‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 78 sur 102 · LIVRÉ CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRÉ CINQUIÈME

Premiers troubles dans Paris. — 14 juillet 1789, scène des invalides. — Première formation de la garde nationale de Paris.

— Licenciement des gardes françaises. — Mission à Rouen.

— Mémoire sur la constitution de l'armée. — Repas des gardes du corps. — 5 et 6 octobre 1789. — Organisation des départements. — Troubles dans le Midi. — Mission à Bordeaux , Montauban et Toulouse. — Travaux divers. — Mission en Alsace. — Fuite du roi , et arrestation à Varennes. — Retour à Paris. — Situation des esprits après l'événement. — Commandement à Metz. — Insurrection du régiment de Nassau.

— Formation de la première batterie d'artillerie à cheval. — Examen des papiers du marquis de Bouille. — Élection à l'assemblée législative.

(constamment occupé au conseil de la guerre et dans le cabinet du ministre , je ne m'éloignais que rarement de Versailles, et je suivais avec un vif intérêt les mouvements et les intrigues aux-^ quels donnèrent lieu les séances et les discussions orageuses des trois ordres avant leur réunion à

rassemblée nationale. Lorsque Necker fut renvoyé du ministère , et que le comte de Puységur et le comte de Saint-Priest , qui partageaient ses opinions, durent se retirer, le conseil de la guerre fut d'abord suspendu, et, bientôt après, supprimé.. Je fus gratifié à cette époque d'une pension de retraite; aucun des membres de ce conseil ne fut employé par le maréchal de Brogiie, entre les mains duquel furent remises les affaires de la guerre. J'accompagnai à Paris le comte de Puységur, et je retournai à Versailles pour mettre en ordre les papiers du conseil qui m'avaient été confiés. J'assistai aux mémorables séances de l'assemblée nationale pendant l'explosion des troubles de Paris; j'entendis les discours de Mirabeau, et sa fameuse adresse au roi pour le renvoi des troupes; je me, réunis à mes amis, MM. de Lameth, dont la famille était fort alarmée à cause des actes de violence dont ils étaient personnellement menacés. J'eus occasion de m'entretenir avec Barnave, Duport, le général de la Fayette et d'autres membres de la minorité de la noblesse , sur la situation critique des afr faires; à mes yeux la guerre civile était imminente , et je crois encore aujourd'hui que la bonté de Louis XVI, et son amour sincère pour son peuple, empêchèrent seuls qu'elle n'éclatât. Je rentrai chez moi, à Paris, le 1 3 juillet, avec le

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marquis de Lambert. Son hôtel était du faubourg Saint-'Gérmain ; j'étais logé dans la maison de mon beau-père , rue Thévenot ; nous nous séparâmes à la place Louis XY. L'aspect de Paris était sombre et triste: les événements def la veille, l'inutile et maladroit essai de la force, les charges de cavalerie contre la foule inoffeiisive, dans le jardin des Tuileries et sur les boulevards, avaient indigné et affligé tous les honnêtes citoyens. Un grand nombre de vagabonds étrangers à la ville de Paris, et qui s'y étaient jetés depuis le commencement des troubles, parcouraient les divers quartiers , se grossissaient des ouvriers qui désertaient leurs ateliers. Us s'étaient emparés^ çà et là^ de toutes sortes d'armes; ils poussaient des cris de révolte : les habitants paisibles fuyaient à l'approche de ces groupes; toutes les maisons se fermaient, et partout où ne se rencontraient point ces hordes de frénétiques , les rues semblaient désertes et inhabitées. Lorsque j'arri*vfti chez moi , dans le quartier Saint-Denis , Tun des plus populeux de Paris, plusieurs de ces bri* gands y répandaient l'épouvante en tirant des coups de fusil en l'air.-

On sait que les scèiyes de désordre qui eurent lieu au Palais-Royal, au faubourg Saiiit- Antoine, etc., inspirèrent aux habitants une juste et salu-» taire terreur, réveillèrent leur sollicitude, celle

des magistrats et de rassemblée des électeurs, et donnèrent lieu à la formation spontanée de la milice bourgeoise. J'allai rejoindre ma famille , qui s'était réfugiée rue des Vieilles Audriettes, au Marais , chez mon ami le général Paris.

Le lendemain y i4 juillet, je montai à cheval vers sept heures du matin, pour me rendre chei le marquis de Lambert, rue Saint ^ Guillaume^ faubourg Saint<-Germain. Je fus arrêté sur le Pont* Neuf, en face de la statué de Henri IV, à Tépée duquel on avait attaché la nouvelle cocarde na* tionale aux trois couleurs. Un groupe de femmes établies devant le piédestal vendaient de ces co* cardes et obligeaient tous les passants à s'en dé* corer. En arrivant chez le marquis dé Lambert , j'appris qu'il était à l'hôtel du baron de Bezenval, commandant les troupes campées au Champ de Mars ; je m'y rendis sur-le-champ et je fus témoin de l'anxiété et de l'irrésolution des généraux et des officiers supérieurs qui s'y trouvaient rassemblés. M. le duc Duchàtèlet, commandant les gardes françaises , s'y trouvait avec quelques officiers de son régiment. On venait , je crois , de recevoir de Versailles l'ordre de lever le camp. On annonçait qu'un grand attroupement allait se porter sur l'hôtel des Invalides. Le quartier général se dispersait. Mon camarade Berthier^ qui remplissait les fonctions de chef d'état-major, était

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fort embarrassé de son portefeuille y et nous allâmes ensemble l'enterrer, dans un bosquet, au fond du jardin. Un instant après, un cri d'alarme attira notre attention au dehors ; nous nous séparâmes. Je remontai à cheval, et commeje me dirigeais vers le boulevard, dans l'intention de me rendre à l'hôtel de Lameth , rue Notre-Dame des Champs, j'aperçus, entre les quinconces des Invalides, une foule immense qui venait par les quais. Elle était précédée et conduite par deux hommes à cheval, dont l'un en habit écarlate faisait flotter un grand drapeau jaune. Je m'arrêtai aussi près de la grille qu'il me fut possible d'en approcher sans être engagé dans la foule. Les canonniers des Invalides étaient à leurs pièces , la mèche à la main, et prêts à faire feu. M. le comte de Sombreuii , gouverneur de l'hôtel , ayant son cordon rouge sur l'habit, était debout sur le parapet, à la droite de la grille, et semblait être prêt à donner le signal. 11 y eut dans la foule, qui s'approchait au pas de course, un moment d'hé* sitation ; et plusieurs des plus avancés se jetèrent à gauche, deux ou trois d'entre eux vinrent se mettre à l'abri sous le poitrail de mon cheval , entre le fossé et le quinconce. La foule immense qui poussait les premiers rangs, les força à se précipiter dans le fossé. Je ne doutai pas qu'il n'y eût au moins une première décharge; mais

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