‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 41 sur 102 · FERMETE DU CHEVALIER DE LAIDET · texte numérisé non relu

FERMETE DU CHEVALIER DE LAIDET

Dès que je fus réfugié à Gorgolaini, j'en donnai avis au consul, et je le rassurai beaucoup en lui démontrant que j'avais pris une bonne position. J'avais devant moi toute la plaine de Candie, et j'étais à portée de la route de Rétimo et de celle de Messara« Derrière moi, un sentier difficile et fréquenté seulement par les Abadiotes qui habitent ces cimes escarpées, pouvait me conduire sur les revers du mont Ida et me faire éviter les gorges dans lesquelles j'aurais pu être attendu.

Le premier soin du chevalier de Laidet, en rentrant en Candie, avait été d'exiger pour moi du pacha, aux termes des capitulations en faveur des Français, la liberté de voyager dans l'île; et il lui déclara que , puisqu'on avait osé me faire passer pour un espion vénitien, je demandais une nouvelle escorte de sa garde même , afin de protéger mon retour à la Canée ; que je voulais aussi traverser la plaine de Messara , autant pour satisfaire ma curiosité en visitant le labyrinthe , que pour éviter de passer à Rétimo où j'avais été insulté. Malgré les instances et les menaces du pacba, le consul refusa de lui faire connaître le lieu de ma retraite, et le menaça à son tour de porter plainte à Constantinople. Cette fermeté de M. de Laidet nous réussit; j'obtins l'escorte et le nouveau passe-port que je réclamais. Il ne faut

KRMITAGE DK GORGOLAINI. ^43

jamais faiblir devant les Turcs; et lorisque, soit par les armes , soit par la négociation ^ on a pris sur eux quelque avantage , il faut le pousser jusqu'au bout : c'est ce que fit M. de Laidet^ il exigea hautement qu'Omer-Bey et le chef des janissaires, qui s'était mis à la tête de Finsurrectiou , fussent exilés ; le pacha les fit conduire k la forteresse de Spina-Longa.

Je quittai ma retraite de Gorgolaini, dont l'intérieur était fort triste,- mais dont les dehors étaient charmants. En alvant de ce monastère à demi ruiné ^ et près de la rustique chapelle, était une terrasse qui dominait les coteaux jusqu'à la mer. Un peu au-dessous, un bois d'antiques cyprès, un peu plus loin, une beUe fontaine ombragée par des pilatanes, otnaient cet asile solitaire. En aarrière du monastère, les cimes escarpées du mont Ida couronnaient le tableau. Du sein de ces âpres rochers descendent quelquefois des brigands , espèce de sauvages que la vie pastorale n'a pu adoucir. J'eus occasion d'en voir deux, qui, pendant mon séjour,^ vini^eot mettre le couvent à contribution. Je n'en tirai que de vagues informations sur leur société. On les nomme Abadiotes , et l'on peut croire que cçtte race particulière est la même que celle dont les auteurs grecs ont parlé dans létirs descriptions de l'île de Crète.

Page 1