis du conseil qu'il assembla, et au* quel il admit les généraux de l'armée de terre, fut qu'il était préférable d'aller droit à Rhode-Islancl^ où le convoi pourrait toujours entrer sous la protection du feu de l'escadre. C'était donner beaucoup au hasard; la fortune nous favorisa. Après quatre jours de brumes épaisses, de calme, de vents faibles et contraires, vives et dernières contrariétés, nous saluâmes la terre d'Amérique.- Des pilotes de l'île de Marthas Fine Yard dirigèrent l'escadre vers le mouillage de Rhode- Island; la brume s'élânt dissipée, nous n'aper-

4o MOUJLLÀGE k AHODE-ISLàND.

çûmes à l'horizon aucune voile suspecte ; le ciel était pur, la mer belle; nous admirions les sommités colorées par les derniers rayons du soleil qui se couchait dans un nuage de feu. Enfin, le 1 1 juillet, après soixante et dix jours de navigation , l'escadre et le convoi bien ralliés mouillèrent sur la rade extérieure de Rhode^ IsUmd, et le lendemain dans le port, devant la ville de New-Port.

Après une si longue traversée et de si justes alarmes pour le succès de notre expédition , on peut concevoir notre joie : nous touchions enfin cette terre si désirée où la seule apparition du drapeau français allait ranimer les espérances des défenseurs de la liberté. Nous fumes accueillis par les acclamations du petit nombre de pati'iotes restés sur cette île, naguères occupée par les Anglais, et qu'ils avaient été forcés d'abandonner. A peine l'arrivée de l'escadre française avait-elle été signalée que les autorités et les principaux habitants des cantons voisins étaient accourus au-devant de nous. Le comte de Rocharobeau fut complimenté par les autorités de l'État. <c Nous venons, leur dit-il, au nom de notre « souverain, défendre avec vous la plus juste « cause. Comptez sur nos sentiments fraternels et « traitez-nous en frères. Nous suivrons votre u exemple au champ d'honneur, nous vous don-

D£B4RQU£AIEflT. 4^

« nerons celui de la plus exacte discipline et du ff respect pour vos lois. Cette petite armée fran* « çaise n'est qu'une avant-garde; elle sera bienff tôt suivie de secours plus considérables , et je « ne serai que le lieutenant du général Washing* « ton. » Le débarquement des troupes et de l'artillerie s'exécuta avec la plus grande célérité. On prévoyait que les Anglais y qui avaient concentré leurs forces de terre et de mer à New-York , ne nous donneraient pas le temps de nous établir à Rhode-Island , et nous fumes informés par le général Washington que sir Henri Clinton faisait embarquer ses troupes , et ne tarderait pas à venir nous attaquer avec les escadres réunies sous le commandement de l'amiral Ârbutnoth mouillées à Sandj^Hook , au-dessous de New^ York , à l'embouchure de YHudson. Le général Washington, qui surveillait ses mouvements, passa le fleuve au-dessus de fVest^Point avec la meilleure partie de ses troupes et se porta sur King^s^Bndge au nord de l'île; il fit des démonstrations d'attaque. Cette manœuvre retint le général anglais, qui se hâta de débarquer ses troupes et renonça à son projet. Arbutnoth mit à la voile et parut devant Rhode-Island avec onze vaisseaux de ligne et quelques frégates peu de jours après notre arrivée.

M. de Rochambeau n'avait pas perdu un

42 PREPARATIFS UE DÉFESiSE,

ûtôtaot. Il avait reconnu luUméme les prtnci* paux points de défense y £ait élever le long de la passe des batteries de gros calibre et de mortiers , établi, des grilles pour rougir des boulets. Nos vaisseaux étaient embossés en arrière, et Tamiral anglais ne hasarda pas de forcer cette ligne de £éux pour pénétrer dans la rade intérieure. Il établit sa croisière,- et se borna à nous obs^^rver çn niouillant k la pointe de Long-lsland. Ce fut alors que nous apprîmes par des rapport^ de mer que les onze voiles devant lesqudles nous avioQ^ fak fausse noute à l'entrée de la Cl^esapeak, n'étaient pour la plus grande partie que des fré* gâtes et de gros bâtiments qui transportaient à New-York les troupes anglaises venant de Charles-Town. Ainsi la fortune nous avait offert deuit fois un stœcès facile et des p}u$ importants. J'ai dit plus haut que l'amiral français M. de.Ternaj regretta^ malgré les bons motifs qui l'avaient die* tée, la prudence de sa conduite ; il tomba malade quelques semaines après notre arrivée à Rbode- Island et mourut.

La campagne était trop avancée et nos forces navales trop inférieures pour que Tarmée française pût entreprendre rien d'important. M. de ïlochambeau ne songea qu'à perfectionner les défenses de Rhode-Island parla protection mutuelle (Jes vaisseaux et des batteries de la côte. Les trou*

£TABLISSEM£MT DM L A.RMKE. 4^

pes et les équipages avaient beaucoup soufiGut des maladies occasionnées par un trop grand encombrement. L'ile avait été dévastée par les Anglais et par le séjour des troupes américaines ; il fallut construire des baraques pour loger les troupes, établir des hôpitaux an fond de la haie dansla petite ville de Providence ^ s'occuper de mon^ ter les hussards de la légion de T^iuwm ; en un mot ^ pourvoira tous les besoins de h petite armée pendant le quartier d'hiver. le fus employé, avec mon camarade le chevalier Charles de Lametfa, à différentes reconnaissances relatives aux dispositions de défense ; je fus aussi chargé de fréquentes missions sur le continent qui, me mettant en rap* port avec les autorités et les principaux habitants du pays , me fournirent l'occasion d'en étudier les mœurs et d'acquérir plus d'usage de la langue* Je séjournais le plus ordinairement dans la petite ville de Pro\^idence ; j'y fus surtout accueilli dans la famille du docteur Bowne; j'appris à connaître l'esprit des divers partis et la véritable situation des affaires.

La seule présence de l'escadre et de Tarmée françaises , quoique paralysées encore et réellet ment bloquées par l'amiral Arbutooth , avait opéré ime diversion très-utile , puisque les Anglais n'a^ Yâient pu profiter de tous leurs avantages après lu prise de Charks-Town , et qu'au lieu d'opérer

44 ViSiT£ DE WASUI^GTOIC.

dans les provinces du sud , celles des deux Caro* Unes, avec des forces prépondérantes , ils avaient I été forcés d'en ramener à New-York la majeure

' partie. Le général Washington et le général

^^ Rochambeau se décidèrent à passer tout le quar-

tier d'hiver dans cette observation passive, se tenant toujours prêts à profiter des circonstances plus favorables qui pourraient s'offrir. Tout le temps que dura cette espèce de suspension d'hostilités fut bien employé à mettre l'armée américaine en bon état pour l'ouverture de la campagne y et de son côté M. de Rochambeau, qui attendait l'arrivée de sa seconde division j se prépara à seconder nos alliés avec vigueur. Le général Washington se rendit de sa personne au quartier général français, accompagné du marquis de la Fayette. Cette entrevue des deux généraux fut pour nous une véritable fête. Nous étions impatients de voir le héros de la liberté. Son noble accueil, la simplicité de ses manières, sa douce gravité surpassèrent notre attente et lui gagnèrent tous les cœurs français. Lorsque après avoir conféré avec le comte de Rochambeau , il nous quitta pour retourner à son quartier général près de West-Point, je reçus l'agréable mission de l'accompagner jusques à Proifidence. Nous arrivâmes de nuit à cette petite ville ; toute la population était accourue au delà du faubourg;

TRAHISON i/aRNOLD. 4^

une foule d'enfants portant des torches et répétant les acclamations des citoyens nous entouraient; tous ils voulaient toucher celui qu'à grands cris ils appelaient leur père, et se pressaient au-devant de nos pas au point de nous empêcher de marcher. Le général Washington attendri s'arrêta quelques instants et, me serrant la main , il me dit : — « Nous pourrons être battus par « les Anglais ; c'est le sort des armes ; mais voilà « l'armée qu'ils ne vaincront jamais. »

Ce fut à cette époque et durant l'absence du général Washington que le général Arnold tenta de consommer le crime qu'il méditait, en livrant aux Anglais la forteresse de West-Point qui lui avait été confiée comme à l'un des plus braves et des plus habiles officiers de l'armée américaine. Son infâme trahison fut découverte par l'arrestation du major André qui, déguisé en paysan, était venu conférer avec lui, et rapportait à sir Henri Clinton les renseignements et les plans que le traître lui avait livrés. Arnold, informé de l'arrestation d'André, se jeta précipitamment dans un bateau et se réfugia à New- York , où il n'apporta que l'inutile secours de ses pçrfides conseils, et l'infortuné m^yor, l'un des meilleurs officiers de l'armée anglaise et desplus intéi*e8sants par son caractère , jugé et justement pimi comme espion , paya de sa tête son imprudence.

46 OPÉRATIONS KN VIRGÏKIF

Pendant que ces événements se passaient dans le nord, lord Comwallis poursuivait dans le sud son plan de campagne. Il était prêt à marcher vers la Caroline du nord, lorsque le lieutenant-colonel Tarleton , qu'il avait détaché pour déloger le général Morgan de la position qu'il avait prise sur le tacolet, fat battu par celui-ci avec une perte de plus de huit cents hommes. Cet événement nedétourna point lord Comwallis de son projet de pénétrer en Virginie. Il laissa un petit corps de troupes au général Rawdon pour couvrir la Caroline méridionale et rallier les débris de Tarleton , et se dirigea par la route supérieure au pied des montagnes , qui lui offraient plus de facilités pour passer à gué les rivières. Il -abandonna ainsi toute communication avec Charies-Town , se fit joindre par le corps du général Leslie, et rassembla ses forces à Ram<soure-Mill, sur la fourche méridionale du Catawbavr. Privé des troupes légères de Tarleton , qui avaient formé sa première avant-garde, et ne pouvant éclairer au loin sa marche, Cornwallis voulut par la célérité des mouvements prévenir le rassemblement des milices et des troupes américaines qui s'avançaient au soutien du général Morgan. 11 fit brûler ta plus grande partie de ses bagages, épreuve difficile dé la discipline et du dévouement du soldat , et qui ne réussit guère

ET DANS LES CAROLIlfRS.' ^J

qu'à un chef aimé autant qu estimé de ceux auit** quels il ordonne de tels sacrifices. Gornwallîs était adoré des siens : ceux-ci étaient FéKte des vieilles bandes de Farmée anglaise qui avaient combattu et triomphé sous lui à TYenion, à German*To%wi et à Brandjr^Fine. Ils le suivirent avec une aveugle confiance , forcèrent le passage du Catawbawy faiblement défendu par le» milices, et vinrent occuper Salisburg dans le haat pays de la Caroline septentrionale.

Le général Green , qui avait remplacé le général Gates y se trouvait alors avec un corps de troupes régulières américaines et quelques bataillons de milice sur la rive orientale du Pidée dsms la Carc^ine méridionale, entre Campden. et Charles-Town. Dès qu'il eut connaissance du mouvement du tord Cornwallis, il se dirigea à marches forcées sur les établissements moraves dans la Caroline du nord. Trop faible encore pour entreprendre d'arrêter les progrès des troiu pes britanniques , dont il retardait sans cesse, la marche par la destruction des ponts qu'il rencon* trait sur sa rotfte, il passa le Dan. Il n'était alors qu'à une journée de marche en avant de l'ennemi, et coupait sa route. Lord GomwalHs n'os^ l'atta?* quer, parce qu'il manquait déjà de subsistances et craignait qiie le général Green, soutenu par les milices de la province de Virginie, ne lui

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