ARRIVÉE A LA SUDE
jaillissent du pied de cette masse sur laquelle est bâti le village. Tous les accès en sont faciles et paraissent avoir été préparés avec soin. J'ai cru reconnaître la position de l'ancienne ville d'Aptère, que Strabon et d'autres géographes placent dans cette partie de l'île et dans l'intérieur ; il serait facile de trouver dans la plaine d'Apocorana le Muséum ou champ célèbre par le combat des Muses contre les sirènes, et dans lequel celles-ci, vaincues et désolées d'avoir perdu le prix du chant, arrachèrent leurs plumes et se jetèrent dans la mer. Le champ garda le nom des vainqueurs, et de là vient celui deMusée. La ville ^LÂptère ou Apteroriy qui veut dire sans plumes, conserva cette fabuleuse tradition.
Le lendemain fut un beau jour; je congédiai à Candie mes deux coquins de Turcs qui étaient devenus plus insolents en apercevant les minarets de leurs mosquées. Nous nous quittâmes bien mécontents les uns des autres , mais charmés de dissoudre une société si mal assortie. Je revis avec une véritable joie le port de la Sude. J'avais renvoyé tous les chevaux, excepté le petit cheval arabe que je fis accepter à mon aimable compagnon de voyage \ et , suivant à pied le bord de la mer , nous arrivâmes , après quatre heures d'une marche pénible , à la vue du mouillage de la corvette. Il faut avoir couru les mêmes dangers,
RKTOIIR A LA CANÉE. ÎI79
éprouvé les mêmes fatigues , pour concevoir le plaisir que nous fit la vue du drapeau blanc , flottant à la poupe de notre vaisseau. Nous saluâmes le pavillon en déchargeant nos armes qui n'étaient plus qu'un poids inutile. A ce signal, le canot léger vint à force de rames nous prendre au rivage; je m'élançai le premier au milieu des matelots qui témoignèrent une joie franche de me revoir, et j'y fus bien sensible. Je ne trouvai à bord qu'un officier qui me dit que j'étais attendu à la Canée par M. de Bonneval, et je me hâtai d'aller l'y trouver. M. de Bonneval avait eu à surmonter pendant mon absence beaucoup de difficultés. Le peuple alarmé s'en prenait à lui de mon voyage, qu'on regardait comme l'annonce certaine d'une prochaine révolution. La fermentation était excessive, et il ne fallut pas moins que sa fermeté, sa vigilance et son adresse pour contenir les esprits, et parvenir à dissiper tous les soupçons. Il me restait encore à connaître un point essentiel à l'extrémité la plus occidentale de l'île, le mouillage et les forts des Grabuzes. M. de Bonneval , qui avait reconnu les environs de la Canée, n'avait pas jugé convenable de pousser plus loin ses recherches pour ne pas réveiller la défiance. J'entrepris donc cette dernière course pendant qu'on annonçait le départ de la corvette.
a8o DISPOSITION INTÉRIEURE d'uN SÉRAIL.
Cependant je m'occupai plusieurs jours du but apparent de mon voyage, et j'étudiai un peu plus à loisir les formes particulières et barbares de l'administration turque : j'avais acquis déjà une connaissance assez réfléchie des mœurs de ce peuple, aussi doux dans les détails de la vie privée qu'il est intolérant et féroce dans ses rapports avec les étrangers, impétueux dans ses mouvements, irrésolu, apathique,. faible, atroce dans sa vengeance, n'ayant au lieu d'esprit qu'une aveugle rage sans motif et sans frein.
Je désirais depuis longtemps de visiter l'intérieur et la distribution d'un sérail, pour être à même de juger jusqu'à quel point sont poussées les précautions injurieuses des musulmans. J'eus à souhait l'occasion de satisfaire ma curiosité. Un riche marchand turc , très-connu de M. Magallon, et qui passait pour un homme de goût, venait de faire bâtir une belle maison ; il devait l'habiter dans peu de jours, et j'eus la permission d'en examiner à loisir tous les détails. L'entrée et la décoration extérieure n'offraient rien de remarquable, puisqu'il n'y avait sur la rue que quelques jours ou lucarnes très-élevées. Trois fortes voûtes, à plein cintre , soutenaient le corps du logis du côté de la rue. On entrait sous l'une de ces voûtes, à l'extrémité de laquelle était une cour carrée avec une fontaine dans le milieu.
DISPOSITION INTÉRIEURE U UN SERAIL. SèSl
Deux portes opposées conduisaient à deux escaliers : celui de la droite, qui se trouvait dans le corps de logis dont j'ai parlé, était l'entrée du harem ou sérail; celui de la gauche conduisait aux appartements du maître de la maison. Tout le rez-de-chaussée était abandonné aux esclaves , ou servait de magasin. La maison n'avait qu'un seul étage. La porte du harem, fermée d'une triple serrure, donnait dans un vestibule sombre sous l'une des voûtes, au bout de laquelle était un escalier étroit, roide et d'une forme désagréable ;. une seconde parte à grillage en fermait l'issue. Là, commençait une galerie, régnant dans toute la longueur du bâtiment, et éclairée seulement par des jours élevés et donnant sur la rue. Cette galerie était fort propre et fort simple, bien boisée et sans le moindre ornement. A droite^ et du côté de l'intérieur, je vis trois portes qui conduisaient à autant de chambres différentes, toutes séparées entre elles. Une petite fenêtre grillée se trouvait dans l'intervalle de chaque porte avec celle qui la suivait : on me dit que c'étaient les appartements des femmes. Ils étaient richement meublés avec des tapis et des sofas régnant tout autour de la chambre; la boiserie s'élevait aux deux tiers de la hauteur des murs, et la corniche qui couronnait ce lambris était chargée de vases, de cristaux, de parfums et de fruits..