RETOUR DE VARENNES
Depuis l'arrivée des commissaires de l'assemblée, aucun cri séditieux , aucune insulte , aucun outrage, n'avait aggravé leur malheureuse situation; et, malgré le désordre qu'on n'avait pu toujours prévenir, aucun individu ne s'était approché de leurs personnes qu'avec le respect qui leur était dû. Il n'en était pas de même à l'égard des trois gardes du corps, que le peuple accusait bien injustement d'être les principaux agents de l'évasion du roi. Leur déguisement augmentait encore cette exaspération; et je devais craindre qu'en approchant de la capitale , leur présence ne servît de prétexte à de funestes violences.
Après le souper du roi, lorsque toute la famille royale fut retirée dans ses appartements et que j'eus ordonné les patrouilles et achevé ma ronde, je vins rejoindre les commissaires dans la chambre qui m'avait été réservée en face de l'appartement du roi; j'y trouvai le comte François de Jaucourt, l'un de mes plus anciens amis, et qui, propriétaire dans le département de Seineet-Marne, y jouissait d'une grande considération; il était venu offrir ses services à la députation. Il nous donna d'utiles renseignements, et nous rassura sur les dispositions de la population environnante , et surtout de la garde nationale de Meaux. Je témoignai l'inquiétude que me causait la présence des trois gardes du corps , et la
4^ MTQUR QE IfkMXfflXBS^
néce^s^té ç^ je me troi^v^i^ c^pend4f>t ^'exéçnUr ' l'or^r? que m'^v^i^nf: donné Leur^ Majestés de jes conserver k leur pï^pç sii^r le $.iége de la berline, J'imagipai de rei^plaç^r leur^ vestes de courrier par des uniformes de gr^padiers de h ga^de na^ tipnale. Jaucourt fit apporter i&ecrèteipepf^ dan^ m^ cbaipbre tout ce qm était nécessaire pour ce travestissement; mai^ la difficulté n'était pas vaincue, il fallait obtenir l'autoris^tiop du rpi, et j'eus le malheur d'échouer daps cette entrerprise. Dès le grand matin , pendant qu'on pré*^ parait le départ , Ig reipe me fit app^er ; elle me parut fort émue, et pie demanda si j? s^vai^ quelles dispositions avait prises M- de la Fayette ppui* l'entrée du roi. à Paris , et par qù l'on devait pas($er pour se rendre gi,ix Tuileries. Je répondis que, d'3» près ce qu'on me piandait, 1^ voitnrp du roi ^ui-* vrait les boulevards extérieurs pour entrer par)4 barrière de rÉtpile, leçCbjimps-Élysées etle j^rdip^ te Et pourquoi ç^ détour? me dit-eUe sèchement ; ce puisque tout e^t tranquille à Paris» pourquoi l^ a fpi n'irait-il pa^ droit k son palais? — Je ne con^ (Kçois, Madame, répliquais-je , d'autre^ n^otifs 9 qne U certitude de dèj^Aier les projets d^^ malce veillants ^n arrivs^nt plus prpqDptement p^r un « chepin où i) n'y a presque p^ d^ maispn&- ^^ (c Je vous cpuiprends s ^ réppndit la reine., profitant de cettç prepiière iinpr^^ion , j'exppssii à Sa
RETOtra DE YAUEKITES. 499
Majesté, en présence de madame Elisabeth , Hnconvénîent et l'inutilité de mettre en évidence, sur le siège de la Toiture du roi, les trois courriers qui attiraient tous les regards. « Quoi « qu'il puisse arriver, dit vivement madame Éli- « sabeth , il ne faut point qu'ils soient séparés de «nous; nous devons partager leur sort, ils se « sont dévoués à suivre le nôtre. » Je proposai alors de leur faire quitter leurs habits de courrier, et de remplacer ces couleurs étrangères par des uniformes de la garde nationale. Déjà, pendant la route , des gardes nationaux , mus par un noble dévouement et pour veiller de plus près à la su* reté de la famille royale et des personnes de leur suite, étaient montés derrière la voiture ou sur la coquille, aux pieds des trois gardes du corps. J'en avais éprouvé le bon effet; il était tout sim^ pie de le continuer, et j'étais sûr du succès de cet innocent stratagème. Ma proposition ftit re* jetée : « Non , dit la reine, le roi doit rentrer dans <c Paris avec sa famille et ses gens comme il en (c est sorti. » Il ne me resta d'autre ressource^ pour prévenir les accidents que je craignais, que de surcharger la voiture en faisant monter sur le siège, ou en avant, trois gardes nationaux qui me furent désignés, et qui, s'entrelaçant avec les trois gardes du corps, jurèrent de ne pas las abandonner.
5oO RETOUR DR VAREICirES.
Nous nous remîmes en route le a 5 juin vers sept heures du matin ; on m'amena un très-bon cheval des écuries du roi, que M. de Briges, Tun de ses écuyers, avait quelques jours auparavant fait placer en relais à Meaux. Je repris mon poste à la portière du côté du roi. Cette journée fut la plus fatigante : la chaleur était extrême, à peine respirait-on à travers la poussière; nous ne pouvions aller qu'au pas , non-seulement à cause de la surcharge de la berline, mais encore parce que la foule immense qui couvrait la route , et l'ardeur que montraient ces milliers de gardes nationaux à accompagner le roi jusqu'à Paris, formaient en avant de nous une barrière insurmontable. Prévoyant que ces obstacles s'accumuleraient de plus en plus, j'en avais écrit à M. de la Fayette; le général m'envoya Curmer, l'un de ses aides de camp, pour me prévenir qu'il faisait partir une division de la garde nationale parisienne sous les ordres de mon frère, le major Dumas de Saint-Marcel, et cent hommes de la garde à cheval commandés par M. Cottin.
Le détachement de cavalerie précédait l'infanterie et me rejoignit entre Livry et Bondy. Presqu'au même instant, une foule de forcenés sortit de la forêt à la gauche de la route, se mêla aux gardes nationales qui environnaient la voiture , l'entoura subitement
RETOUR DE VARENNES. 5oi
en menaçant de la briser et en proférant d'horribles imprécations. Vainement on les repoussait ; ils passaient sous le ventre des chevaux et entre les roues. Barnave s'élança hors de la portière, et m'adressant la parole : « Songez, « colonel , que vous répondez sur votre tête du « salut de la famille royale. » Son énergie et mes efforts en imposèrent à ces misérables; je parvins à dégager la voiture. Le détachement de cavalerie, mal conduit et mis en désordre, ne me fut presque d'aucun secours; mais Delarue et Curmer, auxquels j'avais confié la garde des deux portières, s'y maintinrent avec la plus grande vigueur.
Nous étions entre Bondy et Paris, lorsque je fus menacé d'une seconde attaque; beaucoup de femmes , véritables mégères, se jetaient au milieu de l'escorte et poussaient des cris affreux. J'aperçus alors la colonne d'infanterie qui venait au-devant de nous, et en tête de laquelle était la compagnie de grenadiers du capitaine Lefebvre, depuis maréchal duc de Dantzik. Mon frère Saint-Marcel, qui devait s'y trouver, avait été retenu par M. de la Fayette au poste des Tuileries, du côté du jardin.
La foule était devenue si considérable , et le désordre croissait à un tel point, que je ne pouvais plus moi-même m'approcher de la voiture
5o3 RITOmi DE VARBNirSS.
de Leurs Maîestés, ni presque me Êiire entendre, ma Yoix étant éteinte. Il me fut impossible de prévafiir Hdes deun aide» de cawp de l'ordre que je doioiai au capitaine Lefebyre^ de venir au pas de chajpge aurdevant de la voiture^ de la dégjs^^ entièrement y et de l'entourer de la masiièpe la plus serrée jusqu'à ce qme Leurs lifeq estes fussent arrivées. Le danger que la famitte^ rayaile avait couru, malgré tous uie& efforts ,. justifiait asse» cette précautio-n. Mout ordre fut si vigoureusement exécuté ,. que l'aide de camp Cuormer ,, qui s'obstina à garder la portière , eut la cuisse percée d'un coup de haïonuette y et que mon beaift* frère Delarue fut aussi renversé et eut son cheval blessé.
Il n'y eut plus aucuA désordre jusqu'à noire arrivée aux Tuileciies. Nous nous arrétânMs tto
instant devant la rolonde de la barrière de Panh tiin; M. de la Fayette s'y trouvait avec soit éta£iii£^or;je dus croire mamissiott) ternainiée, et je ni]B bâtais, die lui remettre le codosmsHideBKnt. « Youâ vous trom|>e2;, me dit-il, valre lâche) n'est ce point encore remplie;, aux termes du décret^ le « retour de la famille coyalie jusque dans Id châcc teau des Tuileries est sous vortre responsabilité a personndile. )»
Le général m'indiqua la route par les nouveaux boulevards et les Champs-Elysées. Lai gavde na*^
tkitiarle bordait k haie dans le plus profond siteiice^ Là cotnpagi^ie des gi^eztadiers d^ Lefebtre continua d'escofter k voiture. îfous arriTâmes par la place Louis XV ef le jardin des Tuileries à la porte du parillon du milieu , où la femille royale mit pied à terre; vÊn assez grand nombre de OKinbres de rassemblée était au bas de IW ealier. L'un d'entre eux , M. le baron de Menou ^ prit le dauphin dans ses braâ. J'avais abandonné mon cheval f et j'étais resté près de la voiture pour faire descendre moi-même les trois gardtô dn corps dé dessus le siège et protéger leur en-^ trée au château^ De siûistres vociférations s'éle^ vaient contre eux. Il y eut lia une courte mais forte mêlée entre la garde nationale et une poignée de scélérats qni s'étaient glissés dans ses rangs. Un des gardes du corps fut atteint par eed furieuK et maltraité dans cette lutte; ceux qui le seco^araient le furent au^sî, et j'eus comme etix mmi chapeau , mon ceinturon et le fourreau de mon épée enlevés^ nies habits déchirés. C'est dans ce désordre que je montai chez le roi. Ma» diam«^ Elisabeth' vi«it elle-même dans la salle des gardes secourir et- faire panser devant elle le garde du corps qui avait été maltraité. Je ftis^ad*mis- dans le cabinet du r<!>i on se trouvaient déjà les trots commissaires. Je m'excusai de paraître devant Sa Majesté dans un si- grand désordre , et
5o4 UETOUa J>£ VAREfriTËS.
j'ajoutai que je la suppliais de rendre une pleine justice aux sentiments de respect et de fidélité avec lesquels j'avais rempli mon devoir et l'honorable mission de veiller à là. sûreté de la famille royale. Je reçus alors du roi, de la reine et de madame Elisabeth, des témoignages de bonté et de satisfaction de ma conduite, dont les plus atroces calomnies, répandues par leurs faux amis , n'ont pu me faire perdre le souvenir et la reconnaissance. On a dit , on a écrit dans divers libelles, dans des mémoires, documents mensongers, que j'avais fait enchaîner les trois gardes du corps; on peut voir, par le simple récit qui précède, si j'ai manqué de prévoyance, de soins et d'égards pour remplir les intentions de Leurs Majestés et de madame Elisabeth envers ces généreux serviteurs.
Pendant que nous étions encore dans le cabinet du roi, le général la Fayette, dont le départ du roi avait compromis l'existence, se présenta et fut admis dans le cabinet; il venait prendre les ordres du roi pour l'exécution du décret rendu par l'assemblée nationale sur le rapport de Thouret, au nom du comité de constitution, relativement à la garde et à la sûreté du roi et des personnes royales qui lui étaient commises sous sa responsabilité. M. de la Fayette s'acquitta de ce devoir avec beaucoup de dignité, et soutint
RETOUR DE VARENNES. 5o5
avec son calme ordinaire le froid et dédaigneux accueil de la reine. J'accompagnai ensuite les trois commissaires à l'assemblée nationale, alors présidée par M. de Beauharnais, et je me retirai après avoir entendu le compte qu'ils rendirent de leur mission.
Tout ce que j'avais éprouvé de fatigue, d'anxiété, de contrainte pendant trois jours et trois nuits sans repos, sans sommeil, avait excédé mes forces. Rendu à moi-même, je tombai tout à coup dans un état alarmant d'affaissement et de délire; on me transporta à la campagne où les soins si doux de ma belle-mère et de mon aimable femme, et les caresses de mes enfants, mes deux charmantes filles, prévinrent les suites d'une violente inflammation et rétablirent le calme dans mon esprit. Quelle catastrophe! quel spectacle que celui de la famille royale de France ainsi dépouillée aux yeux du peuple de tous les prestiges de la grandeur et de l'autorité! U arrive quelquefois, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique des sociétés humaines , tel événement qui dérange le système, en rompt l'équilibre, et dont la sagesse et la raison ne peuvent pas plus prévenir les conséquences que la main de l'homme ne peut effacer les traces des commotions du globe, et remettre à leur ancienne place les masses bouleversées.
5o6 EFFETS 0B LA FUITE 0U ROI.
Son» doute 9 si le sentiment unanime qiri, an OMMiient du départ du roi f arait moménlaiiément réuni les divers partis de Fassembiée naitîo^ nale^ eût continué de prévaloir ; si ce coup de foudre y si la voix de l'opinion publique eussent suffi pour éclairer les esprits et ramener kis oppositions aristocratiques et démagogicpnes au véritable intérêt de VÉtart^ à lai vcdonlé de fa nadion., le mouvement révolutionoafîre pouvait être arrêté et le nouvel état social aurail été fixé par un heureux dénomment* Mais^ bien loin de la! à peine la stupeur dont tous* avaient été frappés fut-^lle dissipée par le retour du roi^ que les partis se réveitièrent plus ardents , et qu'Ui» cherchèrent dsHis les causes» ou dans les effets de révénemenA qui aunrait du le» réttair de noufvellesr armes pour se combattre et se détruire^ Lés arîstcîicrates^ au Ueu de seonmder le partit national qui n'employait dies formes sévères en apparence que pom* apaiser ou détourner le mécontentement du peuple^ rétablir et fonder la puissance royale par la constitution , les aris* tocrates exigeaient; au contraire qu'on donnât immédiatement at» roi toutes* les marques de soumissioii;, de respect et presque de tepentiar qui auraient fait assumer à l'assemblée nationale tous lés torts de l'événement. Ils» triomphaient de l'embarras des» patriotes monarchiques et
JMTISfOK DBS' PARTIS.. &07
oonstitutionnelfr en leur opposant ce terriJate dilemme : c Avomez enfin que le trône est reirversé, que vous retenez le rot prisonnier^ que vous in»truûsez jucUciairement contre lui ^ ou bravez cette prétendue indignation publique^ et rempIîsBez, dè& ce iBomeaot^ comme nous, ks devoint de sujets fiddes et soumis. » D'un autre tôté, k parti desi républicains niveiesirs, prenant avantage de cette situation équi^voque^ poussait à toos tes excès de l'anarchie, efïaçait partout les insi^ gnes de la royauté, accusait le parti national d^ l'assemblée de perfidie et naéme de trahison, et senMÛt la discorde pocu* aliéner la confiance. Mais, quand k tombe aura achevé de* dévorer les trois généraitionâ qui se sont transmis tant de traditions mensongères , tant de jugements pas^ sionnés- sur les événements funestes de cette époque., l'histoire dira que la majoriffé de l'as^ semMée constitnanle,^ placée entre ces deux écueils, sut gouverner avec atitantde fermeté que de modération, qn'ette conserva dans son inté»* grité le principe de la monarchie limitée',- et, en asehevant la constitution aumiUeu dçces orages, fonda le gouvernement représentatif ^ Mn^i) sur la base inébranlable d'une juste: division des-pou^ Ycnrs , du: nsoinft aiissi soUdemenli qu'il pouvait Fétre dans de telles circonstances.
Mes anaî& eurent beaucoup de part à ces- lortes
5o8 TRAVAUX D£ l' ASSEMBLÉE.
et généreuses résolutions. Réunis au général la Fayette , que les deux partis extrêmes attaquaient avec une égale fureur , Duport , Lameth et Barnave, le secondèrent de tous leurs efforts lorsqu'il lui fallut remplir le pénible devoir de faire exécuter la loi martiale contre les anarchistes ameutés au Champ de Mars. Cette épreuve de leur dévouement y cet abandon de la popularité qui leur était si amèrement reprochée et qu'ils sacrifiaient si loyalement au maintien de l'ordre, ne désarmèrent ni Tanimosité des uns ni l'ingratitude des autres. Réduits à l'impuissance de profiter des troubles publics pour empêcher l'achèvement du grand œuvre, l'établissement d'un gouvernement libre et monarchique, les aristocrates et les niveleurs s'accordèrent pour en vicier le principe en s'opposant à la réélection des membres de l'assemblée constituante, décret funeste qui livra au hasard les destinées de la France, et fit renaître les espérances criminelles des ennemis de ses libertés au dedans comme au dehors.
Je ne fus pas témoin des derniers débats de l'assemblée constituante; ayant été nommé maréchal de camp, je fus employé dans la troisième division militaire, sous les ordres de M. de Belmont, lieutenant général, qui venait de remplacer M. de Bouille. Je fus particulièrement