‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836 (volume 2)Chapitre 93 sur 102 · FUITE DU ROI · texte numérisé non relu

FUITE DU ROI

fion intelligence^ me l'avaient fait accueillir, et il n'a cessé de me donner des témoignages de re-iconnaissance et d'amitié jusqu'au jour où, après s'être illustré par de rares talents militaires et de grands services , il tomba glorieusement sur le champ de bataille de Mareiïgo^ et Ait ravi à la France en décidant la victoire.

La mission des commissaires du roi en Alsace dura près de quatre mois; de retour à Paris, après avoir rendu compte de ma conduite aux ministres, j'avais été passer quelques jours à ma maison de campagne de Soisy^sons-^Étioles, lorsque je reçus , par un courrier que me dépêche* rent mes amis, la nouvelle bien inattendue du départ du roi : j'accourus à Paris, On y apprit bientôt que le roi avait été arrêté à Varenhes et qu'il était ramené vers la capitale. Je fus appelé k un comité des principaux membres de l'assemblée nationale, où se trouvait aussi le maréchal de Hochambeau; oi| y discutait les mesures à prendre dans ces circonstances. Unanime cette fois pour conserver le principe monarchique et le respect dû à la famille royale, l'assemblée dé* créta que trois commissaires pris dans son sein iraient au*devant du roi pour veiller à sa sûreté, et qu'un officier supérieur les accompagnerait et prendrait, jusqu'à la rentrée du roi dans Paris, le commandement de toute la force armée que

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Ton prévoyait devoir accourir sur son passage. Je fus y par le même décret, désigné pour prendre ce commandement; les trois commissaires nommés étaient MM. Bamave, Pétion et Latour- Maubourg '.

Quoique bien convaincu que la tâche que l'on m'imposait était à la fois le devoir d'un bon citoyen et celui d'un sujet fidèle, j'^us d'abord beaucoup de peine à sacrifier au bien de mon

' Extrait du MosiTsum du vendredi a4 jnin 1791.

« L'Assamblée nationale, ouï la lecture des lettres et autres pièces à elle adressées par les municipalités de Varenues, Sainte-Menehould , le directoire du district de Clermont et les administrateurs du département de la Marne, décrète que les mesures les plus puissantes et les plus actives seront prises pour protéger la sûreté de la personne du roi, de Théritier présomptif de la couronne et des autres personnes de- la famille royale dont le roi est accompagné, et assurer leur retour à Parb; ordonne^ que pour l'exécution de ces dispositions, MM. Latour-Maubourg, Pétion et Bamave se rendront à Varennes et autres lieux où il serait nécessaire de se transporter, avec le titre et le caractère de commissaires de l'Assemblée nationale ; leur donne pouvoir de faire agir les gardes nationale» et les troupes de ligne, de donner des ordres aux corps administratifs et municipaux et à tous officiers civils et militaires, et généralement de faire et ordonner tout ce qui sera nécessaire à Texécution de leur mission ; leur recommande spécialement de veiller à ce que le respect dû à la dignité royale soit maintenu.

« Décrète en outre que lesdits commissaires seront accompa-

(* gnés de M. Dumas , adjudant général de l'armée , chargé de

« faire exécuter leurs ordres. »

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pays et à la sûreté des personnes royales la répugnance que m'inspirait cette pénible mission ; je ne l'acceptai que sur les instances des membres les plus distingués y soit de la majorité^ soit de la minorité de cette assemblée; j'y fus surtout déterminé par les conseils du chevalier de Coigny f l'un des plus dévoués et des plus fidèles serviteurs du roi , et par ceux de l'archevêque de Bourges, frère de mon très*hônorable ami le comte de Puységur. ^

Le 23 juin , à deux heures du matin , les trois commissaires et moi nous prîmes la route de Châlons- sur -Marne, et nous fîmes diligence; nous ne nous arrêtâmes que lorsque nous aperçûmes, entre Château-Thierry et Châlons, à deux lieues au delà de Dormans, les voitures de Leurs Majestés, escortées par des gardes nationales à pied et à cheval. Ceux-ci avaient enlevé à Châlons les chevaux des gardes du corps qui y tenaient garnison. La première voiture était une grande berline, dans laquelle se trouvaient le roi, la reine, M. le dauphin, la princesse royale, madame Elisabeth, et madame de Tourzel, gouvernante des enfants de France. Dans la seconde étaient deux dames attachées au service de la reine. Trois gardes du corps, vêtus en courriers, et portant une livrée jaune, étaient sûr le siège de la berline.

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Au moment où nous mîmes pied à terre y les voitures étaient arrêtées au bas d'une petite hauteur , où la route se rapproche de la rive gauche de la Marne; les deux portières de la berline étaient ouvertes; une foule tumultueuse et en désordre entourait la voiture; on annonça les commissaires de l'assemblée, et Ton nous fit place.

En nous approchant de la berline, j'étais à côté de Barnave; celui-ci présenta au roi le décret de l'assemblée. Sa Majesté le lut tout haut, et dit : « Messieurs, je suis bien aise de voUs voir: « je ne voulais point sortir du royaume; j'allais « à Montmédy ; mon intentionétaitd'yrester jus- « qu'à ce que j'eusse examiné et accepté librece ment la nouvelle constitution. » Barnave me dit alors tout bas : « Si le roi se souvient de redire a la même chose, nous le sauverons. » J'étais dans ce moment le plus près de madame Elisabeth, qui occupait le devant de la voiture, en face du roi. Cette princesse appuya sa main sur mon bras et médit : a Nous sommes bien aises, a M. Dumas, que vous soyez chargé de cette « commission. Nous vous recommandons les trois « personnes qui nous ont accompagnés : veillez tt sur elles , et qu'elles ne soient pas séparées de (c nous. »

Cependant Barnave était monté sur le siège de

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la voiture; il se fit un grand silence; il prodama le décret de l'assemblée , et répéta deux fois que j'étais chargé du commandement des escortes et qu'on devait m'obéir« Barnave et Pétton prirent place l'un et l'autre dans la berline après l'invitation réitérée de Leurs Majestés, ce qui portait à huit le nombre des personnes dans l'intérieur ^e la voiture. Les trois gardes du corps ou courriers reprirent leur place sur le siège. Tjatour-Maubourg , dont la très-haute taille aurait encore aug* mente la gène des illustres voyageurs, monta dans la seconde voiture. On m'amena un cheval. J'essayai de mettre quelque ordre dans cette foule de gardes nationales et d'individus armés ou sans armes y dont j'évaluai la masse à environ deux mille hommes , et nous nous mîmes en marche au pas 9 car l'infanterie ^ qui nous précédait et couvrait le chemin, ne permettait pas d'aller plus vite.

La nuit approchait; la fouie se serrait autour de la voiture du roi; les postillons avaient de la pdine à avancer; je remarquais beaucoup de confusion; j'entendais des conversations fort animées. Je mis pied à terre, et marchai en tête des chevaux pour qu'on fît place. Dans ce moment, un homme en uniforme de garde national, et que je ne reconnus pas d'abord, m'accosta et me dit à l'oreille : « Je suis Evrard, l'ancien valet de

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de son vin de Tokay. J'employai toute la nuit k parcourir la ville, à diriger des patrouilles dans les environs, à faire reconnaître et placer les bataillons de gardes nationales qui, bien avant la pointe du jour, affluaient de toutes parts. J'envoyai prévenir cette espèce d'arrière-garde que j'avais, laissée à une lieue de Dormans, que tout était parfaitement tranquille , et que le roi partirait de bonne heure , escorté par de nombreux détachements de gardes nationales. En effet , après avoir pris les ordres de Sa Majesté , nous nous remîmes en marche le lendemain 24 juin , à sept heures du matin.

J'ai déjà dit que la ville de Dormans s'était remplie de gardes nationales au nombre au moins de dix mille; je les fis mettre en bataille à droite et à gauche sur la route de Paris. Les voitures passèrent lentement entre les deux lignes; les troupes présentèrent les armes; le roi fut salué par les drapeaux, et complimenté par plusieurs mtmicipalités qui avaient accompagné leurs bataillons.

Satisfait de cette disposition des esprits, je me flattais de pouvoir continuer la route rapidement et sans embarras; mais toutes ces gardes nationales s'obstinèrent à suivre la voiture et à l'escorter, disaient-ils tous, jusqu'à Paris. Je tentai vainement de laisser en arrière cette armée qui

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grossissait à chaque pas. Nous arrivions ainsi à Château*Thierry , lorsque je vis venir au-clevant de moi un ancien officier de cavalerie , M. Gar* nier^ que j'avais connu en Flandre j il amenait avec lui un très^bel escadrcin de gardes nationales de Soissons. Je me hâtai de lui expliquer la position embarrassante où je me trouvais, et le service qu'il pouvait rendre , en arrêtant au pied de la montagne de Château-Thierry cette masse d'infanterie pendant qu'on relayerait. L'encom«brement de gardes nationales et de peuple qui couvrait la rive droite de la Marne après le pont servit mon projet. L'escadron de Garnier, s'ou«vrant un passage, nous conduisit jusqu'au relais au bas de la montagne ; je fis relayer prompte* ment pendant que la cavalerie barrait la route. Gamier tint ferme, empêcha l'infanterie dedé^^ passer les voitures , et nous donna le temps de défiler au grand trot et sans embarras jusqu'à la Ferté*40us^ouarre. Le maire de cette ville , M. Regnard y auquel j'avais envoyé un courrier, eut l'honneur de recevoir la famille royale, et de lui procurer quelques heures de repos dans sa jolie maison. Madame Regnard , simplement vé<tue, avec un bonnet rond , et portant un paquet de clefs à sa ceinture , comme une femme de charge, reçut et servit les personnes royales avec les soins les plus empressés , les plus dis-

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crets et les plus délicats. J'étais déjà très-fatigué, et je fus fort aise d'être dispensé de m'occuper de ce qui se passait dans la ville ; le meilleur or^ dre y régnait , quoiqu'elle fût remplie d'une foule immense. Je me souviens que faisant le tour du jardin de l'agréable habitation de M. Regnard , je considérais avec un vif et touchant intérêt les enfants de France, M. le dauphin et madame Royale , se promenant avec sérénité.

Vers le soir, nous poursuivîmes notre route sans être importunés par de trop nombreuses escortes, et nous arrivâmes à Meaux où le logement de Leurs Majestés avait été disposé à l'évéché. Ici l'afïluence fut plus considérable que nulle part ailleurs. Les grenadiers de la garde nationale firent le service à Tinlérieur et à l'ex* térieur du palais épiscopal. La chambre du roi et celles attenantes, préparées pour la reine, madame Elisabeth et les enfants, étaient précé*dées d'une vaste antichambre qui fut bientôt remplie de gardes nationales et .d'autres per«« sonnes de la ville et des envircms. Dans une seconde pièce , où l'on dressa le couvert de Leurs Majestés , étaient les trois gardes du corps ; j'avais défendu d'y laisser entrer aucune autre personne. La chaleur était excessive, et le roi avait £siit ouvrir toutes les portes. Il était lui-même en chemise, assis auprès d'une table, et ne se dé-

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