‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 50 sur 102 · MJ^MOIRE SUR LA · texte numérisé non relu

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« méditait ni à s'y créer une nouvelle armée. «Toutefois.il réussit à faire déclarer la guerre a aux Russes. On se rappelle l'affaire du Pruth et ce la paix honteusement vendue par un vizir, Bal- « tagi-Méhémet , entre les mains duquel le sort c( avait mis le plus redoutable ennemi de Fempire « ottoman ; et l'on sait que la rétrocession d'Azof « fui le seul avantage que la Porte retira de cette c( fameuse campagne; mais depuis, Charles XII « ne réussit pas à renouveler la guerre, et, peu « de temps après , le traité d'Utrecht rétablit la « paix en Europe.

« Cependant les derniers succès des Ottomans « ayant momentanément réveillé leur esprit de ti conquêtes , ils voulurent reprendre la Morée «aux Vénitiens; l'empereur se déclara pour la « république ; et , le prince Eugène ayant battu « les Turcs à Péterwaradin et à Belgrade, la paix « de Passarowitz fut conclue par la médiation de « l'Angleterre.

« Pierre le Grand , profitant des troubles de la « Perse, chercha à en partager les dépouilles et « à s'agrandir vers la mer Caspienne; c'est vers « ce temps-là que les ambassadeurs du roi à la « Porte commencèrent à s'ingérer dans les affai- « res de la Russie; on alla même jusqu'à proposer « une alliance qui fut rejetée par le régent. Ce- « hii-ci maintint avec raison les intérêts de la

a Suède , et cette base plus naturelle n'a pas varié « depuis.

« La mort de Pierre I®' empêcha Tefifet de la « convention de la Russie avec la Porte par rap- « port à la frontière de la Perse, et Catherine F* ce négligea de la reprendre ; la médiation de la a France fut interrompue, et la cour de Péters- <c bourg adhéra au traité de Vienne.

a Je m'arrête à cette dernière époque qui a « invariablement fixé l'alliance naturelle entre les a deux cours impériales, et sapé les fondements a de l'empire turc ; et sans rappeler les révolua tions de la Perse et la part que prirent les Turcs « aux guerres qui en furent la suite, je me hâte a d'arriver à une époque plus rapprochée de nous, c( et qui marqua d'une manière surprenante aux a yeux de toute l'Europe l'accroissement des force ces moscovites.

a La France avait toujours évité avec soin de a former une alliance avec la Porte, dans la « crainte d'allumer une guerre générale. Cette a politique nous permettait sans doute de profi- « ter des diversions opérées par les forces ottoff mânes du ^côté de l'Empire ; mais elle était favo- « rable à la cour de Russie et à l'extension de oc ses projets. C'est ce système de temporisation « qu'on suivit dans l'affaire de Pologne; et lors- « que la Porte mit son intérêt au prix d'un traité

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« offensif, on préféra d'abandonner l'élection du m roi Stanislas.

« Cependant la guerre entre la Russie et la « Porte éclata en T735. L'impératrice Anne la « déclara contre l'avis de ses ministres et de toiic( tes les puissances médiatrices, et l'empereur a fut entraîné malgré lui, en conséquence de l'al- « liance des deux cours impériales. On peut lire et dans les Mémoires de Manstein les détails de « cette guerre et les campagnes du maréchal de (( Munich en Crimée ; je ne rappellerai point les « différentes expéditions contre les Turcs, les ce succès des Russes et des Impériaux, et la paix « trop précipitamment conclue par les généraux « de l'empereur au moment où les armées alliées « pouvaient se réunir. Ce qu'il y a d'intéressant à « observer, par rapport aux circonstances pré- « sentes, c'est que les Russes, pendant le cours a de cette guerre, apprirent à mépriser les forces « ottomanes ; et si elles imprimaient encore quelce que terreur aux Impériaux, la faiblesse réelle c( de ces milices était bien connue des Russes. a Toutefois la paix honteuse de Belgrade , consé- <c'quence nécessaire de la timidité des généraux « de l'empereur et du conseil de Vienne, répan* « dit en Europe une fausse idée de la puissance ff ottomane. La cession de quelques provinces « frontières, la restitution de la Moldavie par les

« Russes^ l'ambassade de Saïd-£ffendi, les allian- « ces avec la Porte recherchées par toutes les a puissances chrétiennes, prouvent assez l'opi- <c nion exagérée que l'on avait de ce contre* « poids.

« On a vu jusqu'ici l'instabilité de nos princi* « pes politiques, et la faute toujours reconnue, tf mais souvent répétée par notre cour, de s'in- « gérer dans les négociations de paix entre la « Porte et l'Empire, tandis que notre intérêt bien a entendu était la continuation de la guerre en- « tre ces puissances. La prétention de diriger « constamment et dans le plus grand détail les « moindres ressorts de la politique ottomane nous a a fait éloigner de la vérité : aussi ne put-on « réussir à engager la Porte à renouveler la a guerre contre la maison d'Autriche, à i'occa- « sion de la succession de l'empereur Charles VI.

a La liaison des deux cours impériales fut « relâchée par l'influence de M. de la Chétardie, « notre ambassadeur à Pétersbourg, à l'époque « de l'intronisation d'Elisabeth; mais quelques a efforts que Ton fît pour mettre encore une fois « aux prises les Turcs avec les Impériaux^ il fut cK impossible de les y déterminer. Sans doute <t aussi est-ce à cette inactivité qu'il faut attribuer ce les alliances de la cour de Pétersbourg avec le te roi de Prusse et l'Angleterre, le changement

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ce total du système politique, et le traité d'al- « liance de la France avec la maison d^Autriche.

« La base de l'union intime de la France avec « la Porte fut donc ébranlée pour la première i< fois au bout de deux cent vingt ans. Les Turcs, « par une omission reprochable, ne furent pas « même exceptés des cas d'offensive; maïs leur a neutralité , leur nullité pendant la' guerre a de 1755 à 1763, ne détruisit pas leur importe tance dans les affaires de l'Europe, toujours ff ramenée à cause de la position géographique a*de leur empire. Il semble même quà cette a époque on ait voulu intervertir tous les plans a naturels de politique, car la Russie abandonna « Talliance de la maison d'Autriche pour en con- « tracter une avec le roi de Prusse.

a C'est à la faveur de ces variations que Ca- <i therine il, après la déposition et la mort de « Pierre III, déploya son caractère entreprenant, a et jeta les fondements d'une politique indé- « pendante. On sait comment elle exerça sur la « république de Pologne la plus grande prépon- « dérance, au mépris de la France épuisée par « une guerre désastreuse. Cet événement fit ou- « vrir les yeux sur l'accroissement excessif de la ce puissance russe. Un de nos plus grands mice nistres prévit l'orage, et crut ne pouvoir le discc siper qu'en préparant une rupture entre la

<i Russie et l'empire ottoman. Les puissances du ff Nord paraissent , disait-il , attachées au char « de Catherine II. La Suède , par le succès des « cabales fomentées dans l'intérieur du gouver- « nement; la cour de Berlin, par l'intérêt de a diviser les deui cours impériales , enfin celle « de Londres par opposition à la France. 11 était « important de rompre cette chaîne; mais il ne a l'était pas moins de. soutenir l'empire turc et « de couvrir le secret de sa faiblesse ; les intrigues « sourdes de la France, et les violences commises « par les Russes en Pologne, déterminèrent enfin « l'explosion, et la guerre fîit déclarée.

a Les divers événements de cette guerre, la « neutralité gardée par les puissances voisines, « sont des faits trop récents pour qu'il soit' né- « cessaire de les résumer. Avait-on bien calculé a le danger de compromettre les Turcs ? Connaiscc sait-on leur faiblesse, l'avilissement de leurs « troupes, le désordre et la corruption de leur « administration? Cette guerre, qui devait arrêter a les projets de l'impératrice, en a hâté l'exécua tion : la marine ottomane a été détruite ; les « frontières de l'empire ont été ouvertes, et la (c capitale menacée n'a du son salut qu'à la ti* « mide ignorance du comte Orlow. On avait, à « la vérité, interrompu le fil des négociations de « l'impératrice dans le Nord ; mais au milieu de

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(c ses faciles triomphes elle osa repreiulre les tt projets de Pierre le Grand , et menacer l'empire (c ottoman d'une destruction complète.

a La paix , conclue par la médiation de la a France, en laissant respirer les Turcs accablés , a leur donnait le temps de se prémunir contre « de si redoutables ennemis; mais, loin d'en « profiter, ils n'ont rien fait pour mettre leurs « frontières en état de défense, et moins encore o pour se former une armée. L'impératrice, au a contraire , poursuivant l'exécution de son c( plan, a formé des établissements sur la mer ce Noire, et préparé, avec autant de secret dans le « cabinet que de forces et de moyens en camcc pagne, la fameuse invasion de la Crimée. Elle « a su profiter des nouvelles dispositions de la (C cour de Vienne , pour renouveler ses alliances a avec elle. L'ostensibilité de ses négociations « pour la neutralité armée avait détourné l'at- « tention des puissances belligérantes du vérita- « ble objet de ses démarches. Fausse médiatrice, (C elle cherchait à prolonger la guerre qui lui « donnait le temps de mûrir ses projets.

« C'est au moment de la paix conclue entre a la France et l'Angleterre , et lorsque nos forces a étaient dispersées sur tous les points du globe, « que cette ambitieuse princesse a fait éclater « ses illégales prétentions. Il était trop tard pour

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a S y opposer; on ne le pouvait que par les ar- « mes , et comme une telle démarche eût en- « traîné une guerre générale en Europe, et que <c nous n'avions pas les moyens de la soutenir, il « fallut souffrir la cession de la Crimée, si véri- « tablement contraire à nos intérêts. On ne de- « vait pas mettre en question si Ton s'opposerait ce à l'invasion, et toutes nos négociations n'ont ce eu pour objet que d'empêcher l'explosion qui « eût entraîné la chute de l'empire ottoman , la a destruction de notre commerce en Orient , et «c accru les avanjtages de position des deux cours fi impériales. Jamais négociation ne fut plus dif- « fidle et plus incertaine. L'impératrice ne de» a mandait pas mieux que de rester en paix et a d'obtenir par des menaces seulement la pos- « session de la Crimée. Il lui était bien plus ce avantageux de réserver tous ses moyens pour « former des établissements , quie de les consom- « mer dans une guerre pendant laqudle il lui eût « été difficile de recueillir tout le fruit de ses a victoires, n'ayant pas encore sur le Pont-Euxin ce la quantité de forces navales nécessaires pour « une grande expédition. L'empereur, qui avait <x. transporté par le Danube toutes les munitions « de guerre et de bouche ju3que devant Belce grade, était prêt à entrer ^i campagne; et ^ ce malgré sa prétendue modération, on peut

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c( croire qu'il désirait, qu'il espérait même que <x la Porte déclarerait la guerre à la Russie. Plus <c en mesure que cette puissance d'agir offensivece ment dans les plus belles provinces de la Tur* <c quie d'Europe , il devait se promettre des suca ces rapides, une meilleure part dans le partage, (c et surtout la facilité d'acquérir des ports dans « la Méditerranée, projet favori de la cour de a Vienne et nécessaire à la vivification du com- <K merce intérieur des États de l'Empire.

« La conduite du roi de Prusse dans cette « grande affaire parut fort oblique ; il évita d'y « prendre part, et son apparente indécision n'a « pas peu accru les prétentions immodérées de « l'impératrice.

« L'Angleterre , malgré ses liaisons avec la « Russie, par système d'opposition aux intérêts tt de la France, n'osa pas entrer dans cette ligue; <c outre l'épuisement de ses finances et la disper- « sion de ses fDrces navales, elle craignit l'évéte nement d'une campagne dans la Méditerranée, « où nous avions de grands avantages de position « et des ressources de toute espèce.

<f Quant aux autres puissances, leurs disposi- <c tions étaient moins importantes et moins dé- « montrées. On pouvait croire que la Suède aucc rait , selon les circonstances , profité d'une « occasion favorable pour recouvrer cette partie

« (le la Finlande si facilement conquise par le « maréchal de Lascy.

« Mais c'était à Constantinople que s'élevaient (c les plus grandes difficultés. Le fanatisme et « l'ignorance excessive des Turcs ne permettaient « pas de connaître leur véritable situation ; et « si les principaux ministres , mieux instruits de « la pénurie des moyens , sentirent la nécessité <c où ils étaient d'acheter la paix par de honteux (( sacrifices, le peuple, toujours enflammé contre <c le nom chrétien, et plus vivement excité par « les humiliations que les Russes leur avaient fait c( subir, demandait ardemment la guerre; ce n est c( donc que par les insinuations de la cour de « France, et les menaces prochaines et précises « de l'empereur, que la Porte a été déterminée « à reconnaître la cession de la Crimée , et à « conclure le traité honteux de Ainal/'Kaifac.

« On a dit souvent que l'empire turc n'était « qu'un fantôme; il effrayait au moins par sa ce grandeur et par le rassemblement rapide de « ses forces; mais, aujourd'hui que le secret de « sa faiblesse est divulgué, il est aisé de se con- « vaincre de la nullité de ses moyens de défense. <c On connaît la mauvaise constitution de ses « armées et de sa marine , mais on n'imagine pas « jusqu'à quel point l'esprit de rapine a corce rompu toutes les branches. On peut démontrer

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« jusqu'à Tévidencc qu'un plan de régénération « est impossible à exécuter } les efforts les mieux <c dirigés ne sauraient avoir d'autres effets que c< de pallier temporairement des maux incurables. (f Cette vérité devrait être la base de tous les ce mouvements politiques relatifs au soutien de « cet empire. Les Turcs attaqués par des troupes « réglées et aguerries doivent être détruits ; Tance cien esprit de la milice ottomane n'existe plus ; (X ce fanatisme qui les rendait invincibles n'a « d'autre effet parmi eux que de répandre là u terreur dans tous les ordres de l'État; ils « croient le moment de leur destruction arrivé ce et n'opposeront qu'une faible résistance à leurs a ennemis.

« Devons-nous mêler nos armes avec celles c< d'un tel peuple? Devons-nous porter le théâtre « delà guerre jusque dans la mer Noire, et couvrir a nous-mêmes , pour quelques instants , la capi- « taie de cet empire? Pourrons-nous faire de tels « efforts, lorsque nos ennemis naturels entre- « ront dans la ligue des puissances rivales et si « intéressées à détruire notre commerce du Lecc vant? Devrions-nous, au moment d'un démem- (T brement, nous emparer des meilleurs postes <c de ces contrées, et saisir en Egypte et en Syrie ce les véritables sources» de l'abondance et du ce commerce ? Ces questions pourraient être éclair-

<c cies et traitées séparément. Uinstant qui en a déterminera la solution sera plus ou moins c( hâté y ^lon le succès des établissements russes c( en Crimée, et l'adhésion du ministre ottoman ce aux principes que nous cherchons à lui sug- « gérer.

« L'impératrice poursuit avec constance son tf plan de conquêtes; elle veut faire de la Tauride a une province absolument russe. Les Tartares « qui l'habitaient ont été exterminés ou chassés; « on y appelle une population nouvelle; on en- « courage les émigrations des Grecs; et ce pays « si fertile sera bientôt abondant en ressources. « Les ports de Théodosie, ci-devant Caffciy et de « Sébastopolis I ci-devant Âhlkioty sont des po- « sitions propres à de grands établissements de « marine, et deviendront en peu de temps le <c foyer des armements dirigés contre Constanti- « nople. On objecte vainement le grand éloigne- « ment de Pétersbourg, l'inconvénient de diriger « la masse des richesses et des productions com* a merciales , la dépopulation des provinces inté- (c rieures, le mauvais état des finances, enfin la *i scission de l'empire russe, nécessairement ence traîné par la trop grande extension de ses (c membres. La conquête de Byzance balancera « tous ces désavantages y et la mémoire de Pierre c( le Grand ne sera pas moins honorée sur les

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