PRKSIDKNCR DE POUT\LIS
cécité presque absolue le mettait dans Tinipossi* bilité de lire et d'écrire : il n'en suivait pas moins tous les mouvements de l'assemblée, maintenait l'ordre avec fermeté, et, connaissant la place de chaque membre, dont il distinguait merveilleusement le son de voix, il ne commettait jamais la moindre erreur, en accordant ou refusant la parole. Si la discussion était interrompue par l'arrivée d'un message du conseil des cinq-cents cm du directoire, il suffisait que je lui en fisse tout bas la lecture une seule fois pour <|li'il répétât tout haut, en s'adressaîit à l'assemblée, la résolution tout entière, quelque nombreux qu'en fussent les articles, sans en déranger la série, sans changer aucune expression. Lorsqu'on établit, dans les deux conseils, des commissions d'inspecteurs de la salle, je fus nommé l'un des cinq membres de celle des anciens. Je m'y trouvais avec Barbé-Marbois , et nous fûmes l'un et l'autre, comme je le dii'ai plus tard, enveloppés dans la proscription du 18 fructidor, les attributions déléguées à ces commissions ayant reçu , de circonstances imprévues, une sorte de caractère politique, une fausse importance que nous n'avions pas recherchée, et qui nous devinrent funestes.
Ijcs nouveaux succès de la campagne de 1796 avaient donné beaucoup de force k la majorité
SUCCFS DF NOS ARMÉKS. 70
rt»vohitionnaire du directoire; le génie et la fortune (lu jeune général de l'armée d'Italie avaient changé la face des affaires; son plan d'invasion, profondénnent conçu , exécuté en trois mois avec tant d'activité, de vigueur et de prudence, avait étonné l'Europe, démenti toutes les conjectures, et porté au plus haut degré la gloire et la terreur de nos armes. Cette puissante diversion, en arrêtant les progrès des armées impériales sur le Rhin, avait donné le temps de rétablir l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par Jourdan, et celle du Haut-Rhin , où Moreau avait remplacé le traître Pichegru , qui avait donné sa démission, et cachait, dans l'obscurité de sa retraite, la honte de ses projets échoués et non encore dévoilés. Pendant que Bonaparte triomphait, sur l'Adige, des efforts redoublés de l'Autriche; pendant qu'avec les trente mille soldats intrépides que l'ascendant de son génie avait électrisés, il détruisait la troisième armée qu'on eut pu lui opposer, Jourdan et Moreau, rompant l'armistice, passaient le Rhin à Dusseldorf , à Neuwied et à Strasbourg; ils débordaient les ailes de l'armée de l'archiduc, pénétraient dans les vallées dn Necker et du Mein, et forçaient l'armée autri-^ chienne, quoique numériquement supérieure, à se retirer sur la vallée du Danube et snr la frontière de la Bohême.
8r) SUCCKS DE NOS ARMKES.
Les grands avantages reinpoités par Jonrdan et Moreau , an début de cette brillante campagne, n'eurent point les résultats qu'on pouvait s'en promettre; la divergence d'opérations de l'une et l'autre armée, le manque d'unité dans l'ensemble du plan de campagne et dans le commandement général , et surtout dans le commandement supérieur des deux armées, donnèrent à l'archiduc Charles tout le temps et tous les moyens de concentrer ses forces, d'attaquer alternativement Farmée de Jourdan et celle de Moreau , et de les contraindre à repasser le Rhin. Les succès du général Bonaparte en Italie, et la manière dont il avait seul conduit la guerre, d'après ses propres inspirations, auraient dû préserver le directoire de la faute qu'il commit en divisant le commandement de l'armée d'Allemagne. Cependant, quoique le but des opérations n'eût pas été atteint, parce qu'il n'avait pas été suffisamment indiqué dans les instructions données séparément aux deux généraux, la campagne fut glorieuse, d'abord par les victoires remportées sur la rive droite du Rhin, et ensuite par le bon ordre, la vigueur et l'habileté dans la retraite, surtout dans celle de l'armée du Rhin , sous Moreau. Les trois armées d'Italie, de Sambre-et-Meuse et du Rhin rivalisaient d'ardeur; elles étaient bien commandées,
SITIIATIOIN RKCIPROQIIK DES POlIVOinS. 8(
vt leur émulation était surtout excitée par l'exemple des victoires d'Italie. Hoche, de son côté, terminait la guerre civile de la Vendée, et pacifiait ces malheureuses contrées. Toutefois cet éclat au dehors ne rejaillissait que faiblement sur le gouvernement de la république; il était terni au dedans par la misère publique, l'épuisement des re>ssources, la fatigue et le mécontentement des populations. I^e directoire s'applaudissait d'avoir persisté à pousser la guerre : tonte la nation soupirait après la paix; le directoire se flattait de la commander à toutes les puissances de l'Europe, et nous faisait un crime des vœux que nous faisions pour qu'elle fût enfin le prix de tant de sang versé, et que le gouvernement entrât en négociation, alors qu'on ne pouvait le taxer de faiblesse ni oser lui demander des con* cessions humiliantes»
Une année entière s'écoula dans cette position respective des conseils législatifs et du directoire. Dans toutes les question^ de nuances, d^administration, d'ordre intérieur, et de relations extérieures, quelle que fut la sincérité de notre coopération, nous eûmes constamment à lutter contre les mêmes préventions ; ce n'était point avec nous, mais bien contre nous que ia majorité du directoire voulait gouverner; car dans son système, elle avait besoin de «ou»
8a ÉLECTION n'oN oirkctfttu.
fenir pour ennemis. Cette injuste obstination irritait parmi nous les esprits les mieux disposés.
J'ai déjà dit que, entre les cinq directeurs, Carnot seul, faiblement secondé par Letourneur ( de la Manche ) , comprenait bien notre système : comme nous il était persuadé que c'était le seul moyen de se concilier la saine opinion publique, et d'accréditer la constitution républicaine. Mais pour atteindre le but, il fallait s'assurer du con* cours du pouvoir exécutif, par la majorité dans le directoire.
Nous approchions de l'élection annuelle d'un directeur pour remplacer celui qui devait sortir: le tirage au sort devait désigner celui-ci; mais nous avions deux chances contre une pour l'exclusion de l'un des trois révolutionnaires. Si Rewbell, ou Barras, ou Lareveillère-Lépeaux sortait, Letourneur et Carnot étant conservés, il nous suffisait, pour avoir la majorité désirée, de faire admettre un directeur dont le caractère, les lumières et lî probité pussent nous garantir son adhésion à nos principes. Nous préparâmes à cet effet, avec beaucoup de prudence, l'élection de Barthélémy : ses services pendant sa mission en Suisse, où il avait conclu le traité de Bâle entre la république et le roi de Prusse, l'avaient rendu populaire parmi les membres de la convention; nous trouvâmes assez de facilité à le
lêLECTIOIVS DU PRKMIFR TIERS DES CONSEILS. 8!i
faire proposer par le conseil des cinq cents, et nous lui assurâmes la majorité dans le conseil (les anciens. Cependant nous eûmes la mauvaise chance : dans le tirage d'exclusion, Letourneur prit la boule fatale ; Rewbell , Barras et Lareveillère-Lépeaux restèrent au directoire; Carnot et Barthélémy s y trouvèrent en minorité.
Notre situation , par rapport au pouvoir exéaitif, ne fut donc point changée; mais l'élection d'un nouveau tiers des députés dans les deux conseils devait faire sortir de chacun de ces deux conseils un tiers d'anciens membres de la con-
vention; un très-petit nombre d'entre eux se flattaient d'être réélus par les collèges électoraux : nous étions donc assurés d'avoir incessamment la majorité dans les deux chambres, puis<{u'il suffisait d'agir avec la même prudence pour atteindre le terme du remplacement du dernier tiers conventionnel.
I^ choix des nouveaux députés pour le conseil (les anciens fut tel que nous pouvions le désirer. Nos nouveaux collègues suivirent pour la plupart la sage direction que nous avions prise. Il n'en fut pas tout à fait de méôfie au conseil des cinq cents : L'élection du général Pichegm et de quelques autres partisans et coopéra teurs secrets du projet de la restauration de l'ancienne monarchie, contraria nos mesures. I/*urs démar-
84 SITUATION OFS f^IflTlS.
ches, leur présomption et leur aveugle précipitation alarmèrent le directoire, et lui donnèrent tous les prétextes dont il avait besoin pour sortir, par un coup d'État, de' la position difficile 011 il se trouvait. Ce complot fut tramé de longtie main par les trois directeurs Barras, Rewbell et Lareveillère, à Tinsu de Carnot et de Barthélémy. ÏjSl position de ces deux derniers, et par conséquent la nôtre, devenait de jour en jour plus difficile : nous étions entre deux factions. Tune armée du pouvoir et de la disposition de toutes les forces matérielles de TÉtat; l'autre sans aucun moyen ni de force, ni d'opinion, se repaissant d'illusions, et donnant à nos démarches une fausse couleur. Nous n'en devions pas moins persister dans la marche que nous nous étions tracée, puisque chaque jour nous approchions du but; nous ne désespérions pas d'éclairer le directoire sur ses véritables intérêts : il était vraisemblable qu'aussitôt que les deux chambres seraient composées en majorité de membres partageant nos opinions, le directoire trouverait plus sûr et plus facile de gouverner dans le sens de cette opinion publique, que de la contraindre par des violences qui ne pouvaient qu'entraîner sa propre raine.
Mais les conventionnels qui avaient condamné Louis XVI ne voyaient de salut que dans leur domination absolue et exclusive : ils ne voulu*
CONVERS^JK. AVEC TREILfiARh. 8d
reut jamais se fier à notre bonne foi et entrer franchement avec nous dans les voies de la justice; ils se faisaient peur à eux-mêmes, et n'espéraient pas trouver grâce devant la nation , s'ils laissaient le parti constitutionnel participer , directement ou par son influence, à l'exercice du pouvoir exécutif. Comme l'état de paix était incompatible avec le régime de violence et de terreur dont ils tenaient la menace toujours suspendue, ils voulaient à tout prix la continuation de Tétat de guerre, qui donnait un libre cours à leur autorité arbitraire sur la partie la plus virile «de la nation, et décorait leur puissance de tout l'éclat des armes.
Quelques mois avant l'événement du 1 8 fructidor, j'eus une occasion fort remarquable de m'assurer de cette détermination de la majorité du directoire et de soupçonner l'existence du complot. Treilhard, l'un des membres du conseil (les cinq cents, faisait partfle de la commission des inspecteurs de la salle, qui se réunissait à celle du conseil des anciens au pavillon Marsan. Tavais beaucoup connu ce savant jurisconsulte pendant qu'il siégeait à l'assemblée constituante, où ses lumières et son esprit vif et pénétrant l'avaient fait distinguer : il avait malheureusement voté la mort du roi; il était très-lié avec Rewbell, ft je siivais qu'il était l'un des principatix conseil-
80 CO.NVEKSATlOiV AVEC TREILUARD.
lers de la majorité du directoire. Le hasard nous ayant rapprochés dans la réunion des deux cornmissions, j'avais eu à me louer de ses prévenances. Je me trouvais, un jour, seul avec hii, à la fin d'une séance : « Êtes-voiis pressé? lui dis-je; la « discussion dans votre "conseil est-elle intéres- « santé? — Non, me répondit-il; point du tout; « qu'avez- vous à me dire?» Sur quoi, je me levai, je fermai la porte sur nous, et mis la clef sur la cheminée. « Je connais, lui dis-je, votre position, « votre expérience, vos talents et l'influence de « vos conseils sur des hommes qui, sous tous les tt rapports, vous sont bien inférieurs : je veux « savoir de vous ce que vous pensez de moi et de (c mes amis, comment vous jugez notre conduite « politique, et ce qui fait que nous ne pouvons « nous entendre. »
Voici sa réponse : « Vous êtes de fort hou- « nétes gens, fort capables^ et je crois que vous « voulez sincèrement soutenir le gouvernement « tel qu'il est, parce qu'il n'y a aucun moyen sûr (c ni pour vous, ni pour nous, de lui en substi- « tuer un autre. Mais nous, conventionnels, nous « ne pouvons vous laisser faire : que vous le « vouliez ou non, vous nous menez tout douce- « ment à notre perte certaine; il n'y a rien de « commun entre nous.
« — Quelle garantie vous faut-il donc? — Une