‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 45 sur 102 · DISPOSITION INTÉRIEURE D*UN SERAIL · texte numérisé non relu

DISPOSITION INTÉRIEURE D*UN SERAIL

Deux fenêtres, également grillées, prenaient des jours sur une terrasse fort étroite, élevée au-dessus de la cour et parallèle à la galerie dans toute la longueur du bâtiment; mais un mur surmontait le parapet de cette même terrasse jusqu'à la hauteur des fenêtres, et ne permettait pas de voir dans la cour. Au pied de ce mur était une banquette ou plate-bande remplie de fleurs , que les belles prisonnières cultivaient avec soin.

L'autre moitié du bâtiment comprenait les salons ou appartements communs, dans lesquels on entrait par la galerie. Le premier, surnommé salon d'été, très-vaste et d'une forme ovale , était remarquable par son plafond aussi haut que celui des chambres. A l'extrémité opposée aux fenêtres, on avait placé un buffet très-élevé; et une petite galerie séparait du reste du salon et du passage des esclaves, une estrade couverte de tapis, et autour de laquelle régnaient des sofas. Le meuble de cette pièce était riche et même élégant. Des étoffes d'une laine fine et moelleuse couvraient les lits, et les carreaux étaient revêtus de brocart bleu et or. On avait partagé en deux parties le salon d'hiver qui succédait à celui d'été; la première formait une antichambre, dans laquelle était un escalier conduisant aux entre-sol pratiqués au-dessus de cette pièce pour le logement des femmes esclaves. I^es plafonds de ce

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salon étaient très-bas, et le meuble était en velours.

A l'autre extrémité de la galerie , et en retournant vers le fond de la cour, se trouvait une grande cuisine dont la porte donnait sur la terrasse; venaient ensuite un corridor, qui formait la communication de l'appartement du maître de la maison avec celui des femmes, et non loin de la cuisine la salle des bains, semblable à la plupart des bains des Turcs, tous d'une forme ronde, éclairés par en haut,^et tous revêtus de mar-^ bre. Telle était la disposition du bercail. Quant à l'appartement du maître, il n'avait rien de remarquable que la commodité et la richesse de son ameublement. La chambre formait une espèce d'arsenal où l'on voyait suspendues, autour des sofas, des armes de toute espèce, reluisantes d'or et de pierreries. Tout près était une salle de bain particulière, et outre cela une fontaine pour les ablutions. Ce Turc habitait depuis quelque temps cet appartement; le nombre et la richesse des vêtements jetés çà et là, les tapis les plus ra-res, les urnes remplies d'eau de rose et d*autres. parfums, l'odeur aromatique du bois d'aloès ré-pandue dans toute, cette maison , me donnèrent une idée du luxe et de la magnificence intérieure des musulmans.

Après avoir séjourné quelquesjoursàlaCanée,.

*i84 ROUTE DES GRABUZES.

pour aller reconnaître le port et le mouillage des Grabuzes qui se trouve à l'extrémité la plus occidentale de l'île, je traversai la plaine de la Canée, riche et bien ornée par les oliviers et les orangers dont elle est couverte. Je me sus gré d'avoir réservé cette course pour la dernière, car, après avoir cheminé quelques heures sur le bord de la mer, je m'en éloignai ensuite pour voir le bois Platania, ainsi nommé à cause des nombreux platanes entremêlés de treilles qui le composent; une belle rivière, dont le volume d'eau est considérable en toute saison, arrose cette foret, qui fut toujours respectée parce que sa proximité de la Canée la rend précieuse à cette ville. Je la parcourus^ tout en me rappelant la fable de Diane Dictime, dont le temple fut sans aucun doute consacré dans ces lieux, et j'arrivai au couvent de Gonia, au pied des montagnes qui forment le cap Spada^ autrefois appelé Psacum Promontorium , où je passai la nuit. Je n'y trouvai point la misère affreuse des anachorètes dont les chaumières m'avaient souvent servi d'asile. Ceux-ci, plus civilisés, plus adroits, ont fait de leur couvent une espèce de maison de plaisance où les Turcs viennent en partie déplaisir. Ces moines, empressés à les servir, se sont ménagé leur protection, et vivent dans une sorte d'aisance. I^eur maison est bien bâtie, leur jardin bien cultivé; la cha-

ARRIVÉli; AU FOUT DES GRABUZES. ^85

pelle est un peu négligée , mais ils vivent en paix, et recueillent de très-bon vin.

Le lendemain, ma route fut pénible, parce que, pour l'abréger, je voulus passer par-dessus la crête des montagnes du cap Spada, d'où je descendis dans la plaine et sur la plage de Chissamo; là, je n'eus pas de peine à reconnaître l'emplace-' ment de l'ancienne ville de Chisamum, dont le nom s'est conservé , et où l'on voit encore quelques ruines des jetées qui formaient un des meilleurs ports de l'île de Crète.

Au delà de Chissamo, on touche presque à l'extrémité de l'île, et il n'y avait plus de chemin pour parvenir au mouillage des Grabuzes. Un des janissaires du consul , qui m'accompagnait, nous indiqua un sentier. C'est bien à nos chevaux qu'il faut laisser l'honneur de cette journée, à travers des rochers glissants, d'où à chaque instant nous étions menacés d'être précipités dans la mer, blanchissante d'écume. Mais ce n'était pas là en*core la tâche la plus difficile ; il fallait arriver au fort des Grabuzes, persuader aux Turcs que la corvette du roi devait y venir mouiller pour croiser contre des corsaires, et, sous ce prétexte, reconnaître les fortifications d'un mauvais château et sonder le port. Le janissaire qui m'escortait, persuadé d'avance de la vérité de cette fable, me conseilla de passer tout de suite sur l'îlot des

a86 DIFFICULTÉS AVEC LFS TURCS.

Grabiizes, et de laisser nos chevaux en deçà. Cet homme connaissait beaucoup un chef de janissaires , exilé depuis peu de temps au fort des Grabuzes à cause de l'émeute de la Canée; il ne douta pas, ni moi non plus, que cette protection ne fût suffisante.

J'appelai le bateau et me hasardai imprudemment sur ce bord ennemi. Il était nuit; nous nous réfugiâmes dans une mauvaire cabane, au bord de la mer, et nous envoyâmes notre parlementaire dans le fort. Il tarda longtemps à revenir, et nous étions très-inquiets sur le succès de sa négociation , quand nous entendîmes des cris sur la montagne et quelques coups de pistolet. A peine avions-nous pris nos armes, qu'une troupe de Turcs entra le sabre à la main dans la cabane où nous étions* Us nous interrogèrent très-impoliment, et nous entraînèrent vers le bateau. J'adoucis un peu les expressions de cette retraite qui ne fut pas parfaitement honorable ; je m'en tirai cependant un peu plus heureusement que mes compagnons, parce que, ayant distingué le chef à son turban , je le joignis en appelant à moi mon janissaire, mauvais négociateur. Je crois qu'à la manière dont je saisis la ceinture de ce Turc, ayant mon pistolet armé, il comprit que je m'attachais à lui pour qu'il me répondît du mouvement de ses compagnons. Il modéra sa

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troupe et entra avec nous dans le bateau; je ne le quittai point, et lui fis dire par ]VL Magallon, qui vint se ranger auprès de moi, que j'étais fort surpris de cette réception à un capitaine de vaisseau du roi de France; qu'assurément j'en tirerais vengeance; qu'à la vérité j'étais personnellement entre ses mains, mais que si on faisait un mouvement contre aucun de mes gens, il pouvait être sûr que c'était le signal de sa mort. Quelque court que soit le trajet des Grabuzes à la terre , le temps me parut long; la lune la plus claire me permettait de compter les brigands qui s'étaient jetés dans le bateau avec nous. Nous étions quatre contre quinze; enfin ils nous remirent à terre et retournèrent à leur repaire.

Nous partîmes du port de la Sude le 1 8 décembre 1783, pour aller reconnaître la place de Naples de Romanie dans le fond du golfe de ce nom. Les vents nous servirent d'abord assez bien, mais nous essuyâmes une nuit très-orageuse à l'entrée du golfe. Nous ne mouillâmes que le i[\ dans la rade de Naples de Romanie, où nous attendait M. de Châteauneuf , que M. de Bonneval avait connu autrefois à Smyrne , et dont les lumières et le caractère nous devaient être extrêmement utiles. M. de Châteauneuf, homme de beaucoup d'esprit, s'est distingué dans les différentes missions qui lui ont été

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