‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 12 sur 112 · COMPOSITION DES OKUX CONSEILS · texte numérisé non relu

COMPOSITION DES OKUX CONSEILS

coiiventioiiuels modérés qu'il ne s'en trouvait (ians le conseil des cinq-cents. La majorité de cette espèce de chambre haute se composa d'hommes intégres et courageux , et des mieux disposés par leurs opinions et leur esprit de justice, au rétablissement du bon ordre. La plupart d!entre eux, dans les circonstances difficiles où ils s'étaient trouvés à la convention, avaient i*ésisté, autant qu'ils l'avaient pu, à la violence des passions. Tels étaient Lanjuinais , Bernard- Saint-Afrique, Bodin, etc. Ils se réjouirent et s'honorèrent de i'appui des nouveaux élus. On put donc espérer qu'en agissant avec sagesse et circonspection, on parviendrait à s'affranchir de l'influence du parti révolutionnaire, et que la majorité du conseil des anciens appuierait fortement le pouvoir exécutif, s'il manifestait l'intention de marcher dans les bonnes voies, et de gouverner dans les véritables intérêts de la nation.

Il en était tout autrement dans le conseil des cinq-cents : la faction révolutionnaire y avait conservé ses principaux appuis, soit par le hasard du tirage, soit parce que les plus jeunes et les plus ardents conventionnels y étaient nécessairement réunis. Le tiers nouvellement élu, même en lui supposant la fermeté d'opinions constitutionnelles, qui se faisait remarquer dans le con-

"Jl COMPOSITION DU DIRECTOIRE.

seil des anciens j ne rencontrant pas les mêmes sympathies 9 ne pouvait que rester en minorité.

Dans cet état de choses, le directoire avait à. déterminer l'esprit et la direction de son gouvernement. S'il s'appuyait sur la sage majorité du conseil des anciens , il se conciliait l'opinion publique , et s'affermissait dès les premiers pas ; s'il se livrait au contraire à l'impulsion révolutionnaire de la majorité du conseil des cinqcents, il s'aliénait la masse des citoyens, toujours effrayée du spectre de la convention, et dont la confiance ne pouvait s'acquérir qu'en effaçant peu à peu les traces du régime de la terreur. Les cinq membres qui composaient le directoire exécutif se divisèrent sur cette question vitale: trois d'entre eux , Barras, Rewbell et I-.aréveillère-Lépeaux, optèrent pour cette dernière alternative , tandis que Carnot et Letourneur de la Manche adhérèrent aux principes de modération et de justice qui prévalaient dans le conseil des anciens. C'est ainsi que se forma cette bizarre opposition qui était en majorité dans la chambre haute, en minorité dans la seconde chambre et dans le directoire exécutif.

Les vices et l'incohérence des éléments de ce prétendu gouvernement républicain étaient palpables, et se montrèrent à découvert dès le premier essai. Toutefois nous eu avions subi le

KSPKIT I)K l'opposition. ^3

joug; il était moins pesant que celui de la cou* vention , et bien qu'on ne pût croire à la durée (l'un gouvernement qui manquait d'unité, et qui renfermait tant de germes de discorde , nous reconnûmes qu'il était pour notre pays, et vu les circonstances, le seul moyen de salut : ce fut de bonne foi que les membres les plus influents dans le conseil des anciens se dévouèrent à le maintenir et à l'améliorer autant qu'il serait possible. J'étais de ce nombre. Je me liai intimement avec nos deux plus célèbres orateurs, Portalis . et Tronron-Ducoudray : nous trouvâmes dans les lumières, les talents et l'expérience de Barbé- \[ Marbois, de Lebrun^ de Dupont de Nemours, ^ et de quelq«ies Mtreifyliii important appui.

Nous formâmes line réHBion de douze individus, dans laquelle sé^rouVaieBt les principaux membres de la minorité du conseil des cinq-cents, tels que Siméon, Gilbert DesiBoiîèVes , Dumolard. Clette réunion avait Iteù fié|}3L fois par semaine , une fois chez Barbé^Marliqt^, où nous dînions en pique-nique, et l'aulre fojk chez Gilbert Desmolières, où nous passiofllç^'^soirée. Cette es* pèce de comité fut toujours unanime sur les principes et sur les moyens ; il n'y eut jamais d'arrière-pensées, jamais d'intrigues ni d'influences étrangères. Il n'est pas vnii, quelles que fussent ;ui fond nos opinions monarchiques, (|ue nous

^4 PLAN DE l'opposition.

ayons servi la cause royale. Nous n'avions d'autre but, d'autre intention que de prévenir le retour de l'anarchie, et d'amener le gouverneijient républicain, tel que nous l'avions trouvé, tel que Tusurpation l'avait fait , à se légitimer aux yeux de la nation par la loyauté et la moralité de ses actes; nous désirions sincèrement qu'il prît son point d'appui, ss\ véritable force dans l'estime publique. Je me souviens d'avoir dit plusieurs fois ù mes collègues, dans nos réunions, en cherchant à calmer l'impatience de quelques-uns d'entre eux , et leur trop vive improbation de la marche du directoire : a Oui , (c sans doute, c'est une bien mauvaise machine « que celle d'une république idéale qui n'a aucun « principe fixe, aucune base dans les mœurs, et ce ne donne à la liberté que des garanties illusoires; u mais les machinistes sont plus mauvais que la c< machine, parce qu'ils manquent de confiance « en eux-mêmes, et que, par une déplorable a erreur, leur intérêt personnel et exclusif les a fait dévier du but qu'ils veulent atteindre. Dans « les circonstances présentes , nous devons , pour « le bien de notre pays, maintenir cette machine « si compliquée, telle qu'elle est; si nous nous a attachons à régulariser son jeu, au lieu de « l'entraver, elle peut s'améliorer par des choix At successifs, et détruire peu à peu , sans secousse,

i»LAW Dk LOPIHJSITiON. ']5

n les influences les plus dangereuses pour la li- « berté. »

Tel fut, en effet, le plan arrêté entre nous, et qui fut suivi constammeïit. Il consistait à nous opposer fermement aux abus dautorité , aux mesures violentes, sans, toutefois, nous refuser à seconder le gouvernement dans tout ce qu'il proposerait de raisonnable et d'utile. Nous voulions rétablir l'ordre et l'économie dans les finances, une bonne et impartiale administration de la justice. Nous désirions que l'emploi des forces nationales et les opérations militaires fussent de bonne foi dirigées vers la conclusion d'une paix honorable et sûre. Les trois directeurs qui formaient la majorité révolutionnaire dans le pouvoir exécutif, et leurs perfides conseillers, ne tardèrent pas à pénétrer nos vues, et dès ce moment ils nous considérèrent comme des conjurés, et firent éclater leur méfiance dans toutes les occasions. Us redoutaient surtout la tendance de nos opinions sur la question de la paix, et la faveur qu'elles nous conciliaient de plus en plus. I^ continuation de la guerre était à leurs yeux l'aliment et la vraie garantie de leur puissance. Nous pensions au contraire qu'on ne pouvait sortir de l'abîme des révolutions que dans l'état de paix, qu'elle était possible, qu'elle était nuire, et serait très-honorable, puisque

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