‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 15 sur 102 · OPÉRATIONS EN VIRGINIE · texte numérisé non relu

OPÉRATIONS EN VIRGINIE

Opposât des forces trop supérieures. Le général anglais préféra donc de rétrograder sur Hillsboroug, et d'y prendre position. Ses proclamations ranimèrent d'abord le parti des loyalistes. Il réussit à en attirer quelqiiesmns dans les rangs de son armée, mais deux cents de ces malheureux transfuges, surpris et enveloppés par un détachement de troupes légères américaines, furent sans pitié passés au fil de l'épée. Cet exemple refroidit le zèle des partisans de la Grande-Bretagne , et l'armée anglaise ne rencontra plus que des amis timides ou des ennemis opiniâtres.

Lord Corn wal lis ne put tenir plus longtemps dans la position de Hillsboroug; le manque de subsistances le força de l'abandonner et de porter son camp sur la crique d'Allamance. Le général Green , de son côté , ayant reçu les renforts en hommes et en munitions qu'il attendait de la Virginie, alla prendre position à Guildford court house. Lord Cornwallis,- voyant ce mouvement offensif, se décida à engager une action, du succès de laquelle il n'espérait rien moins que le soulèvement général des loyaliste et la soumission des deux Carolines. Le 1 3 mars , il vint camper à Quakee^ Méninge presqu'à la vue de l'armée américaine. Celle-ci, bien postée sur une hauteur entourée de bois et d'épaisses broussailles , était rangée en bataille sur trois lignes :

ET DANS LES CAROLfNES. /|9

la première se composait de la milice de la Caroline du Nord, avec* deux pièces de canon; la seconde , des milices de la Virginie , et la troisième^ des troupes continentales de cet État et du Marjland. Les deux ailes étaient soutenues par des détachements de dragons et d'infginterie légère, à la droite, sous les ordres du colonel Linck et du lieutenant colonel Washington, à la gauche, sous le commandement du lieutenantcolonel Lee. Le général Green attendit dans cet ordre Fattaque des Anglais. Ils se présentèrent sur deux colonnes : celle de droite, conduite par le général Leslie , était formée du régiment de Bosc et du soixante-onzième, et soutenue par le premier bataillon des gardes. Celle de gauche, commandée par le brigadier général O-Ara, était composée des ^3^ et 33* régiments, et soutenue par les grenadiers et le second bataillon des gardes. Les chasseurs hessois et l'infanterie légère étaient postés dans un bois pour soutenir l'artil-* lerie ; la cavalerie était en réserve. La force effective de Tarmée américaine était de 4*500 hommes, dont les milices formaient la plus grande partie ; celle de Tarmée anglaise de 5,ooo hommes de troupes réglées. Le feu commença, du côté des Américains, par une vive canonnade. Pendant que l'artillerie anglaise y répondait, lord CornwaHis fit former trois colonnes d'attaque. Avant

âo OPERA.TIONS £N VIRGINIE

qu'elles eussent abordé la première ligne américaine, les milices qui la formaient prirent la fuite. La seconde ligne , composée des milices de la Virginie, soutint assez longtemps le feu meurtrier des Ang4ais, mais elle plia et fut enfoncée ; enfin la troisième ligne fit meilleure contenance; le choc fut rude et le combat sanglant : accablée par le nombre et tournée par sa gauche, cette troisième ligne fut rompue. La brigade de Virginie fut enveloppée et très-maltraitée; deux pièces de canon tombèrent au pouvoir des Anglais. Le général Green voyant son aile droite menacée d'une attaque semblable à celle qui avait ruiné son aile gauche, ordonna la retraite : elle fut couverte par les deux corps d'observation qu'il avait placés sur ses ailes ^ et qui chargèrent si vigoureusement l'armée anglaise, qu'ils lui reprirent les deux pièces de canon dont elle s'était emparée. Les troupes continentales continuèrent leur retraite en bon ordre; après avoir passé le Reedjr^ Fork, à trois milles du champ de bataillé, elles prient position sur la rive opposée, et le lendemain allèrent camper à Iron^fVorks, dix milles plus loin.

Le champ de bataille était resté aux Anglais; mais leur perte fut plus considérable que celle des Américains. Le manque absolu de provisions de bouche et l'excessive fatigue des troupes ne

ET DANS LES CAROLINES. 5l

permirent pas à lord Cornwallis de poursuivre les Américains. Après cette inutile victoire, il fut obligé de se rapprocher de la mer et de rétro* grader jusqu'à Wilmington, sur le cap Féar^ à la distance d'environ cent cinquante milles, pour pouvoir communiquer avec Cbarles-Town.

Débarrassé d'un si formidable ennemi , le gé* néralGreen^ ayant rallié ses troupes , pénétra sans obstacle jusqu'à Campden, poste assez fort et hors d'insulte où le général Rawdon s'était retranché. 11 s'y défendit avec vigueur contre les forces supérieures de Green , qui ne put l'assié* ger, faute d'artillerie , mais l'obligea à l'évacuer. Il en fut de même du fort Waison , A' Orange^ bourg et d'autres points fortifiés, tels que MoU Graubff Augusta et Ninet/ Six y qui, n'ayant que de faibles garnisons, tombèrent successive* ment au pouvoir des Américains. Le général Green délivra ainsi les deux Carolines et fit replier sur Charies-Tov^n les troupes anglaises qui s'y étaient disséminées, après leur avoir fait 5oo prisonniers.

Cependant l'éloignement du général américain ayant laissé la Virginie à découvert , lord Ck>rnwallis se hâta d'en profiter : il traversa sans obstacle la Caroline septentrionale, s'empara di Halifax y et pénétra jusqu'à Pétersburgy où il rejoignit les troupes britanniques que le général

S'I EXPEDITION d' ARNOLD.

Clinton avait envoyées de New-York^ sous les ordres d'Arnold, pour porter le ravage dans cette belle province. Ce traître , devenu odieux à toute l'armée anglaise depuis la jnort funeste du major André, avait obtenu le grade de brigadier gêné* rai, et sir Clinton avait saisi l'occasion de i'éloi-^ gner de New^York en lui donnant le commandement de cette désastreuse expédition. Il débarqua ' le 4 janvier 1781 avec 1,800 hommes, la plupart transfuges comme lui, à Westover, dans le haut de la rivière James , et alla détruire à Richemond les magasins de vivres et munitions que les Américains y avaient formés. Il continuait ses déprédations, lorsque le rassemblement de différents corps de milice menaça de l'envelopper- Redescendant alors la rivière de James , il se re* tira à Port-Mouth, ville située au fond d'une crique, vers l'entrée de la Chesapeak, pour y attendre les renforts qui devaient lui être renvoyés de New- York. Aussitôt que le général Washington fut informé de l'expédition d'Arnold et du danger dont la Virginie était menacée , il proposa au comte de Rochambeau d'y porter un prompt secours, et d'attaquer le traître dans le poste où il s'était retranché. C'est à l'occasion des rapports que les deux généraux en chef eurent relativement à cet objet, que je fus dépéché par M. de Rochambeau au général Washington. Son quar-

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tier général était établi à New-Windsor , stir la rive droite de THudson , trois lieues au-dessus de West-Point. Il n'avait auprès de lui que ses aides de camp, et le marquis de la Fayette avec les siens. Son armée était baraquée ou cantonnée à cinq ou six lieues plus loin , sur la route de Phi* ladelphie. La garnison de West-Point était, comme je l'ai dit plus haut, d'environ a,ooo hommes de troupes continentales.

J'interromps ici la relation succincte des événements les plus remarquables de l'hiver de 1 78 1 , pour fixer le souvenir des impressions que je reçus pendant le court séjour que je fis au sein de la famille militaire du libérateur de l'Amérique. Les actions éclatantes des grands hommes ne peuvent manquer d'être recueillies par l'histoire; les anecdotes de leur vie intérieure ne méritent pas moins d'être conservées, puisqu'elles font souvent mieux connaître les principaux traits de leur caractère.

Je reçus du général un accueil paternel. Il parut très-satisfait des dépêches que je lui remis en présence de M. de la Fayette, de l'aide de camp colonel Hamilton, et du colonel Humphries qui remplissait les fonctions de chef d'état-major. Il se retira pour conférer avec eux. Admis à sa table, servie avec autant de frugalité que de propreté, j*eus tout le loisir d'admirer le parfait ac-

54 QUARTIER GÉNI^RÂL DE WASHINGTOBT.

cord de sa noble et belle figure avec la simplicité de son langage, la justesse et la profondeur de ses observations. Il prolongeait ordinairement le temps du repas et ranimait la conversation par une douce gaieté. On parla beaucoup des détails de la trahison d'Arnold , de la fermeté et de la modération avec lesquelles le général venait de réprimer l'insubordination des troupes de l'État de Pensylvanie , enfin de la situation de la Virginie , des marches et contre-marches du lord Cornwallis. Je fus surtout frappé et touché des témoignages d'affection du général pouf son élève, son fils adoptif , le marquis de la Fayette. Assis vis-à-vis de lui, il le considérait avec complaisance, il l'écoutait avec un visible intérêt. Un des convives, et si ma vieille mémoire me sert bien , c'était, je crois, le colonel Hamilton , si malheureusement et si prématurément enlevé depuis aux espérances de sa patrie, raconta la manière dont le général avait reçu une dépèche de sir Henri Clinton adressée à Monsieur Washington. En la prenant des mains du parlementaire et voyant la suscription : « Cette lettre, lui dit-il , est adressée « à un planteur de l'État de V^irginie; je la lui fe- « rai remettre chez lui après la fin de la guerre : « jusque-là elle ne sera point ouverte. » Une seconde dépêche fut adressée à Son Excellence le général Washington.

QUARTIER GÉNÉRAL D£ WASHUIGTOIT. 55

Le lendemain, le général Washington devait se rendre à West-Point; il me permit de l'accompagner. Le comte de Charlus, qui venait d'arriver pour rendre ses devoirs au général et passer quelques jours avec son ami M. de la Fayette, vint aussi avec nous. Nous traversâmes , par des sentiers assez difficiles , la montagne au revers de laquelle se trouve le plateau entouré de hauteurs escarpées où Ton avait construit des blockhaus et élevé de fortes batteries , pour barrer le cours du fleuve k la faveur de la sinuosité causée par lavancement de cette espèce de promontoire. Après avoir visité les forts et passé en revue la garnison, comme le jour baissait et que nous allions monter à cheval , le général s'aperçut que M. de la Fayette, à cause de son ancienne blessure, était très-fatigué : « Il vaut mieux, nous «dit-il, que nous retournions en bateau;' la « marée nous secondera pour remonter le cou- « rant. » Un canot fut promptement armé de bons rameurs et nous nous embarquâmes. Le froid devint excessif. Nous n'avancions à travers les gros glaçons que charriait ie fleuve qu'en les écartant et faisant continuellement vaciller le bateau. Une neige épaisse, l'obscurité de la nuit, rendirent bientôt le danger plus pressant et la manœuvre plus difficile. Le canot se remplissait d'eau. Nous longions les rochers qui bordent la

56 RETOUR A. sRHOBE-lSLAND.

rive droite de rHudson, entre West^Point et New^Windsor y et au pied desquels il est impossible d'aborder. I^e général Washington , s'apercevant que le patron du canot était fort effrayé, dit, en prenant le gouvernail : « Allons, mes enff fants, du courage; c'est moi qui vais vous conte duire, puisque c'est mon devoir de tenir le M gouvernail. » Après avoir, avec peine, refoulé dans ce passage le courant et les glaçons, nous abordâmes le rivage, et nous fîmes à pied encore une lieue pour arriver au quartier général.

De retour à Bhode-Island , où M. de Rochambeau faisait embarquer, sous les ordres du baron de Viomesnil, un détachement de ses troupes (i,5oo hommes environ), à bord de l'escadre, pour les transportera la baie de Chesapeak, je fus chargé d'aller à New-London , petit port sur la côte du Connecticut , en face de la pointe de Long-Island et du mouillage de l'escadre anglaise, l'observer .de plus près pendant que la nôtre se préparait à sortir. Les Anglais , décidés à se main* tenir dans ce mouillage, périlleux à cause des coups de vent fréquents, avaient dépassé leurs vergues et calé leur mât de hune. Cette précaution et leur sécurité montraient assez qu'ils ne soupçonnaient pas la sortie prochaine de notre escadre; M. Destouches, qui, depuis la mort de M. de Ternay, avait pris le commandement et ar-

gombalT entre les escadres. 57

bore son pavillon sur le Duc de Bom^gne, profita d'un vent frais de jiord-est pour mettre à la voile y le 8 mars. L'amiral Ârbutnoth le suivit de près, et parut, presque en même temps que l'escadre française, à la vue des côtes de la Virginie. Le 16^ les deux escadres s'étant aperçues à seize lieues dans la baie de Chesapeak , elles se prépa*» rèrent au combat. Les Français commencèrent par virer vent devant, par la contre-marche, évolution que l'escadre anglaise exécuta une demiheure après. Ils virèrent une seconde fois par la contre-marche pour éviter les écueils de la côte , dont la bordée les approchait trop , et ils reprirent l'amure à bâbord. L'escadre anglaise continua de CQurir à bord opposé , en forçant de voiles , et , au moyen de. l'avantage de marche qu'elle avait sur les vaisseaux français, elle ne tarda pas à s'élever de manière à pouvoir leur passer au vent; alors elle revira dans les eaux des vaisseaux français. Jusqu'à ce moment, le chevalier Destouches^ persuadé que l'issue la plus heureuse dont il pût se flatter le laisserait toujours dans l'impossibilité de remplir son objet, avait manœuvré sans éviter ni rechercher le combat. Mais voyant que les Anglais allaient atteindre son arrière-garde , il se décida à aller à leur rencontre. Il revira vent arr rièrepar la contre-marche, et fit signal à son chef de file de porter sur celui de la ligne ennemie

58 GOMB4T El^RE LES ESCADRES.

pour la prolonger à bord opposé et sous le vent, afin de pouvoir mieux se servir de ses batteries basses. Le feu commença de part et d'autre. Ijes forces étaient à peu près égales, les deux lignes étant chacune formées de huit vaisseaux. Les Anglais avaient seiilement l'avantage d'un vaisseau à trois ponts. La tête de la ligne anglaise étant arrivée, l'avant-garde de l'escadre française fit le même mouvement pour la prolonger. Ces portions des deux escadres combattirent quelque temps en courant vent arrière; mais comme cette manœuvre s'opposait au projet du chevalier Destouches , de prolonger les ennemis sous le vent, ce commandant fit revenir son escadre au plus près du vent , par un mouvement successif, l'amure à bâbord. Cette évolution , qui le mit en position de filer en entier sur la tête de la ligne anglaise, lui réussit complètement

Le Robust avait à peine essuyé le feu du cinquième vaisseau français qu'il arriva vent arrière suivi par une frégate; son feu était entièrement éteint. Le Conquérant^ qui avait le plus contribué à le mettre hors de combat, arriva presque en même temps ^ après avoir été extrêmement endommagé dans sa mâture et dans son gouvernail par dejjx vaisseaux anglais.

Dès que le chevalier Destouehes eut aperçu ce mouvement forcé, il fit le signal de virer vent

H^ULTAT DU COMBAT. 5g

arrière par la contre-marche et de rétablir l'ordre du combat , les amures sur bâbord , sans avoir égard aux postes ordinaires des vaisseaux. Cette évolution fut exécutée avec autant de précision que de promptitude. Les vaisseaux anglais avaient alors brassé à culer; et, réunis en pelotons , ils paraissaient être extrêmement maltraités dans leurs voiles et dans leurs agrès. Du côté des Français, deux vaisseaux, t Ardent et le ConquéraMy ayant feiit connaître les dommages considérables qu'ils avaient essuyés, l'amiral continua à courir cette bordée à petites voiles, se tenant toujours prêt à recevoir les Anglais. Aucun des deux partis n'était en état de recommencer le combat : les Anglais tinrent le vent et s'éloignèrent à l'entrée de la nuit. Trois de leurs vaisseaux étaient tota«^ lement désemparés. L'escadre française continua sa route au sud-est, et le lendemain, le chevalier Destouches ayant assemblé tous ses capitaines, commandants pour délibérer sur ce qu'il conviendrait de faire dans la circonstance, il fut reconnu que les vaisseaux devaient retourner dire<jtement à New-Port, dans Rhode*lsland, pour s'y réparer.

Quoique l'avantage du combat fut évidemment resté aux Français, le but de leur expédition fut manqué, et les Anglais, sans oser s'attribuer la victoire, en recueillirent tout le fruit. Us allè-r

6o SUPJSRIORITÉ DES ANGL/ilS EN VIRGINIE.

rent mouiller à New-Haven en dedans de la baie de Chesapeak. Dès lors la grande supériorité que les forces britanniques acquirent dans la Virginie par le renfort de ^2,000 hommes envoyés de New- York, sous les ordres du général Philipps, peu de jours après, ne permit plus de douter que la conquête de cette province ne fût devenue pour les Anglais l'objet de la campagne. Les troupes anglaises portèrent le ravage dans la partie de cette province arrosée par les rivières James et d'York. Partout où elles purent atteindre, elles détruisirent les établissements de l'État, les magasins et les propriétés particulières. Ces dévastations, ces excès commis par le traître Arnold irritèrent les esprits. Il était revenu à Long^Island avec une partie de ses troupes. Informé de l'approche de lord Cornwallis, il remonta à Pétersburg , où il le rejoignit. Arnold devait prendre le commandement en second; mais le noble caractère de lord Cornwallis répugnait à une telle association ; il se débarrassa de lui et le renvoya à New-York avec ses baiides de loyalistes, sous prétexte de renfoncer la garnison de cette place. Le marquis de la Fayette venait d'arriver en Virginie. Il n'avait à opposer à l'armée anglaise, forte de 6 à 7,000 hommes de troupes d'élite, qu'un corps de 344^000 hommes, dont i,5oocents seulement de troupes continentales, et le reste

PLAN DU COMTE DK ROCHAMBEAU. 6t '

milices du Maryland et de la Virginie. Le général Washington, en donnant à ce jeune général cette mission difficile et glorieuse, avait compté avec raison sur l'affection que lui portaient tous les Américains, et ne doutait pas que sa présence ne ranimât les courages abattus.

Depuis que l'expédition française sur la baie de Chesapeak avait échoué, le comte de Rochambeau avait médité un plan de campagne dont le but était de délivrer la Virginie en portant sur ce nouveau théâtre de guerre toutes les forces disponibles. Pour en assurer la réussite, il ne fallait rien moins que la coopération de forces navales supérieures, et il fallait aussi retenir les principales forces des Anglais rassemblées à New- York^ par des démonstrations d'attaque qui cou* vrissent le secret de cette belle combinaison et des marches de l'armée alliée vers le sud.

Le comte de Grasse , n'ayant plus, avant l'hivernage, assez de temps pour rien entreprendre aux îles du Vent, avait pris la résolution de ramener le marquis de Bouille avec ses troupes au fort royal de la Martinique , de rassembler tous les bâtiments français et de les escorter jusqu'au Cap , île Saint-Domingue. Cet amiral avait écrit au chevalier de la Luzerne, ministre de France près des États-Unis , pour le prévenir que

6^ PLKW t)U COMTE DE ROGHA.MBEAV.

pendant les mois de juillet, août, septembre et octobre , il se porterait sur la côte de la Nouvelle- Angleterre , pour y faire les opérations possibles avec les forces considérables qu^l avait à ses ordres. Cette dépêche, apportée par le vaisseau le Sagittaire j fit concevoir à M. de Bochambean l'espoir de réaliser son projet. Il répondit à M. de Grasse, que c'était dans les provinces mé^ ridionales des États-Unis qu'il était plus urgent de porter des secours et d'arrêter le progrès des armes britanniques; que toutefois il lui laissait l'option d'agir offensivement sur la baie de Che* sapeak ou sur New-York; mais que dans tous les cas le succès de l'opération dépendrait de la supériorité maritime , d'un renfort de 5 à 6,000 hommes de troupes , et de la quantité de munitions de guerre et de bouche qu'il pourrait apporter. M. de Rochambeau demandait aussi un secours de 1,1200,000 fr. , indispensable pour aligner la solde de son armée; enfin il annonçait sa prochaine jonction avec l'armée américaine sur les bords de l'Hudson. La frégate ia Concorde , expédiée au Cap avec cette impor*^ tante dépêche, devait rapporter la réponse de M. de Grasse.

Cet amiral n'avait pas un moment à perdre, s'il voulait prévenir l'arrivée de l'escadre anglaise des Antilles sur les parages de l'Amérique. Ses

GOOPiRA^TION DE lVmIRAL DE GRASSE. 63

instructions lui prescrivaient de donner neuf vaisseaux de ligne pour servir d'escorte jusqu'en Europe à deux convois français ; de longer avec le reste de son armée les côtes de l'Amérique depuis la hauteur de Savannah jusqu'à Rhode- Island, pour intercepter , s'il était possible, ou des convois anglais , ou l'escadre de l'amiral Arbutnoth; et, après avoir réuni à ses forces navales l'escadre française qui mouillait à New- Port, capitale de Rhode-Island , de concerter avec les généraux Rochambeau et Washington toutes les opérations que la saison et les circonstances permettraient d'entreprendre. Le comte de Grasse se décida à faire voile pour la Chesapeak : il mit une telle activité dans ses préparatifs, que, douze jours après l'arrivée de la Concorde , il avait embarqué sur les vaisseaux de la flotte 3,5oo hommes de troupes,, tous les approvisionnements de guerre, et les 1,^200,000 fr. qui lui étaient demandés et qu'il avait obtenus du commerce de la Havane par l'entremise du commissaire espa* gnoL 11 renvoya à M. de Rochambeau à Rhode- Island la frégate la Concorde, pour lui annoncer son adhésion au plan convenu, et le point sur le* quel il comptait atterrer. Il mit à la voile le 4 août. Le. succès dépendait du secret de sa marche. Pour en dérober la connaissance aux Anglais, il traversa le vieux canal, route périlleuse et

64 COOPIÉRATION DE l'aMIAAL DU GRASSE.

presque inconnue , débouqua le canal de Bahama^ rangea à une petite distance les côtes de la Géorgie et des deux Carolines , et parut devant le cap Henri y en dehors de la baie de Chesapeak, le même jour que le contre-amiral Samuel Hood arriva des îles du Yent devant Sandy-Hook avec quatorze vaisseaux de ligne.

Les généraux Washington et Rochambeau, depuis la première communication faite par le vaisseau le Sagittaire au chevalier de la Luzerne, s'étaient préparés à profiter de la coopération des forces navales aux ordres du comte de Grasse.

Le 8 mai 1781, le comte de Barras, chef d'escadre , qui venait pour remplacer M. de Ternay, était arrivé à Boston avec la frégate la Concorde, la même dont nous avons déjà parlé et qui fut dépêchée au comte de Grasse. Les nouvelles apportées par M. de Barras et le vicomte de Rochambeau, la communication des opérations maritimes projetées pour la campagne dans les Antilles, servirent de base au plan que nous venons d'exposer. Mais on pouvait craindre que les forces qu'on pourrait employer ne fussent insuffisantes y puisque le gouvernement français avait dû renoncer à faire partir la seconde division de l'armée de Rochambeau. Les moyens d'embarquement et de protection navale étaient épuisés,

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