LE LABYRINTHE
l'équilibre de ces masses entassées, et nous sortîmes de la salle après nous être assurés qu'il n'y avait aucune issue.
Les numéros 1 6 et j 7 nous arrêtèrent aussi quelques instants. La première de ces deux salles est la plus jolie de toutes; elle e^t ronde, et le dessus est proprement taillé en dôme.
Après avoir parcouru tous ces vastes cachots nous arrivâmes à la fourche 18, et je m'aperçus que l'une de ces directions coupait les aires de vent par lesquelles j'avais marché pendant quelques heures. J'espérai pour la première fois de trouver le nœud de ces routes tortueuses. Je reconnus d'abord les routes 18, 19, et 20 , qui est le point le plus éloigné et le plus curieux de cet immense souterrain. Les deux énormes piliers qui ont été laissés isolés , présentent des détours dangereux. On croit rencontrer de nouvelles routes plus larges et plus élevées , et ce n'est qu'en multipliant les flambeaux et en tournant autour des piliers qu'on en peut saisir la forme. Enfin on arrive à la salle ao, que je nommai la caverne du Minotaure, et qui fut le terme de nos recherches. Elle est profondément recreusée; le plafond en est plus élevé que celui des autres et d'une couleur plus noire. Je cherchai longtemps des issues au travers des rochers brisés dont elle est remplie; n'en trouvant aucune, je me hâtai
Îl54 ^^ LABYRINTHE.
l d'aller reprendre à la fourche i8 la Iwâfnchequi
nous restait à connaître, et la seule espérance que j'eusse de rentrer dans une deô premières voie!^. Cette espérance ne fut point trompée; après avoir marché longtemps dânfs cette dernière allée, dont la direction nous partait tens Feutrée du labyrinthe, nous arrivâmes enfin à la fourche 6, où ôo«» trotitâtoes iiotre cordeau extrêmement tendu.
Joyeux d*avoîtf tout parcouru, mais incertain de la direction dû eonpdeau, je n'osfai pas le couper et suivre l'un ou l'autre côté; aucun de nous ne put reconnaître le point où nous nous trouvions et par le^el nous avions certainement passé. Je me repliai donc lentement, en rétrogradant siar ma première route , et je remarquai bien le point d'intersection. Mon plan se trouvant ainsi fermé , j^ens la certitude que tout le labyrinthe m'était connu et qu'aiictine ramification? n*avait été négKgée.
C'est pendant ce retour que ttous eûmes le temps de rapprocher les opinions des Vdyageurs et fes rapports des anciens historiens" sur le labyrinthe de Crète. Rien ne convient mieux à ce ténébreux séjour que la description qu'en a faite Virgile :
PaHetibus eectum cœcis iter , ancipitemque Mille vas habuisse dôhm ......
LE LABYRINTHE. a $5
Quelques auteurs ont voulu que TaDcien labyrinthe de Crète fût un bâtiment construit sur le modèle de celui d'Egypte^ et dont il n'existait plus de vestiges du temps de la conquête de File de Crète par Metellus. On ne peut douter qu'il n'y ait eu en Egypte un édifice de ce genre ^ mais l'histoire et la Fable s'accordent pour indiquer le souterrain de l'île de Crète comme le vrai labyrinthe. On a pensé que c^était une carrière dont les pierres avaient servi à bâtir les villes de Gor-' tyne et de Gnosse; on peut judicieusement reje-^ ter cette opinion. Il n^est pas vraisemblable , en effet j qu'on n'eût point pratiqué d'autres issues^ ni que le même lit de rochers si'étendant sous le mont Ida^ on: n'eut point ouvert des carrières plus près de la ville. le pense que quelques parties de cette grotte sont un jeu de la nature, et existaient avant que la main des hommes y eut rien ajouté. On a trouvé de la £»cilité à en extraire des pierres à cause des lits horizontaux qui s'y trouvent. Les industrieux Cretois ontperfectiondaé cet ouvrage; ils y ont chercli^ un re^ fuge paadant les guerres civiles. Les tyrans y ont formé des cachots^ et le vrai Minotaure de Crète était certainement la rage et le désespoir qui s'emparaient des malheureux qu'on égarait dans le labyrinthe y et dont les cris et les gémissements étaient étouffés dans les entrailles de la terre.
à56 SORTIE DU LABYRINTHE.
Plus heureux par le secours de la boussole, bien autrement miraculeux que les fureurs du Minotaure et le dévouement de Thésée, nous vainquîmes le monstre et nous retrouvâmes nos premières traces. Nous sortîmes du labyrinthe, et nous revîmes, avec le jour, nos gardes fumant paisiblement à l'entrée de la caverne.
Nous allâmes coucher au village d'Ambelousi; j'y séjournai pour mettre en ordre les notes que je venais de recueillir. Le caractère aimable et enjoué, Fexcellente conversation de mon compagnon de voyage, M. Magallon, me rendaient bien agréables les moments de repos que nous pouvions nous accorder; son intérêt pour moi était aveugle; il voulait me croire savant lorsque nous nous instruisions ensemble, et son bon esprit me ramenait au vrai, lorsque, la mémoire trop remplie des fables de l'antiquité, je m'égarais en cherchant des traces depuis longtemps effacées.
Nous quittâmes enfin ces vastes plaines que mon imagination s'efforçait en vain d'embellir; je m'aperçus, en les traversant, que les malheureux Grecs qui les cultivent languissent dans la misère, et que, loin de profiter de la fécondité de la terre, ils sont plus misérables que les habitants des montagnes, dont l'asile, presque inaccessible, est moins fréquenté par les Turcs. Nous
LA SPHAGIK. 257
nous approchions des montagnes autrefois appelées Leuci montes y qui occupent à peu près un tiers de la surface de Tile^ et qui^ bordant la côte du sud et s'étendant vers l'ouest, forment une enceinte où l'on ne peut pénétrer que par deux gorges très-serrées, Tune du côté de la mer, et l'autre vers le golfe de la Sude. Ce pays sauvage est habité par des Grecs qui ont conservé une ombre de liberté, et qui, fiers de leur position, n'ont jamais été entièrement soumis. On peut comparer cette peuplade à celle des Albanais. Cette province s'appelle Sphachiay du nom d'une ville considérable de ce canton, que les anciens appelaient Phœnichia o\x Phœnichus Por^ tus. Les Sphaciotes, toujours prêts à se révolter, ne souffrent point de Turcs parmi eux; et ces derniers, connaissant Tesprit belliqueux de ces montagnards , n'osent pénétrer dans leur pays qu'avec des forces considérables. On pourrait presque assurer que le pur sang des Cretois s'est conservé parmi les Sphaciotes ; on trouve chez eux, à toutes les époques de l'histoire de l'île de Crète, le même esprit d'indépendance et de rébellion contre les divers tyrans qui se sont disputé la possession de ce pays. On ne voit point qu'ils aient été entièrement subjugués, ni qu^ils aient, en aucun temps, contracté d'alliance avec leurs voisins.
a 58 CRiAVMsci.
Lors même qu'il ne m'eût pas été recommandé expressément de chercher à connaître les moeurs, le caractère et les dispositions de ce peuple, j'aurais été tenté de visiter les vrais descendants des$ anciens Cretois. J'avais fait part k M. Magallon de mon projet de pénétrer dans la Sphacie, et je me gardai bien de le laisser croire aux Turcs qui m'accompagnaient ^ et qui ne doutaient pas que nous ne retournassions à la Canée par Rétimo.
Après avoir passé la rivière, ou plutôt le torrent qui roule dans les gorges d'Assomatos , au pied du mont Ida ^ et qui prend sa source dans les montagnes de Criavrisci, nous arrivâmes au village de ce nom. Cette rivière, dont le volume me parut être le plus considérable de toutes celles que j'avais déjà traversées, est appelée Platipo^ famoy et coule à l'ouest de l'embouchure du Léthé.
Le village de Criai^risci est bâti sur la montagne de ce nom, à la plus grande ^évation où l'on ait pu atteindre, et précisément à l'ouvert de la gorge qui conduit à Rétimo, et sépare la Spha* cie du reste de l'île. Le terrain , dans cet endroit, est extrêmement rocailleux et partout inculte ; mais il y a beaucoup de sources , et les fonds de la vallée seraient extrêmement riches s'ils étaient cultivés. J'observai que le chemin que nous tenions était fort bien conduit; quelques restes d'anciennes chaussées, semblables à celles que
GRIA.VRlSCf. nSg
j^ai vues depuis dans l'Asie Mineure , me persua* dèrent que c'était autrefois la communication de Rethymnia et de Cydonie à Gortine. C'est encore le seul chemin praticable* qu'il y ait de la partie de l'est à celle de l'ouest. Je remarquai , un peu avant d'arriver au village de Criavrisci, les débris d'un monument bâti en marbre, dont on ne peut plus distinguer la forme, qui vraisemblablement marquait autrefois les limite3 des deux républiques.
Le village de Criavrisci est bien peuplé; l'espèce y est belle, et les femmes ont une fraîcheur rare dans ce climat; il est entièrement habité par des Grecs. Le papas ou curé uous reçut dans sa chaumière, et sa femme, jeune et jolie, nou$ offrit des fruits, l^entôt tout le village fut ras-* semblé autour de nous. Nous n'avions pas encore éprouvé un si doux accueil. Un joueur de lyre , espèce de mauvais violon qui ne ressemble point du tout à l'instrument du dieu des arts, vint s'établir à la porte de la maison du curé , et les jeunes filles chantèrent et dansèrent en notre honneur la romeca, danse grecque qui s'est conservée avec tout son caractère et qui prit naissance dans l'île de Crète.
Ijes Turcs de notre escorte virent avec colère cette féfte champêtre; plusieurs fois i)s essayèrent de la troubler, comme pour noiis rendre un bon
a66 CRt>ivRisci.
office; déjà même quelques Grecs, maltraités par eux , rentraient tristement dans leur chaumière; mais nous ramenâmes la confiance et la gaieté par des caresses affectueuses et de petits dons reçus avec une reconnaissance touchante. Deux enfants du papas , dont le plus âgé n'avait pas sept ans^ et tous les deux d'une figure charmante, jouaient avec moi. Ils étaient à mes genoux et s'amusaient beaucoup de mon habillement et de mes armes. Je jouissais de leur surprise naïve et de leurs aimables caresses, lorsqu'un Turc, qui était derrière moi, tira son fouet de sa ceinture, et frappa inhumainement de plusieurs coups ces deux enfants avant que je pusse m'opposer à sa brutale fureur. J'en fus tellement indigné, qu'oubliant le pays où j'étais, je saisis ce misérable, et j'allais le corriger vivement si mes compagnons de voyage ne m'eussent retenu. De telles scènes ne sont malheureusement que trop ordinaires en Turquie ; mais ce qui ne l'est pas, c'est la belle réponse qu'adressa la mère de ces deux enfants, en essuyant leurs larmes,, au lâche bourreau qui venait de les maltraiter. Ils sont Jaits pour être battus y disait le Turc; Eh bien! répondit la malheureuse mère, en jetant ses deux enfants aux pieds de ce monstre et en découvrant son sein , mêle encore une fois notre sang y mais ne Va\>ilis pas. Le geste et l'action
CRiAVftisci. a6i
de cette belle Grecque m'avaient fait deviner le sens de son discours; je me le fis traduire littéralement, et sans doute la tournure française affaiblit l'énergie de cette expression. Quel soldat chrétien ne désirerait de combattre pour l'indépendance d'un tel peuple et pour venger l'humanité de si longs outrages? Je ne me flattais pas alors de voir luire dans mes vieux jours l'aurore de la régénération de la Grèce, Puissent les vœux que je faisais en consolant cette mère intéressante, être enfin pleinement exaucés ! Puissent à leur tour ces enfants de la Crète, armés aujourd'hui contre leurs tyrans, vieillir sur leur terre affranchie !
A peine (umes-nous partis de Criavrisci que, le vallon dans lequel nous marchions changeant tout à coup de direction vers le nord , je soupçonnai, par la coupe du pays et notre éloignement de la cote du sud, qu'il était temps de quitter la grande route pour chercher les sentiers qui conduisent vers l'un des débouchés de la Sphacie. Cependant la confiance que j'avais en mon guide, déjà bien accoutumé à recueillir tous les renseignements que jje lui demandais d'avance, fit que je ne changeai pas de route. Je n'eus même pas l'air de m'occuper du chemin jusqu'au village de Spiti, situé au centre de i'ile , et où nous arrivâmes au coucher du sQleiL
àÔa PROJET HOSTILE l^E L*ESCORTE.
Ge village est habité par des Turcs ; notre escorte, cette fois, disposa de nous et nous procura un fort bon gîte chez Taga du canton; Nous étions à peine installés, lorsque mon Grec à barbe noire, que nous appelions le petit bouc, vînt nous faire des grimaces; et quand tt'ous fûmes seuls avec lui, il nous raconta sa fâcheuse aventura. Les Turcs de notre escorte, craignant d*entrèr dans la Sphacie, avaient résolu de nous conduire à notre insu jusqu'à Rétimo où ils devaient nous remettre entre les mains du commandant de la place; et comme ils s'étaient bien aperçus que la petite barbe avait le secret de notre marche, ils l'avaient menacé de l'assommer s'il ne se prêtait pas à leur dessein ; ils lui avaient même payé quelque chose d'avance. Le Grec ajouta que Ce complot était mené par un de ces Turcs nommé Mustapha , grand coquin , d'une belle figure , le mieux armé et le plus poltron de la bande. J'imaginai qu'en faisant un avantage à ce misérable, et. en le congédiant sous quelque prétexte, il serait moins touché du danger que pouvaient encourir ses camarades, et qu'il les engagerait à m'accompagner pourvu qu'il ne fût pas de la partie. Je ne me trompai pas : pour trente piastres, il fut convenu qu'il persuaderait les autres janissaires, et que le lendemain, après deux heures de
LE GOUV£KiT i>£ PBiVELI. nH'i
marche 9 je renverrais à Rétimo sous prétexte d'y porter une lettre» I^e traité fut exactenient observé des deuîc parts ^ et je me dirigeai vers l'entrée de la Sphacie par la côte du sud.
On m'avait beaucoup parlé d'un couvent de moines grecs, appelé Prévéli, qui se trouve sur la frontière des Sphaciotes, et dont le supérieur a beaucoup d'influence sur les habitants de ce canton. Je n'avais garde de négliger un si bon avis, et, sûr d'acheter un homme d'Église, j'étais trop heureu^t. d'en trouver à vendre. En effet , après quelques heures de marche, nous descendîmes par des sentiers affreux dans un vallon riant. Une rivière roulait ses eaux limpide^ au pied des inaccessibles rochers; une terre meilleure, des plantations d'oliviers, un moulin, de belles cultures, tout m -annonça la sainte retraite. J'y trouvai le prêtre, qui m'écouta, parut soupçonner le motif de mon voyage, et s'offrit pour me conduire. Je ne pouvais payer trop cher un tel service. Nous partîmes donc du couvent de Prévéli, notre moine en tête de la colonne, monté sur un joli mulet qu'il piquait en chantant, en vidant un flacon, et en plaisantant les Turcs qui paraissaient déjà fort interdits. Je profitai de la bonne volon4:é de mon conducteur, et je ne faisais pas un pas sans l'accabler de questions sur les défilés qui conduisent dans ces montagnes.
!264 l'Es SPHACIOT£S«
Il me fit aisément entendre la coupe extraordinaire de ce pays. Nous ne trouvâmes d'autre ouverture , dans cette impénétrable barrière , qu'un sentier étroit et périlleux , qui tantôt suivait le bord de la mer, et tantôt s'élevait à pic sur les falaises qui bordent cette côte escarpée. Parvenus enfin au pied d'une montagne escarpée et couverte d'épaisses broussailles, nous entendîmes des cris répétés par les échos de la côte, et, en avançant davantage, nous «-iperçùmes quelques hommes armés de longs fusils, derrière un rocher d'où ils nous tenaient en joue. Notre papas jeta par trois fois son l>onnet en l'air; à ce signal, la petite troupe, quittant son poste, accourut au-devant de nous; ils étaient au nombre de six, tous beaux, bien faits et de la plus haute taille. Le papas aborda leur chef, qui me parut trèsjeune, et, après lui avoir dit quelques mots à l'oreille, il me l'amena. La tournure et l'air franc et hardi de ce jeune homme m'inspirèrent de la confiance ; il me considéra pendant quelques minutes , ainsi que tous mes compagnons de voyage; puis me prenant par la main : « Je vois , dit-il , ce qui t'amène; tu peux compter sur moi; je m'appelle Androlio ; notre parti est fort ; j'ai pour moi les plus jeunes et les plus braves; y> puis, se tournant vers l'officier turc, il lui frappa sur l'épaule et regarda ses armes avec un air de mépris et de
LES SPHACIOTF.S. a65
supériorité qui me charma. Je n'étais pas fâché de voir ce même Turc qui, deux jours auparavant, maltraitait inhumainement des enfants, actuellement humilié et soumis jusqu'à la baS"* sesse. Nous continuâmes notre route à travers un long et étroit défilé, où quelques hommes suffiraient pour arrêter une armée.
Androlio s'étant aperçu que je considérais at-* tentivement cette position , fit marcher les Turcs à la tête de la caravane; puis, s'arrétant avec l'interprète et moi, il me tint à peu près le dis^ cours suivant. Je dois ici avertir le lecteur que, loin d'abuser du privilège des voyageurs, j'affaiblis, sans doute, les expressions grecques que je me faisais traduire mot à mot et que je recueillis ensuite dans mes notes; je me permis seulement de réunir dans un seul discours le résultat des différentes conversations avec ce chef de Sphaciotes. « Tu vois, » me dit Androlio, aune des « deux portes de notre pays; et l'autre, du côté (c du nord, que nous te montrerons dans quel- <c ques jours , est au moins aussi difficile à forcer. c< Il nous serait aisé d'en fermer à jamais l'entrée «c à ces barbares musulmans, et d'être ici libres, « comme ou dit que l'étaient nos aïeux. Déjà « nombreul et puissants il y a peu d'années, nous a avions beaucoup de bateaux , et nous pouvions « aller chercher tout ce qui nous était nécessair&j^
q66 les sph\ciotes.
« sans entrer dans les villes habitées par nos ty- « rans. Un Moscovite descendit sur ces bords ; il M nous dit que sa souveraine voulait détruire « l'empire ottoman , et rendre la liberté àla Grèce. « Quelques-uns des nôtres, qui étaient en Morée, « nous rapportèrent les premiers exploits des n Grecs , et nous apprîmes presque aussitôt leurs « malheurs et les ravages des Albanais. Plus forts « par notre position , nous espérâmes plus de suc- « ces; trop crédules, nous comptâmes sur la foi «c de cet étranger, et nous attendions tous les « jours l'arrivée des secours qu'il nous annonçait. « Nous chassâmes les officiers du gouvernement «turc, et nous cessâmes de payer aux sultanes « l'humiliant tribut auquel nous sommes con- « damnés. Cependant, quoique toute la Sphacie « eût arboré l'étendard de la révolte , un parti de <c. vieillards avilis par de longues misères arrêtait « nos efforts et nous taxait d'imprudence; les suc- <K ces des Russes, qui détruisirent la flotte otto- « mane, ne purent faire changer leur pusillanime c( résolution, et leur faiblesse, plus que les circe constances, attira sur ce pays tous les malheurs a que nous aurions .pu prévenir. Soit que les Ru«- <c ses se méfiassent de nous , soit qu'ils ne con- « nussent pas le prix de cette conquête, nous ne « «reçûmes d'eux auoun secours. Réduits à nous « soutenir par nous-mêmes, nous pouvions encore
LES SPHÀCfOl^S. ^67
« maintenir notre liberté ; car quel traité peut-on « faire avec les Turcs ! Il valait mieux combiattre «f que de les laisser pénétrer dans Fenceinte dé hos « montagnes; mais le parti contraire l'emporta. t€ Lorsque les Russes eurent fait la paix , nous « famés bloqués par mer, et l'on crtit qu'il fallait a se soumettre pour ne pas manquer des choses «nécessaires à la vie, comme si la terfe la plus a aride ne suffisait pas toujours à ceux q|uî veu- « lent ta cultiver, comme si Ton devait acheter « des vêtements au prix de l'esclavage, cfom'me si « l'infamie n'était pas plus difficile mille foîis à « supporter que l'inclémence dés saisons. Enfin, « malgré nous, nous traitâmes avec nos maîtres; A imprudents, nous leur ouvrîmes nos portes, ils « y entrèrent le fer et la flamme à la main. Leur « rage ne connut point de bornes. Plus de vingt K mille Turcs accoururent des extrémités de l*île « pour prendre part à ce carnage. Ils se répand i- « rent dans nds vallons, ils égorgèrent nos femmes « et nos enfants, détruisirent nos habita tioiis. « Leur fureur ne s'arrêta qu'après avoir dépeuplé «ce malheureux pays. Ce qui reste d'habitants « n'échappa au fer des musulmans qu'en chertf chant une retraite dans ces rochers inâC(îessibles « ou dans des cavernes profondes où plusieurs « mourui*ént de faim. Nos plus braves soldats ont « vendu chèrement ieur vie , les plus timides ayant
!i68 LES SPHAGIOTES.
« fui les premiers. Le parti de ces derniers est a encore le plus nombreux, mais celui de la li- « berté n'est pas éteint. Si les Français veulent « nous' secourir, nous sommes prêts à les rece- « voir, et j'atteste le ciel que nos premiers coups « tomberont sur nos lâches compatriotes. Vous « pouvez me parler avec confiance, et, quant à la « sûreté de votre personne, venez dans mon ha- « bitation à quelques lieues d'ici. J'ai fait avertir (c nos amis, nous vous accompagnerons partout. «Mon père, vieillard respectable, blâme notre a audace, et, vaincu par le malheur, il voudrait « nous voir soumis au gouvernement, lui qui, « après avoir entraîné tous les esprits et livré nos a postes aux Turcs, vit massacrer sous ses yeux « mon frère et ma sœur. Soyez donc très-réservé « dans vos questions, et ne vous ouvrez qu'à moi a seul. »
Je n'eus garde de laisser paraître l'impression que me fit le discours de ce Cretois, ni l'intérêt qu'il m'inspira; ma position était délicate; je sentais que sa protection m'était nécessaire, mais, en l'acceptant, je me donnais un caractère bien dangereux. Je cherchai à persuader à AndroUo que la seule curiosité m'avait fait entreprendre ce voyage ; il ne le crut point.
. Nous ne pûmes aller ce soir4à même jusqu'à ^a in^isop, et nous pous arrêtâmes dans un^ ipaur
LES SPHAGIOTBS. ^69
vaise cabane ^ où tout le monde dormit, excepté les Turcs , qui , voyant que quelques Sphaciotes armés avaient pris poste pour garder nos chevaux, se crurent perdus. Ils montrèrent encore plus de faiblesse à la pointe du jour, lorsqu'une troupe de Sphaciotes vint grossir notre escorte. J'aurais préféré moins de bruit, mais il était difficile de composer avec Androlio. La fièvre prit si fort à un de nos Turcs qu'il ne put aller plus loin; je le fis transporter chez le testerdar, qui se trouvait précisément près de cet endroit. C'est le seul Turc qui habite dans la Sphacie; il est chargé de recevoir, pour les sultanes, le droit de carache, qu'on paye fort mal, et qu'il se garde bien d'exiger par la force.
D'après ce que m'avaient dit Androlio et le papas, je craignais avec raison que celte espèce de marche militaire ne réveillât les deux partis; mais, à cette considération près, je ne pouvais désirer une meilleure occasion pour étudier le génie et les mœurs de ce peuple, dans lequel je me plaisais à reconnaître l'esprit belliqueux et même le costume des Cretois. Us ont conservé la chaussure à bandelettes des anciens , et portent un habit fort court et un petit bonnet rouge comme les Albanais. Ils sont tous très-bien armés; leurs fusils sont longs, ils les portent sur les deux épaules , passés dans leurs bras , et , mal-
ar^O LES SPH AGIOTES.
^ gré cette attitude gênante , ils courent avec une agilité extrême et gravissent les sommités les plus escarpées avec une incroyable célérité. Non moins adroits que Tétaient leurs ancêtres à tirer de l'arc et à lancer le javelot , ils me donnèrent fréquemment le plaisir d'admirer la justesse et la précision de leur coup d'oeil. Ils me faisaient remarquer un petit arbre à la distance de cent pas^ et aucun d'eux ne manquait d'y loger la balle. Il y a encore cela de remarquable dans leur inanière d'ajuster , c'est qu'ils ne s'arrêtent point , ne mettent point en joue; ils placent seulement leurs armes à la hauteur de la ceinture, et lâ*dbient leur coup dès le. premier instant qu'ils ont fixé l'objet, avec autant de justesse que de vivacité.
Quant à l'espèce des hommes, elle est fort belle ; mais les femmes y sont généralement laides et d'une taille au-dessous de la médiocre. A mesure que nous approchions de la Sphacie, Androlio me faisait l'histoire des malheurs de la Grèce, et me montrait les postes qu'on aurait du défaidre. Nous laissâmes sur la droite les gorges par lesquelles nous devions sortir de la Sphacie, et traverser les montagnes Blanches.
Arrivé à la ville capitale de cette étrange république, je ne .trouvai qu'un amas de ruines; fort peu de maisoins ont été rebâties depuis les dévastations des Turcs ; les habitants sje sont re-
♦ LES SPHACIOTES. 271
tirés sur les montagnes voisines. La ville est bâtie au pied des rochers qui bordent à pic cette partie de la cote. L'aspect en est sauvage et pittoresque à cause de la grande élévation. Nous étions déjà annoncés à la ville de Spbacie, et tous les habitants furent attirés par la curiosité et l'intérêt des différents partis. Le papas fut reçu avec de grandes acclamations. Pendant qu'on l'entourait, ainsi que M. Harry, notre interprète, je me jetai dans un bateau, avec mon secrétaire et M. Magallon. Je voulais aller reconnaître et sonder le port qui se trouvait à deux lieues plus à l'ouest que la ville, et qui est le seul mouillage sur la côte de Sphacie pour les vaisseaux de guerre. Je prévoyais qu'un peu plus tard je serais trop remarqué. Je feignis donc de vouloir me promener en bate^au le long de la cote, et d'^dniir^r l'élévation des x*Qchers dont elle est bordée. La mer était calme, notre embarcation légçre; j'excitais les rameurs, et j'eus bien vite atteint le port que je voulais connaître; mais cette même précipitation manqua de nous être funestf . Le soleil couchant V prolongeant l'ombre de^ monta* gnes, ne m'avait pas permis, de découvrir un petit bâtiment turc mouillé dans le foôd, de l'anse, et moins encore une troupe de p)£|t;(^lQts qui étaient sur le rivage, au point même où nous allions aborder. Nqus nous arrêtions pour son-»
272 L£S Sl>HACIOT£S«
der, lorsqu'ils nous crièrent d'acoster la terre, ou qu'ils allaient tirer sur nous. Au même instant le capitaine de ce bâtiment turc fit armer sa chaloupe, et vint sur nous. Je voulais absolument reprendre le large, au risque de quelques coups de fusil, plutôt que de me commettre avec des forces si inégales entre les mains de ces brigands : mes compagnons ne furent pas du même avis; les Grecs ne voulurent pas ramer, et tout ce que je pus obtenir fut que nous raisonnerions sans aborder ni le rivage, ni la chaloupe du capitaine turc. La manœuvre était délicate; nous annonçâmes aux Grecs que d'une manière ou d'une autre ils étaient perdus s'ils ne faisaient pas ce que nous leur dirions. On cria donc aux Turcs de ne pas s'avancer; que s'ils tiraient, nous tirerions aussi, et qu'ayant un bateau plus léger que le leur nous leur échapperions sûrement. Contre toute apparence, le capitaine ennemi s'arrêta, et nous demanda d'où nous venions. Il nous prenait pour des corsaires maltais qui venaient espionner son bâtiment pour le faire enlever au mouillage. Nous lui dîmes qui nous étions, et que, devant passer la nuit à la ville de Sphacie , il pouvait nous faire suivre par sa chaloupe pour s'assurer de la vérité, mais que nous étions résolus à ne point descendre à terre ni «lUer à son bord ; enfin , après beaucoup
LES SPHACIOTES, 'X']Z
de pourparlers , les Turcs nous laissèrent aller , et nous suivirent comme je le leur avais proposé : nous n'eûmes donc encore cette fois que le mal de la peur.
De retour à la ville, je trouvai le cercle fort accru : la maison où l'on nous avait préparé un asile, était entourée de Sphaciotes armés. Le papas paraissait fort ému. Androlio et ses aniis vinrent nous recevoir au rivage et ne voulurent plus nous quitter. J'appris qu'il y avait eu de vifs débats entre les deux partis; mais on m'assura que je devais être tranquille. Le père d'AndroIio disait qu'il voulait s'opposer aux démarches inconsidérées de son fils, et prévenir de nouveaux malheurs. La belle figure de ce vieillard me frappa, et quelques signes d'intelligence confirmèrent mes soupçons. Androlio me présenta lui-même à son père, et ce vieillard inquiet ne manqua pas de me presser de questions. Ainsi se passa une partie de la soirée. La maison où nous nous trouvions était remplie de Sphaciotes, et le tumulte augmentait par degrés. Je remarquai que les deux Turcs qui nous restaient, et à l'un desquels j'avais exprès confié publiquement tout mon argent, se tenaient toujours hors de la maison ou sur le seuil de la porte. On nous laissa enfin un petit coin où nous essayâmes de nous reposer. Vers les deux heures du matin, la dispute s'échauffa; je I. i8
'^'74 * LES SPHACIOTES.
voulus sortir avec l'interprète; le papas et Androlio m'en empêchèrent, en m'assurant que je m'exposerais au plus grand danger si je me montrais en ce moment. Nous passâmes le reste de la nuit dans une cruelle inquiétude, espérant ou craignant, selon le silence ou les clameurs de cette tumultueuse assemblée. Enfin la force del'eau-de-vie ayant eu raison des deux partis, et le jour commençant à poindre, nous quittâmes avec diligence ce repaire où j'avais regret de m'être engagé.
Dès que nous fûmes un peu éloignés de la ville, le papas s'empressa de me dire le danger que nous avions couru , et dont il était facile de deviner le motif. Le parti des vieillards , ne doutant point que nous ne fussions des Russes ou des Vénitiens envoyés pour fomenter une révolte, voulait se défaire de nous. Les plus violents d'entre eux étaient prêts à nous égorger dans la maison même où nous étions; les plus modérés voulaient nous désarmer, et nous amener garrottés au pacha de Candie. Androlio et ses amis nous défendaient et étaient prêts à en venir aux mains; le seul papas cherchait à ramener les esprits , et certes jamais négociateur n'eut tant à faire. Toutefois, je pense que nous en eûmes autant d'obligation à l'eau-de-vie qu'à son éloquence. Mais que j'aimais le courage, la résolution et la loyauté du jeune Androlio! comment pouvais-je payer
LES SPHACIOTES, Vt'jS
un tel service? Le papas reçut l'argent que je lui avais promis et qu'il avait bien gagné; mais mon intéressant protecteur ne voulut rien accepter que l'expression tendre et affectueuse de ma reconnaissance. Il m'assura que nous n'avions plus rien à craindre; nous étions déjà dans le défilé qui conduit dans le centre de la Sphacie et traverse toutes les montagnes Blanches; on ne pouvait nous surprendre avec assez de forces, et la plupart des villages par lesquels nous devions passer étaient dans le parti d'Androlio. Je m'efforçai en vain de persuader à ce Grec, vraiment digne de son illustre origine, que la seule curiosité, la soif de savoir, et l'envie de comparer différentes espèces d'hommes m'avaient fait entreprendre ce voyage: il ne voulut jamais rien croire; il exigeait pour prix du service qu'il m'avait rendu, que je lui révélasse ce qu'il appelait mon secret. Il me jurait une discrétion à toute épreuve, et m'adressait sur l'état de la France et de l'empire turc des questions qui auraient fait honneur à quelques-uns de nos politiques, et qui prouvèrent I que le génie et le puissant attrait de la liberté
! peuvent, sans le secours des connaissances ac-
\ quises, élever l'esprit de l'homme aux plus hau-
tes combinaisons.
En considérant la petite quantité de terrain i propre à la culture qui se trouvait dans cette con-
276 LKS SPH AGIOTES*
irée, en voyant la sécheresse et l'aspérité des montagnes, j'aurais pu m'étonner de la popu* lation de ce pays et du constant amour des Spfaa* ciotespour leur sol ingrat; mais tel est le charme de la vie pastorale , qu'ils n'abandonnent jamais leurs rochers et méprisent les plaines fécondes qui les entourent. Ils ont beaucoup de chèvres d'une excellente espèce , et fabriquent des fromages d'une pâte très-fine qui sont recherchés dans tout l'Archipel ; voilà leurs richesses : elles suffisent aux échanges. La Morée leur fournit les vins et les liqueurs qui leur manquent; ils ne connaissent point d'autres besoins. Je ne séjournai pas davantage dans ces gorges profondes , où d'heureuxy de bizarres caprices de la nature m'arrêtaient à chaque pas 9 ni sur ces sommités où je retrouvais des restes des anciennes forêts de la Crète et des neiges amoncelées.
M'étant assuré qu'il n'y avait aucun débouché du côté de l'ouest, je suivis la route qui me ramenait vers la Canée. Nos guides nous quittèrent à la sortie des gorges de Schiffols, après avoir fait halte avec nous au village de ce nom, où nous trouvâmes quelques hommes armés qui gardaient aussi ce passage. Androlio me donna des preuves d'une véritable affection. Lui et ses amis déchargèrent leurs armes en tirant sur un chêne qui fut frappé d'autant de coups. Ce salut
SORTIK DE L.\ SPHACIE. 277
fit frémir les Turcs qui, découvrant au loin la plaine de la Canée et les terres du cap Meleck , reprenaient enfin courage et hâtaient le pas de leurs chevaux fatigués. Androlio, remarquable au milieu de ses compagnons, me dit adieu, tenant d'une main ses armes et son bonnet rouge, et me montrant de Tautre les cimes des montagnes que nous venions de franchir, comme pour m'inviter à y revenir un jour. Le papas satisfait était ^ pressé de s'en retourner à son couvent, y jouir de sa petite fortune; mais le malheureux ne prévoyait pas qu'une dure captivité serait le prix de sa complaisance. J'ai su que, peu de jours après, le pacha de Candie, instruit par les Turcs de mon escorte, l'avait fait enlever et mettre en prison.
En sortant dès gorges de Schiffols , nous descendîmes longtemps par des pentes assez douces et des coteaux bien cultivés. Le village de ProsnéroSy que nous traversâmes, marque la frontière de la Sphacie et l'entrée de la province d'Apocorana. Non loin de là est Vaslé, bourg considérable et bien bâti; nous nous y arrêtâmes après une longue et fatigante journée. Ce bourg est presque tout peuplé de Grecs; un immense rocher plat couronne un coteau fertile qui forme l'extrémité et la dernière arête des montagnes Blanches du côté du nord. D'abondantes sources