ACTE DE DESESPOIR d'uWE GRECQUE. îfcSy
autrefois habitée par des hommes libres, ne Test plus aujourd'hui que par de misérables esclaves et de féroces tyrans. Parmi les nombreux exemples de l'affreuse condition des Grecs qui s'offrirent à mes yeux pendant ce voyage, je ne puis m'em pécher de citer celui-ci :
Nous avions fait halte dans un petit village grec appelé Voussisacly. Parmi leshabitantsqui se groupaient autour de nous, une jeune et belle femme, conduisant deux très-jolis enfants, s'était approchée de moi. Je caressais l'un d'eux , lorsque le tchoadar de notre escorte les écarta tous trois à coups de fouet. Indigné de cette brutalité, je repoussai vivement le Turc et m'avançai pour rassurer la malheureuse mère. Celle-ci, que j'avais interrogée et dont les plaintes si douces m'avaient attendri , tremblante de colère et d'effroi , prit dans ses bras l'enfant que j'avais caressé, et, le jetant dans les miens : Je te le donne, me dit-elle, emmène-le avec toi; je ne le verrai peut-être plus, mais il sera plus heureux que nous et ne connaîtra pas ces barbares. Je fus bien tenté d'accepter ce présent, et la seule crainte de faire courir à cet enfant les dangers d'un long et pénible voyage m'empêcha de me. rendre aux instances réitérées dé sa mère.
Nous sortîmes bientôt des gorges qui séparent la plaine de Mirabel de la côte par un défilé
238 DISPOSITIONS HOSTILES DKS JAQÎISSAIRES.
et un chemin presque impraticable; nous suivîmes ensuite les bords de la mer, ayant à notre gauche les montagnei^ très-escarpées de Lascity. Après une longue marche, nows nous arrêtâmes au oamp de Stalida, d'où nous partîmes bien avant le jour, ML Je» chevalier de Laidet devait nous devancer et nous faire dire , par un homme à lui, s'il jugeait convenable que nous entras*sions dans la ville. A peine avions-nous^ fait deux lieues 9 en suivant toujours le bord de la mer, que nous fûmes rencontrés et reconnus par un exprès envoyé en diligence au consul parle drog* man chargé des affaires en son absence. La puit était noire ; nous ne pouvions rien déchiffrer ; enfin ^ à force de brûler de la poudre > nous parvînmes à fair<? du feu et à lire de fâcheuses nou« velles. Les janissaires attroupés, sachant que M. de Laidet étaif: venu au-devant 4e nous, avaiçnt publiquement menacé le pacha et résolu de soytir de la ville pour nous chercher. Il fallut nous séparer siu*rle-champ et dérober une marche à l'ennemi. Il fut donc convenu q«ue le chevalier de Laidet. rentrerait dans la place avec notre escorte, le drogman et le pilote Yialis que je voidais renvoyer à M. de Bonneval, parce qu'ayant reconnu les ports et les principaux mouillages, il me devenait moins nécessaire. J'étais bien aise d'ailleurs de pouvoir, à tout évé^
DANGERS PRÈS DE GA»DIE. ^^g
nement, faire parvenir à mon collègue le fruit de mes dernières recherches. Ce fut à regret que je me séparai de ce brave marin , dont j'avais éprouvé l'intelligence et la bravoure; toutefois je lui donnai, encore à son insu, une commission très-délicate^ en le faisant entrer à ma place dans la ville de Candie, et je lui prescrivis d*en partir par mer et dans un bateau armé de Grecs immédiatement après son arrivée.
Nous avions encore deux heures de nuit, et, sûrs de ne pas être attendus par les Turcs si grand matin, nous profitâmes de cet avantage. I^ chevalier de Laidet espérait, en se trouvant à l'ouverture des portes et dans le temps de la prière, pouvoir entrer dans la ville sans être presque aperçu. Arrivés à la pointe du jour sur les hauteurs qui sont à l'est de la ville, le consul poursuivit sa routée, ne me laissant pour toute escorte que M. Magallon, mon secrétaire, et un janissaire dont il croyait être sur. Je quittai la grande route, et, passant à gué une petite rivière, je me dirigeai vers le mont Icare, coupant transversalement toutes les routes qui conduisent à la ville de Candie. La connaissance que j'avais prise de cette place un mois auparavant me servit beaucoup. Je suivis le fond des ravins qui, autrefois, avaient favorisé les approches des Turcs, et qui me défendaient de leur curiosité.
a4o DANGERS PRÈS DE CANDIE.
Lorsque j'étais obligé de marcher à découvert, le bon et infatigable Dimitri, domestique grec de M. Magallon , s'avançait vers la place pour servir de vedette et nous atteignait ensuite. Nos chevaux étaient excédés, et nous eûmes bien de la peine à achever cette circonvallation. Enfin, après avoir passé le dernier ravin du côté de l'ouest, nous nous trouvâmes dans le vallon arrosé par la rivière Geoffiro à une petite lieue de la ville. Comme nous passions sur le pont pour aller prendre le chemin de la plaine de Messara, nous rencontrâmes quelques Turcs qui, nous ayant aperçus à travers champs, étaient accourus pour nous voir. Quand nous les eûmes dépassés, ils nous saluèrent de deux coups de pistolet, dont les balles me passèrent de trop près pour que je ne dussefpas m'en attribuer la politesse. Je n'eus garde, cependant, d'être aussi poli que ces messieurs, que nous remerciâmes, comme si véritaUement ils avaient voulu nous faire honneur. Il eût été d'ailleurs trop dangereux d'engager si près de la ville un combat qui ne s'accordait pas avec notre plan de retraite, car c'en était une en effet, et, dès que nous eûmes perdu de vue ces Turcs si polis, je quittai la route de la Canée, vers laquelle je m'étais dirigé en les rencontrant. Sans doute une main protectrice me conduisait, car j'ai su depuis, par M. le chevalier de Laidet,
LE GUIDE GREC. nf^l
qu'une troupe de janissaires m'attendait sur la route de la Canée ^ et , si j'eusse continué à la suivre, je serais infailliblement tombé dans cette embuscade.
J'étais fort indécis sur la direction que.je devais prendre. L'un des Grecs qui nous accompagnaient m'indiqua, comme une retraite sûre., le petit ermitage de Saint-George-Gorgolaini , au pied du mont Ida, où il nous conduisit par des chemins détournés. Ce Grec, doht j'aurais dû parler plus tôt, m'avait été donné à mon passage à Rétimo, par un ami de M. Magallon, comme un homme qui connaissait parfaitement le pays, et qui méritait toute ma confiance. Je lui reconnus, en effet , une rare intelligence. Quoiqu'il eût sûrement pénétré le motif de ma tournée , il avait eu assez d'esprit et de mesure pour n'avoir pas l'air de s'en être aperçu. Il était adroit et fécond en expédients. Il portait l'habit turc, montait un mauvais petit mulet, et jouait- l'imbécile. Je ne pouvais tirer de lui aucune lumière que lorsque lions étions seuls avec l'interprète , et qu'il était certain que nous ne pouvions être surpris ; alors sa figure ^'animait, il m'instruisait avec la plus grande précision de tout ce que je désirais savoir; mais survenait-il un Turc? il reprenait son air bête. C'était, en un mot, le bouffon et le jouet de la caravane, et c'était aussi mon meilleur conseil. I. i6