‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 56 sur 102 · PAROS · texte numérisé non relu

PAROS

mes les belles Myconîennes que le 7 juin , et nous fîmes route sur Tile de Paros en passant par le canal de Délosv Comme notre but était de visiter le port de Naussa , que les Russes avaient choisi au milien des Cydades pour y retirer leur flotte , nous ne nous arrêtâmes pas à l'ile de Délos^ qui n'offrait aucune recherche utile à l'objet de nott*^ mission; mais je n'en regrettai pas moins de ne pouvoir mettre le pied sur l'île sacrée où le temple d'Apollon attirait autrefois les hommages et les magnifiques offrandes de tant de peuples di^ vers. On ne voit plus que des nochers déserts ^ on n'entend plus que les cris lugubres de quelques oiseaux sauvages dans ces lieux enchantés où des chœurs de jeunes filles faisaient répéter aux échos les immortelles chansons de Pindat^ et d'Homère.

Le port de Naussa ^ sans avoit* l'avantage des ports fermés, puisque son entrée est de la largeur de huit cents toises, en a tous les inconvénients , en ce <{u'il est très-^difficile d'en sortir avec les vents au nord , qui soufflent aussi fréquemment que vivement dans ces parages. La haute mer qu'ils y élèvent et les courants qui portent dans le sud-^est et le sud-ouest ne permettent pas de rendre des bords avantageux. On nedoit le tenter qu'avec des bâtiments qui s'élèvent avec facilité dans le vent; mais ce qui décida l'amiral Orlow à former un

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établissement solide à Paros, ce fut la position de cette île, si près des principales entrées de l'Archipel , et la facilité de recevoir des secours et des vivres des îles environnantes. Il était alors paaître de la navigation de l'Archipel, et comme il suffisait de quelques frégates pour tenir les principales croisières et y faire d'immenses pri* ses, l'escadre russe , une fois renfermée dans le port de Naussa, n'eut jamais besoin d'en sortir; et, sûr de ne point y être inquiété par des forces supérieures , l'amiral y forma son entrepôt général. Les Russes eurent tout à créer pour leur établissement. Ils construisirent des casernes et des magasins de toute espèce. Tout cela fut bâti à la hâte, sur de mauvais plans et avec peu de solidité, quoiqu'ils eussent sous la main les meilleurs matériaux possibles. Il y a au fond du port, en. dehors du village, une fontaine très-abondante, que les Russes avaient conduite dans des canaux jusqu'au bord de la mer, où ils avaient fait deux belles aiguades. Ils avaient fortifié les points principaux, élevé des batteries à l'entrée du port, mais tous ces ouvrages furent rasés lorsqu'ils quittèrent Paros. On ne pourrait enfin s'établir dans cette île, et donnera l'escadre mouillée dans le port de Naussa une entière sécurité, qu'en défendant les points de débarquement qui se trouvent à l'est et à l'ouest.

GROTTE d'aNTIPAROS. 357

Ayant achevé de lever le plan du port et de reconnaître Tintérieur de l'île avant que mon collègue eût terminé ses relèvements et ses recherches nautiques y je profitai de quelques jours de loisir pour aller visiter la grotte d'Antiparos, Quelques officiers de l'état-major de M. le comte de Bonneval m'accompagnèrent, et un prêtre italien , fort intelligent , s'offrit pour nous servir de guide. Nous partîmes dans un bateau zantbiote bien armé, et, par une belle nuit et un temps calme, nous descendîmes le canal entre les deux îles. Munis de cordages et de flambeaux et suivis des matelots les plus adroits et les plus hardis de notre équipage, nous arrivâmes de bonne heure à l'entrée delà grotte, qui se trouve sur la sommité de la montagne la plus méridionale de l'île, et qui n'est éloignée du bord de la mer que d'environ une demi-lieue. C'est un antre d'environ soixante-douze pieds de profondeur, dont la voûte naturelle parait avoir quarante pieds d'élévation. On voit entre les rochers qui la forment des congélations dont la couleur a été altérée par le contact de l'air, et la colonne naturelle qui se trouve au milieu de ce vestibule ne contribue pas peu à l'embellir. Les guides que j'avais fait venir du village d'Antiparos n'étaient pas ceux dans lesquels j'avais le plus de confiance ; la relation et les dessins

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exacts de M. le comte de Ckoiseul étaietit les meilleurs indicateurs que je pusse désirer. J'avais aussi le judicieux Toumefort, et je prenais un plaisiir extrême à comparer, avec ce que j'avais sous les yeux, les relations de ces voyageurs.

Cette première entrée de la grotte n'a sans doute rien d'imposant; mais je fus frappé de son^ étendue , de la richesse et de la forme bizarre de cette colonne cristallisée, qu'un jour piquant et le contraste de l'ouverture ténébreuse de la caverne rendaient encore plus brillante. Nous nous arrêtâmes quelque temps à lire les noms et les inscriptions de quelques voyageurs , et surtout celle de M. Nointel, ambassadeur de France, qui, le premier, visita cette grotte, et nous descendîmes ensuite, avec beaucoup de précaution , en nous aidant des échelles et des cordes qu'on avait fixées à l'entrée. On parvient au fond de la grotte, c'est-à-dire, à environ deux cents pieds de profondeur, par des passages étroits, d'une pente rapide, et qui , en quelques endroits, paraîtraient dangereux sans les précautions qu'on est obligé de prendre, et à l'aide desquelles on parvient à franchir les obstacles. T^'un de ces obstacles est un rocher arrondi, au-dessous duquel est une espèce d'abîme, et le long duquel, il feut se laisser glisser en se tenant fortement aux cordages.

GROTTE d'aWTIPAROS. 35^

Lofrsijtt'on est arrivé au fond âe la grotte , on découvre une voûte très-élevée, toute couverte de congélations, dont les festons inégaux présentent les- formes les plus singulières. Le terrain sur lequel on marche est aussi couvert de cristallisations d'une forme pyramidale, correspondantes à celles qui pendent k la voûte et qui tapissent le pourtour de ta grotte. Les naturalistes appellent stalactites les glaçons ou pyramides renversées supérieures qui sont formées par la congélation des eaux infiltrées, et stalagmites, les inférieures formées par les gouttes surabondantes qui n'ont pas eu le temps de se condenser sur les stalactites. Parmi les masses irrégulières de cristallisations, on remarque la pyramide au pied de laquelle M. de Nointel fit célébrer la messe, la nuit de Noël 1673; je la fis éclairer par beaucoup de flambeaux pour mieux jouir de la beauté de sesformes. J'y remarquai différentes inscriptions, entre autres celte de M. de Choiseul-Gouffier.

Quelque certains que nous fussions qu'il n'y avait aucune issue pour pénétrer à de nouveaux abîmes, nous visitâmes avec soin toutes les cavités qui semblaient nous promettre de nouvelles découvertes. Mîalgré l'adresse et l'activité de nos gens , notre espérance fut trompée. Tantôt revenant sur la première route, tantôt descendant avec peine dans une espèce de puits dont le fond

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était accessible par un autre chemin, nous ne sortîmes jamais de cette grotte immense^ que la fumée de nos flambeaux avait déjà trop obscurcie. Nous descendîmes cependant par un escarpement très-roide, jusqu'à quatre-vingts pieds au-dessous du niveau de la belle salle et de l'autel. C'est à cet endroit que la grande voûte nous parut se terminer , et les roches brisées , à travers lesquelles nous étions parvenus , nous semblèrent être un écroulement de la partie la plus élevée de cette même voûte , qui avait cédé au trop grand poids des stalactites.

Après avoir passé une partie de la journée dans les entrailles de la terre y et en être sortis avec beaucoup de peines et de fatigues, nous nous rembarquâmes à l'entrée de la nuit; et comme le vent avait fraîchi du nord, nous eûmes bien de la peine à traverser le canal et à remonter jusqu'à Parechia, l'ancienne et superbe Paros , où nous n'abordâmes qu'à onze heures du soir.

La petite ville de Parechia, la plus riche de toutes celles des Cyclades, la même qui résista aux Athéniens et vit flétrir les lauriers de Miltiade, est dans une position fort agréable; ce port est très-sûr, mais l'entrée en est difficile. La beauté des marbres de Paros , si recherchés par les anciens, avait enrichi les habitants de cette

RUIIfES A PAROS. 36 f

île y où les artistes les plus célèbres venaient choisir leurs blocs et exercer leur ciseau. Les voyageurs ont longtemps exploité comme une mine, et épuisé enfin les belles ruines de Parechia. C'est là que furent découvertes, vers le milieu du XVII* siècle, les fameuses tables chronologiques connues sous le nom de marbres dArundeL Ce monument précieux, selon ce qu'en dit Tournefort, appartenait à M. de Peyrèse, conseiller au parlement d'Aix, dont le nom et le zèle pour le progrès des sciences sont à jamais consacrés dans les fastes de la littérature. La négligence ou la cupidité de ses agents le fit tomber «dans les mains de lord Howard, comte d'Arundel. On ne voit plus rien à Paros qui mérite l'attention des voyageurs, si ce n'est les immenses débris du temple de Cérès, que les Vénitiens employèrent à construire un fort, aujourd'hui ruiné : ce temple était d'ordre dorique, et je jugeai, par quelques fragments bien conservés, qu'il avait été bâti sur de grandes proportions. Nous vîmes aussi dans une église grecque quatre colonnes de jaspe, très-précieuses, et qu'il est étonnant qu'on y ait laissées; je copiai plusieurs inscriptions, mais je cherchai vainement, dans une grande quantité de bas-reliefs très-dégradés , quelque chose qui valût la peine d'être trans-^ porté.

36a l'attique.

M. de Bonneval était venu nous joindre à Parechia; nous en partîmes ensemble pour retourner à Naussa par terre , et nous nous écartâmes de la route pour visiter les anciennes carrières, où nous eûmes beaucoup de peine à pénétrer, à cause des recoupes dont elles sont encombrées.

La première tentative que nous fîmes pour sortir du port de Naussa , malgré le vent du nord , fiaiMit nous être funeste. La grosse mer et les courants nous ayant portés sur les écueils de l'entrée, le vent manqua tout à coup, et nous fûmes au moment de nous perdre. A force de travail et de bonnes manoeuvres nous nous tirâmes de ce mauvais pas. Deux jours après nous fûmes plus heureux, et M. de Bonneval, dbnt l'activité ne pouvait souffrir le moindre retard, profita d'un moment favorable pour mettre à la mer. Le lendemain, obligés de forcer de voiles pour doubler l'île de Thermie, écueil très-dangereux, notre grand mât consentit. Le même jour , 1 7 juin , nous arrivâmes à la rade d'Athènes et nous mouillâmes en diehors du port Pirée.

A peine fûmes-nous assurés que l'Altique n'était pas infectée de la peste, que je me hâtai d^aller visiter les ports du Pirée, de Munichie et de Phalère. Occupés à bien reconnaître ces positions et à déterminer leurs rapports et leurs avantages, nous nous plaisions, mon collègue et

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moi, à retr€>uver les ainciennes dispositions du terrain. Lès ruines de la forteresse laissent encore apercevoir la force et le bon choix du poste qui eoùta tant de sang à l'armée de Timpitoyable Sylla. On voit encore les chantiers où s'élteva tout à coup la plus formidable marine de Tantiquitéy et les vestiges de la muraille qui formait la consimunication du Pirée avec k vilte d'Athènes. Les yeux ne s'arrêtent que sur des points que l'histoire du bel âge de la Grèce ou les fables héroïques de son enSsmce ont rendus fameux, et que des événements récents, la renaissance de ce malheureux peuple, et ses nouveaux faits d'armes pour briser d'indignes fers, rattachent de nos jours à ces grands souvenirs. Cette consi*dération et le nouvel intérêt qui attire les regards de l'Europe sur ces parages , m'engagent à rappelerici , succinctement, quelques détails nautiques sur le golfe d'Athènes.

Le cap Malo , dans le sud-ouest , sur les côte» deMorée, et le cap Colonne, dans le nord-est, sur celles de l'Attique, forment Fentrée du golfe. Ce golfe a vingt lieues de profondeur et est parsemé d'îles^ dont quelques-imes sont habitées; à« Fentrée se trouvent celle de Pvrwsj dans le sudouest; celtes de- SainP^George et diArbona, dans l'est-sud-esl^, et celle dite Provençale ^ autrefois appelée Pato)cleïa.

364 MOCILL/iG£.

L'île de Porros a deux lieues de longueur sur une de largeur; ses mouillages sont bous; elle n'est séparée de la terre ferme que par un passage fort étroit. Ce que Ton appelle le port Porros est un vaste bassin sur la grande terre et couvert par l'île. On y trouve depuis vingt-cinq jusqu'à dix brasses d'eau. L'entrée de ce bassin , qui est du côté de l'ouest, n'a pas plus de cent cinquante toises de largeur.

En s'enfonçant davantage dans le golfe, on trouve l'île d'Égine ou jEgina , les écueils de Clide, d'Agistri, de Lagona, de Falcondy et de Calderony, tous inhabités, à l'exception de l'île d'Égine, qui a environ trois lieues de longueur et une et demie dans sa plus grande largeur. Le terrain en est montueux, et ses côtes, très-escarpées, ne sont accessibles que dans la partie du nord-ouest de l'île; celles-ci sont d'ailleurs entourées de bancs de rochers qui en rendent l'abord dangereuif.

A cinq lieues et demie dans le nord de l'île du cap d'Égine , et à environ dix lieues dans le nordouest du cap Colonne, se trouve le fameux port Pirée, dans la rade d'Athènes, aujourd'hui connu sous le nom de Port^Ljon. Il faut , pour se rendre dans ce port, après avoir doublé l'île Proi^ençaley faire route au nord-ouest et nord-x)uest-quartnord jusqu'à la hauteur de Falcondy, qu'on

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