PLAINE DE MESSARA
J'étais plein de confiance, quoique mal escorté par quatre janissaires , lâches coquins dont il ne faut estimer que les armes et le nom.
Après avoir marché pendant quelques heures , nous arrivâmes sur les hauteurs qui dominent la plaine de Messara. C'était la troisième fois que je traversais l'île dans sa largeur ; aussi mes stations furent-elles très-fructueuses, et j'en fis assez pour bien asseoir les principaux points de ma carte. La plaine de Messara est belle et riante; située au pied du mont Ida du côté du midi, elle a environ deux lieues de large et huit à neuf lieues de long , depuis les montagnes dé Gyra-Petra jusqu'à la plage de Dabachi. C'est la partie de nie la mieux cultivée et qui fournit du grain à presque tous les habitants. Elle dut être la plus peuplée; le fleuve Léthé qui l'arrose, ainsi que sa belle exposition garantie des vents du nord par la montagne sacrée, devaient faire rechercher ce séjour. Quelques ports suffisants pour l'espèce de bâtiments de cette époque , se trouvent à la côte du sud, séparée de la plaine par des coteaux qui la préservent des ouragans de la mer de Libye. Un de ces mouillages, aujourd'hui appelé Càlolimonia, fut, sans doute, l'atelier naval de la ville de Gortyne ou Gortice.
Nous descendîmes dans la plaine de Messara par des sentiers assez difficiles, et nous arriva-
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mes au village d'Aius-Deca, près des ruines de Gortyne ; le reste de la journée fut employé à visiter ces champs immenses couverts des débris de la plus belle cité de Crète. Je suivais fidèlement le voyageur Tournefort, qui donne un détail fort exact des ruines de Gortyne. Je ne trouvai rien d'entier; une des portes qui existait encore du temps du célèbre naturaliste est aujourd'hui écroulée. La quantité de marbres , les fragments de statues , de colonnes et d'ornements ^ dont la terre est jonchée 9 montrent assez qu'elle dut être la magnificence de cette ville, qui balança la puissance de Gnosse, et servit de retraite à Annibal après la défaite d'Antiochus. Tournefort a trouvé dans l'histoire un trait assez intéressant et qui confirme l'opinion que nous ont laissée les anciens du caractère des Cretois. Annibal avait apporté à Gortyne de grandes richesses, et il n'échappa à la jalousie et à la mauvaise foi de ses hôtes qu'en feignant de déposer ses trésors dans le temple de Diane, où il fit porter quelques vases remplis de plomb. Cette ruse grossière satisfit les Gortyniens qui le laissèrent passer en Asie, croyant retenir en gage l'or qu' Annibal emportait avec ses pénates.
Je crus trouver l'emplacement de ce temple, et il était possible d'en déterminer la forme par remplacement de quelques bases de colon-
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nés. Je retrouviai les statues tronquées dont parle Tournefôrt , et j'admirai comme lui la correction du dessin et la beauté des dr^^ries; pourquoi ne me fut-il pas permis de fouiller dans ces champs qui recèlent vraisemblablement des monuments intéressants pour Thistoire! Je remarquai encore les restes d'une rotonde dont Tournefort n'a pas parlé y et qui était une (^pèce de réduit extrêmement fort, si l'on en juge par l'épaisseur des fondations. Lie terrain plus élevé, dans cette partie, semble annoncer que des voûtes souterraines ont résisté à l'écroulement de l'édifice. Il paraît qu'il y avait plusieurs enceintes ; et si la visite exacte que j'ai faite du labyrinthe, et dont je parlerai bientôt , ne m'avait convaincu que c'est le véritable labyrinthe appelé Dormis cœcis teotis y je pourrais croire qufi les ruines dont je parle sont ceUps du labyrinthe construit sur le module de celui d'Egypte , quoi^ que Strabon assure que de son temps il n'en resr tait pas de vestiges.
L'étendue seule de la ville de Gortyne prouve su£Qsamment quelle dut être la prospérité de l'ile de Crète; et quand on se rappelle la rivalité et les guerres civiles des trois principales repu* bliques, Gnosse, Cydonie et Gortyne, on est étonné de leur puissance colossale. Celles de Gnosse et de Gortyne étaient surtout si rappro-
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ehées que la population de leur territoire devait être excessive en raison de leur étendue. Leurs limites étaient vraisemblablement la chaîne de coteaux qui sépare les deux plaines^ et sur les* quelles j'ai remarqué desrestes.de murailles.
Tout occupé de ces grands souvetyrs^ je quittai ces ruines imposantes pour aller coucher au village d'Ambelousi, d'où je partis de très-grand matin pour aller visiter la grotte immense et extraordinaire qui se trouve au pied du mont Ida , à une lieue nord*onest de Gortyne, et que Ton croit être le fameux labyrinthe de Crète.
Les récits fabuleux et les rapports si différents des voyageurs qui ont visité ce labyrinthe avaient excité au plus haut point ma curiosité, et je m'étais promis de ne sortir de la caverne qu'après en avoir reconnu toutes les routes, et les retraites du Minotaure les plus profondes et les plus cachées. Je confiai aux Turcs de l'escorte la garde de l'entrée, mais j'eus soin de faire pren* dre les armes à ma petite troupe , afin de pouvoir forcer ce passage s'il venait dans l'esprit de ces misérables de le fenner et de vouloir nous ensevelir vivants dans cet immense tombeau. Nous entrâmes au nombre de dix personnes portant chacun un flambeau, et nous nous enfonçâmes dans la première route qui se présenta à nous. J'avais pris la précaution de faire préparer un gros pe-
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laton de cordeau que portaient deux Grecs et qu'ils dévidaient derrière nous à mesure que nous avancions. Ce cordeau était fixé avec quelques pierres à chaque bifurcation, et avant de nous engager dans l'une des nouvelles routes qui se présentaient à nous, j'attachais un numéro au cordeau. Nous nous étions aussi munis d'une boussole, et je relevais à tous les carrefours la direction des différentes routes; enfin, je traçais le plan en figurant le terrain, et je marquais le nombre de pas pour avoir la mesure de l'espace parcouru d'une station à l'autre. C'est à l'aide de ces précaution$ que je visitai successivement tous les détours et que je parvins à en dessiner une image exacte \ Il me parut plus sûr d'imiter Thésée que de me confier à l'ignorance timide de quelques Grecs qui ne connaissent qu'une seule route de ce labyrinthe. Aucun d'eux n'osa nous accompagner , et ils ne le permirent même pas à une jeune Grecque qui, nouvelle Ariane, avait préparé de ses mains notre peloton de fil.
Les premiers rameaux qui sont sur la droite en entrant ont, à peu près, douze pieds de largeur sur dix de hauteur; les murs sont taillés
' Voyez le plan du labyrinthe >de Crète, à la fin de ce vo« luiue.
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avec soin. On marche sur un lit de rochers fort uni; ce début promet plutôt une promenade agréable qu'une recherche pénible. Nous perdîmes bientôt de vue les derniers rayons du jour. Après avoir fait à peu près cent pas , nous arrivâmes à des salles de différentes formes, qui sont pleines de décombres à travers lesquels nous cherchâmes en vain des issues. Après avoir tâtonné assez longtemps , et revenant sur nousmêmes , nous trouvâmes à gauche un passage escarpé plein de recoupes, et j*y reconnus la véritable entrée du grand labyrinthe indiquée par plusieurs voyageurs. Ici la route se rétrécit et n'a guère que six pieds de large sur huit de hauteur : cette proportion est la même dans tout le reste du labyrinthe. La première fourche qu'on rencontre après avoir fait cinquante pas , cotée n? 7 sur le plan, est le vrai point de départ , et l'un des plus captieux, à cause de la parfaite égalité des embranchements : elle est telle qu'en faisant placer des flambeaux dans les trois routes, et fermant les yeux un instant^ on ne saurait reconnaître celle par laquelle on est arrivée. La route dont l'extrémité est cotée n^ 4? est terminée par une salle fort encombrée. Comme cette salle est longue et bien ouverte, on espère pénétrer foi?t avant et l'on est piqué d'être arrêté sitôt.
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En suivant la route à droite de la fourche, u" 3, on trouve un passage si étroit et si bas qu'on n'y peut passer qu'en rampant. Après avoir fait cent pas de cette pénible allure , nous retrouvâmes, à la fourche 6, la proportion des allées que nous étions bien fâchés d'avoir perdue. Celles-ci sont même plus larges, moins aicombrées, et l'on y marcherait vite et commodément, si la fiente des chauves*souris ne rendait le pavé très**glissant. Il faut bien se garder de troubler le repos des habitants du labyrinthe, et nous n'en fumes point incommodés. Quelques histoliens ont écrit que la grande quantité de ces chauves-souris est dangereuse, qu'elles se jettent par nuées sur les flambeaux, mordant et déchirant les voyageurs. Nous n'avons point couru ce danger, et nous étions étonnés, en comparant l'énormité de fiente fraîche avec le nombre de ces animaux. C'est surtout dans les salles qu'on en trouve des tas considérables; il serait même imprudent de marcher dans les endroits creux sans sonder devant soi. Je ne me lassais point d'admirer le soin et la propreté avec lesquels ces conduits souterrains ont été creusés, et la variété des allées et des repos. Dans l'endroit coté 8 et 9^ on tourne autour d'un pallier, et dans le fond, n^ 9, on trouve auKlessus de deux marches proprement taillées un dessus de sofa, d'où la vue
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de ces route3 éclairées par des torches fait un ef*fet aussi pittoresque que nouveau. Arrivés k ce point*cî, nous œ pouvions trouver d'autre issue, parce que celle marquée n® 8 9 plus élevée de quelques pieds que le niveau commun, parait être un trou dans le rocher. Cette nouvelle difficulté vaincue , nous visitâmes la salle i o , et nous arrivâmes à la fourche 1 1 par une allée fort rétrécie à cause des pierre taillées en petits cu<bes, restes da déblais qui ont été arrangés avec soin. Je cherchais avec empressement les traces des anciens voyageurs, et je n'en avais encore remarqué aucune, lorsque je découvris à Tenr droit coté n*^ 12, le chiffre de Tournefort , tracé avec de la pierre noire. J'aperçus un peu plus loin les chiffres taillés dans le roc et relevés en bosse dont ce célèbre voyageur parle dans sa re*lation, et dont il appuie son système de la végé* tation des pierres. Non^seulement les traits que Tournefort a désignés ont reçu un accroissement sensible, mais des empreintes phis fraîches com-* mençaient à se remplir d'une substance blanchâ^ tre qui ne contient aucun sel , n'a aucune saveur, et paraît être absolument homogène avec la pierre à laquelle elle est inhérente. Mais ce n'est que dans un seul endroit du labyrinthe qu'on peut remarquer ce phénomène.
Parvenus aux salles i3 et 14^ qui sont les plus
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grandes 9 nous y trouvâmes des noms grecs et italiens qui avaient toute leur profondeur primitive. La salle i3 est d'une forme plus régulière que les autres ; on y a ménagé des pilastres , et le plafond est plus uni que partout ailleurs. Celle cotée n"* i4 est la plus grande, et le terme ordi* naire des voyageurs, qui, rétrogradant par la route tortueuse que nous avons suivie jusqu'ici, n'avaient jamais pu trouver l'endroit captieux du labyrinthe, celui par lequel on rentre sans s'en apercevoir dans la première route.
De retour à la fourche 1 1 , nous renversâmes un mur de pierres sèches qui fermait ce passage , et après y avoir marché environ cent pas , nous trouvâmes à gauche une porte d'un trait fort pur et un passage étroit. Nous y pénétrâmes, et nous arrivâmes à une salle très-vaste , dont le dessus, en forme de dôme, était récemment écroulé. La différence de la couleur des pierres , les fentes supérieures, les crevasses profondes que nous avions sous nos pieds , tout nous indiquait assez que ces changements récents étaient leffet d'un tremblement de terre. Il n'y avait pas une seule chauve-souris dans cet endroit; nous avançâmes en petit nombre et avec précaution jusqu'au fond de la salle. Quelques quartiers de rochers que nous ébranlâmes ayant cédé à nos efforts, nous ne hasardâmes pas de déranger