‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 55 sur 102 · LEMNOS · texte numérisé non relu

LEMNOS

qui employèrent trois ans à les soumettre, et démantelèrent leur ville. On peut encore reconnaître •l'enceinte de cette dernière par l'élévation du terrain; on y voit même une partie de muraille faite avec d'énormes quartiers de marbre très* proprement posés. J'allai visiter quelques tombeaux, faits d'un seul bloc, qui ont été ouverts et dégradés; je n'y vis aucune inscription. Peutêtre un voyageur plus instruit y aurait-il reconnu le tombeau de Cassius, l'un des meurtriers de César, qui se tua lui-même , et que Marcus Brutus fit enterrer dans cette île.

De ThasQS nous allâmes à Lemnos pour reconnaître le port Saint-Antoine, l'un des plus beaux de l'Archipel, et pour en lever le plan. On n'avait encore que celui qu'avait publié le comte de Choiseul-Gouffier dans son Voyage de la Grèce. Je le vérifiai et le trouvai trèfr-incorrect , surtout pour l'entrée du port et les parties de côtes adjacentes.

Il ne reste à Lemnos aucune trace de l'ancieni^ ville d'Ephaestia, ni d'autres monuments indiqués par de savants voyageurs. J'allai visiter les forges de Vulcain', ou le volcan éteint dont le CTatère se trouve vers le centi'e de l'île, et qui la fit ap»peler , par les anciens , la brûlaute Lemnos. £n achevant de traverser l'île, de l'est à l'ouest, je me rendis à la ville de Lemnos, sur la côte occident

35^ l'aga de lemnos.

taie; elle a été bâtie sur les ruines de l'ancienne Myrrine, qui passait pour Pune des villes les plus agréables de la mer Egée. Sa position auprès d'un rocher élevé qui s'avance dans la mer est très-pittoresque. Le château qui la commande est devenu fameux par le siège qu'en firent les Russes dans la dernière guerre, après qu'ils eurent détruit, àTchesmé, jusqu'au dernier vaisseau de la flotte ottomane. Tavais à cœur de bien connaître ce poste important; le comte de Bonne val m'adressa à Kerim-Aga, qui y commandait, comme un officier de son équipage, qu'il chargeait de lui porter des plaintes sur le refus qu'avaient fait quelques habitants de nous vendre des provisions. Je ne pus pénétrer dans le château. Kerim-Aga, lun des plus sociables Turcs que j'aie rencontrés, me reçut dans le jardin de la maison qu'il occupait à la ville. Je fus admis à fumer avec lui et ses officiers , pendant des heures entières, dans un fort joli kiosque, accroupi autour d'un'bassin de marbre , les yeux fixés sur le petit jet d'eau. Fatigué de cette stupide contemplation , je voulus parcourir le jardin : a Pourquoi te lèçes-tu? me dit Kerim. — Je « veux me promener, — Tu es fou; il ne faut pas « changer de lieu sans raison ^ et tu ne seras pas « si bien assis là-bas qu'ici. » L'aga répondit obligeamment à toutes mes questions. Je hasardai de

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montrer le désir de visiter le château ; mais il se reftisa à satisfaire ma curiosité sur ce point. Je venais de prendre congé de lui, et je me disposais à retourner à la corvette, lorsque nous ressentîmes une secousse de tremblement de terre, dont les habitants ne parurent point s'alarmer.

Nous fîmes en vingt-quatre heures le trajet de Lemnos à l'île de Myconi , où M. de Bonneval se décida, fort heureusement, à mouiller plutôt qu'à celle du Tyne, qui en est très-près, mais où la peste venait de se déclarer. Nous devions visi-^ ter les côtes de l'Asie Mineure, au-dessous de Smyrne, et aller ensuite à Alexandrie; mais le fléau qui ravageait ces pays et toute l'Egypte, nous décida, quoique à regret, à renoncer à ce projet.

Nous passâmes six jours aii mouillage devant la jolie petite ville de Myconi. Notre dessein était d'abord d'examiner la rade formée par l'île de Myconi, celles du Tyne et de Délos, et le passage le plus fréquenté pour entrer dans la mer Blanche, mais un autre objet excitait encore notre curiosité. Le gouvernement russe avait récemment établi un consul général à ce point central de l'Archipel : c'était le comte Wanowich, que mon collègue avait beaucoup connu à Trieste. Cet officier, qui s'était fort distingué dans la dernière guerre, s'empressa de nous recevoir danà I. 5^3

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une helLe maison qu'il venait de fjsiire bâtir, et qu'il oraait et entourait de jardins. C'était, npu^ dit-il , la dernière retraite qu'il s'était choisie. Le gouvernement turc avait conçu quelque ombrage d'un si grand établissement ; mais telle était ^ors l'influerjce de la cour de Pétersbourg et la crainte qq'elle inspirait, que le comte de Wanowich était, à bien dire, le seigneur de Tile, et agissait en maître plus que l'aga qui y commandait.

Les habitants de Myconi, tous adonnés au cabotage, sont presque toujours à la mer, et quand on parcourt cette petite ville, bien bâlie et proprement tenue, on ne rencontre que des femmes et des enfants. Le sang y est fort beau| nous pûmes en juger à la petite fête que nous donna le comte de Wanowich. Plusieurs familles des îles voisines^ quelques-unes de 3myrne et d'autres parties du continent s'étaient réfugiées alors à Myconi, où le consul veillait avec zèle à l'exécution des règlements sanitaires. La variété des costumes rendait cette a^emblée aussi agréable que singulière, et il serait difficile de peindre la grâce, la précision et l'ensemble que ces belles Grecques mettaient dans leur danse, appelée Romec4 9 et dont M. Guys a dpqné une excellente dissertation dans ses lettres sur la Grèce.

Le calme nou^ retint au mouillage plus longtemps que nous pussions voulu ; nous ne quitta-

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