‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 16 sur 112 · CONVKKS\TIO« AVEC TREILHARD · texte numérisé non relu

CONVKKS\TIO« AVEC TREILHARD

« seule; après quoi. nous ferons tout ce que « vous voudrez; nous vous laisserons détendre « les ressorts; donnez-nous cette garantie, et « nous vous suivrons aveuglément.

" — Et laquelle? — Montez à la tribune, et « déclarez que si vous aviez été membre de la « convention, vous auriez, comme nous, voté « la mort de Louis XVI.

ce — Vous exigez l'impossible; ce que, à notre « place, vous ne feriez pas. Vous sacrifiez la « France à de vaines terreurs. — Non , répli- « qua-l-il, la partie n'est pas égale; nos têtes « sont au jeu. » Le reste de la conversation fut insignifiant.

Dès ce moment, je ne doutai plus que les intrigues dont nous étions entourés n'eussent, avant le renouvellement du dernier tiers, un dénoùment funeste à la liberté et à ses vrais défenseurs. Je m'efforçai de soutenir cbez mes amis la confiance que je n'avais plus; je continuai de combattre, mais sans espoir de succès.

Chacun des trois partis continua d'user de ses moyens pour se fortifier, et tout espoir de rapprochement ne tarda pas à s'évanouir. Quelques membres influents du conseil des cinq- cents formèrent une réunion dans Tancienne maison de M. Bertin , rue de Clichy. Dans cette réunion, quelques membres du nouveau tiers essayèrent

8^ CLtB DE CLICHY.

(le fonher uu parti royaliste; ils croyaient pouvoir exciter des troubles sérieux dont ils auraient proÇté pour opérer une contre-révolution , et rappeler la maison de Bourbon. Ils cachaient assez mal leurs desseins sous un langage constitutionnel , et travaillaient à exaspérer les espnts contre le directoire. Mes amis et moi nous nous rendions assidûment à ces réunions , et nous nous appliquions à tempérer l'effervescence qui allait toujours croissant. Ce petit nombre de royalistes n'avait en réalité aucun moyen d'action : leurs déclamations ne faisaient qu'irriter le directoire , et lui fournir des prétextes pour recourir à des mesures de salut public, c'est-àdire, à la force brutale, en s'appuyant sur l'armée. Malheureusement nos conseils étaient froidement accueillis par des esprits trop ardents , qui , moins éclairés que nous sur les dangers de la situation , ne se méfiaient pas assez du piège qui leur était tendu. Ifotre prudence était taxée de timidité.

Dumolard, membi*e du conseil des cinq-cents, qui s'était distingué comme un des meilleurs orateurs du parti constitutionnel au côté droit de l'assemblée législative, commit une de ces fautes qui compromettent un parti, et que rien ne peut réparer. Le général Bonaparte, indigné des nouvelles vêpres siciliennes de Vérone , et

AtOTlOiX bK DLMOLAKD. 8^

de la perfidie de l'oligarchie vénitienne , avait fésolu d'en tirer une éclatante vengeance. Dumolard annonça au club de Clichy qu'il dénoncerait le général de l'armée d'Italie , et le directoire exécutif qui avait autorisé une épouvantable violation du droit des gens, et la destruction de la plus ancienne république. Nous fîmes de vains efforts pour le détourner de son dessein : il s'y obstina. Je le rencontrai chez le directeur Barthélémy, la veille du jour qu'il avait indiqué pour faire sa motion au conseil des cinq-cents, et, de concert avec quelques-uns de mes collègues qui s'y étaient réunis , je tâchai de lui faire apercevoir les conséquences de cette démarche aussi fausse que téméraire. Dumolard n*était point entraîné dans le parti royaliste ; c'était un patriote de bonne foi , mais aveuglé par ses préventions, plus disert qu'éloquent, infatué de sa facilité d'élocution , incapable de s'élever à de hautes considérations politiques. Blesser le juste orgueil du conquérant de l'Italie, alors qu'il vengeait sur un gouvernement perfide le sang de ses soldats répandu par de lâches assassins, était l'acte le plus impolitique. Le général Bonaparte , supposant sans doute contre la vérité qu'il ne pouvait connaître, mais avec raison, d'après toutes les apparences, que cette attaque était combinée entre les meneurs des

90 MOTION DK DUMOLAUD.

lieux conseils , ne pouvait nous pardonner d Savoir voulu éteindre dans ses mains la foudre dont il frappa le gouvernement vénitien : et, en effet, blâmer sa conduite dans de telles circonstances , c'était lui ravir le fruit de ses victoires , c'était entraver la négociation ouverte avec l'Autriche, puisque la révolution de Venise, et la cession des États vénitiens, en compensation de celle des Pays-Bas , étaient le seul moyen de conclure une paix glorieuse et solide. Enfin c'était nous aliéner l'influence la plus décisive, et la porter tout entière au directoire.

Loin de vouloir partager avec Dumolard et le petit nombre de ses collègues qui l'avaient soutenu , la responsabilité de sa motion ,- nous repoussâmes cette responsabilité; mais ce fut eJi vain : il ne fut que trop facile au directoire de donner à nos explications les plus énergiques les couleurs de l'hypocrisie.

J'avais été bien informé du plan arrêté par la majorité des directeurs, et de leurs manœuvres secrètes pour tirer avantage de la motion de Dumolard. Je saisis la première occasion qui se présenta au conseil des anciens,' pour donner à nos protestations sur cet objet la plus grande publicité. La discussion s'étant engagée sur la réso* lution du conseil des cinq-cents de déclarer que les nmices (C Italie , tle. Stunbre et-Meuse ^ et

ÉLOGK DMS ARMÉES. ()I

lie Rhiii'^^t'MoseUe , aidaient bien mérité de la pu* trie et de r/turnanité y je me hâtai d'y prendre part. Je ne me bornai point à de vaines apologies, à des éloges, à des lieux communs: je m'attachai à produire une impression plus profonde, en présentant le tableau des diverses opérations militaires, et la véritable situation de nos affaires au dehors. Quelques extraits de ce discours peuvent servir à justifier nos intentions trop calomniées, et ne seront peut-être pas inutiles à l'histoire.

Je disais, après un court exorde et quelques

considérations générales : « Dans ce

a moment où Tépée de l'Alexandre français tran- « che l'inextricable nœud de tant d'intrigues, il u nous appartient de repousser, aux yeux des « nations agitées, le reproche injuste d'envahistf sèment et de subversion. — Il nous appartient « d'accuser, à notre tour, les artisans des dis- « cordes sanglantes et de la dévastation du contia nent, à nous qui n'avons cessé d'appeler la paix « générale, qui n'avons pas craint de reprocher « à notre propre gouvernement de n'en pas assez tt apprécier le bienfait, et l'influence sur l'affer- « missement de la république, à nous qui, n'é- « coûtant que la voix du peuple français, avons tf été ses échos fidèles, quand il fallait braver a les soupçons les plus outrageants , pour

9'i KU)GE DKS AUMJÊES.

<c exprimer les vœux de nos concitoyens »

a Sans doute les progrès de nos armes en Italie, « la situation de nos armées sur le Rhin, le dé- <( veloppement de nos forces toujours croissantes, « à mesure que le nouvel ordre de choses sortait « du chaos de la révolution, ne devaient point (c donner au cabinet de Saint-James une espé- « rance raisonnable de nous contraindre à accep- « ter, non point comme ses plénipotentiaires « affectaient de le dire, les conditions et les x< échanges qui importaient le plus à ses alliés, « mais bien les rétrocessions qui pouvaient affer^ c( mir sa domination sur les rivages de l'Océan, « et faire rentrer les débris de la Hollande sous le (c joug le plus pesant et le plus honteux qu'une

« nation vaincue ait jamais subi — Que

« r£urope juge maintenant qui de la France ou « de l'Angleterre a repoussé la paix; si Bona- (c parte, usant avec une égale modération de la « victoire, aux portes de Turin, devant le Capi- (c tôle, sous les nnu*s de Vienne, n'a pas rempli « l'attente et les vœnx de la république, et si ce ce n'est point par cette modération et par son « humanité qu'il a conquis l'affection de la na-

t< tion, plus encore que par ses triomphes

« L'Angleterre nous a contraints de commettre Ci au sort des armes ce qui depuis longtemps

KLOGF DES ARMIÎES. Ç)H

ff ne lui était plus soumis, l'existence de la répii- « bliqne française. Eh bien! le sort des armes « en a décidé; et ce n'est pas cette fois l'aveugle a fortune, mais bien le talent de nos généraux « et le génie de Bonaparte qui ont terminé cette N lutte mémorable.

« La paix que nous sommes sur le point de « conclure va peut-être dissiper une grande illu- « sion, et mettre dans tout son jour la différence « des intérêts d'une puissance uniquement ma- « ritime, avec ceux d'une puissance uniquement «continentale. Nous aurons, citoyens, d'autres « occasions de faire connaître la difficulté de « l'accord entre de telles puissances, et peut-être tf de saper utilement pour nos alliés, les bases du « colosse insulaire de la politique moderne.

« Il était facile de prévoir cet événement, et, cr chez nos ennemis, leurs meilleurs concitoyens « l'avaient pressenti, en considérant la situation « de nos finances et notre épuisement apparent , « si différent de leur épuisement réel (puisque a le crédit des deux gouvernements se mesure « déjà par leur marche en sens inverse du papierf monnaie aux espèces et des espèces au papier- « monnaie). Les plus éclairés annonçaient que « le directoire exécutif de la république française « ne manquerait pas de profiter de l'impatience « et du vif désir de la paix que montraient le

94 ÉLOGR DES ARMRFS.

« peuple et l'arnirée, et que la guerre offensive a serait d'autant plus terrible cette fois, qu'elle « serait dirigée d'après de vastes plans, dont les « premiers essais avaient été heureux, et dont* (c les combinaisons étaient, pour ainsi dire, na- « tionales, liées aux principes, à la vigueur des c( nouvelles institutions, peu connues aux étran* (c gers et difficilement praticables par d'autres <f nations.

ce Enfin , l'exemple de Bonaparte et de nos « guerriers d'Italie enflammait le courage de ce nos armées sur le Rhin et l'émulation de leurs « généraux.

« Et c'est alors que, par une contradiction qui et n'échappera pas à l'histoire, on a de nouveau « bravé, défié les vainqueurs, on nous a forcés <c d'être conquérants; on a de toutes parts ouvert w l'Allemagne à nos invasions, en affectant de ce ne prolonger la guerre que pour l'en garantir.

ce Que ne puis-je, mes collègues, en l'appelant ce ici tous les motifs de reconnaissance nationale, c< vous offrir le tableau des derniers événements ce de cette campagne, tel que l'histoire devra le « présenter à la postérité!

ce Bonaparte venait de frapper à Rivoli le coup ce décisif; comme général et comme soldat, il c« avait mis le comble à sa gloire par l'exacte cornée binaison et la célérité de ses marches, par la

ÉLOGF DFS ARMÉES. qS

(T bonne disposition de ses réserves, par la pré- « cision de ses attaques et l'obstination dans le ff combat, Tordre rétabli sans cesse dans cette « armée entourée, dans des parties de ligne romc( pues, et aussitôt formées de nouveau : Berthier, d dont les talents et le bouillant courage avaient K tellement contribué à la conquête de l'Italie, tf que Bonaparte s'honora lui-même, en deman- « dant pour lui une égale part de gloire et de « reconnaissance ; Berthier, Masséna , Augereau , « et tous ces illustres chefs , tous ces hommes k « la fois grenadiers et généraux, se surpassèrent « dans cette journée et celles qui la suivirent. « Jusque-là l'armée avait combattu avec intrépi- « dite : c'est à Rivoli qu'elle apprit qu'il n'y avait «point de dangers supérieurs à son courage, « point de situation désespérée pour elle, et que « le mouvement multipliant les forces, il n'y « avait point de bornes aux effets de l'ardeur, « de l'ensemble et de la confiance. Ce jour-là « l'armée d'Italie devint invincible.

«f Vous connaissez, et je ne vous dirai point « quels furent le prix et les fruits de cette victoire « et de la prise de Mantoue. Le plus doux, sans « doute, fut de pouvoir accorder la paix au chef « de l'Église; confondre, par cet acte plein de (c magnanimité et digne de la nation française, « tout«*s les calomnies contre son gouvernement.

q(> SLOGE DES ARMÉES.

ce que, depuis, en effet, on n'a osé reproduire; « arracher à l'anarchie son horrible et impie es- (X pérance; enfin laisser pour la première fois, (X dans ces contrées, la mémoire du nom français « honorée et bénie.

« I^ cabinet de Vienne n'avait pas prévu que « le terrible vainqueur de Rivoli dédaignerait de « monter au Capitole; et, pendant qu'il marchait « vers Capoue, l'empereur se hâtait de réparer « ses pertes et de former, pour la troisième fois, « une armée d'Italie. Le prince dont les talents, « le courage, l'activité, avaient, même en échouant <c devant notre Xénophon, ranimé la confiance <c des troupes impériales, est appelé des bords «c du Rhin, où la belle défense de Kehl l'avait re- (c tenu trop longtemps pour la maturité des « nouveaux projets de la cour de Vienne. Tout « s'ébranle et se mêle dans les armées ennemies ; n des corps considérables quittent les bords du a Rhin pour venir combattre dans les âpres « montagnes du Tyrol; d'autres corps les rem- « placent, tandis que nos masses restent immoce biles, homogènes, se réparent autant que le tf permettent nos ressources.

fc C'est ici que je dois rendre justice à la pré- « voyance du directoire. A peine le système de « guerre était-il changé sur le Rhin, par la glofi rieuse retraite cle Moreau, qu'un puissant

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« renfort en est tiré pour étrt^ porté à l'armée « (l'Italie : ce ne sont point des corps, des déta- « chements morcelés; ce sont des divisions ence tières qui marchent sous un général distingué u par ses talents, le général Bernadotte, fières « des lauriers qu'elles viennent de cueillir et de H la part qu'elles vont prendre à ceux d'Italie, au « nom des deux armées de Sambre-et-Meuse et « de Rhin-et-Moselle. Cette marche est la plus <c longue qu'aucun corps d'armée ait jamais faile m sur le continent dans la rigoureuse saison. « Grâce à l'infatigable zèle du général Kellermann, « des obstacles jusqu'à nos jours réputés insur- « montables ont été franchis; à force de travaux « et de vigilance, il a, contre le climat et les élé- « ments, maintenu libre le passage des Alpes; K les colonnes, l'artillerie et les bagages n'y ont « éprouvé aucune perte, aucun accident, aucun « retard. C'est à celte opération que nous devons « l'avantage dont Bonaparte a si bien profité; elle « est si extraordinaire, que l'ennemi n'eu a pu cal- « culer le résultat.

« Le directoire fit coïncider avec ces combi- « naisoiis du meilleur emploi des forces, la sage « précaution de rappeler aux armées nos jeunes « défenseurs; et nous devons remarquer que « cette rigoureuse et nécessaire disposition n'a « pas été cette fois livrée à l'arbitraire, exécutée

98 liLOGE DES ARMÉFS.

« avec cette indécente fureur qui avilissait presa que et rendait odieux le devoir le plus saint, ce le principe unanimement consacré par toute la « nation aux premiers jours de la révolution, a mis en pratique par la formation de trois mil- (X lions de gardes nationales, confirmé par les « lois, et qui sera maintenu par l'amour de la ce liberté, par l'honneur, par la présence de tant « de trophées , par la tradition des plus glorieux « souvenirs. L'arrêté du directoire respire l'huc< manité, la bonne foi et la confiance qui eussent « dû éclater dans tous ses actes : aussi a*t-il proa duit l'effet qu'on en attendait. Les jeunes gens, « après avoir pris quelque repos au sein de leurs <t familles et profité du délai qui leur était ac- « cordé, ont rejoint leurs drapeaux et se sont « empressés de prendre part aux derniers triom- « phes de leurs frères d'armes.

« D'un autre côté , le retour de la malheureuse « et impolitique expédition d'Irlande ayant laissé a au gouvernement la liberté de disposer d'un « général déjà célèbre par ses succès et par la a pacification de la Vendée, dont le zèle, comme « celui de ses braves compagnons, venait d'être <c mis à la terrible épreuve des plus inutiles dan- « gers, il était juste d'employer ses talents sur un « plus vaste théâtre.

« Pendant que les ennemis se persuadaient

lÉLOGK DES AHMKKS. QC)

« par robservation de notre position sur la rive « gauche du Rhin, et la connaissance tardive a qu'ils avaient eue du renfort porté en Italie, « que nous resterions sur la défensive la plus <c absolue, le général Moreau ne prenait d'autre « repos, après cette campagne et la brillante déi( fense de Kehl , que celui de visiter les postes et « quartiers occupés par Tarmée de Sambre-eta Meuse, de préparer la nouvelle organisation , <t de rétablir la cavalerie. A peine en eut-il remis 'c le commandement au général Hoche, que ce- <c lui-ci, secondé par son état-major et par le gé- « néral d'artillerie Debelle, développa ime activité « égale à leur empressement de mettre l'armée « en état d'agir offensivement au delà du Rhin.

« Moreau , après avoir servi avec un dévouecc ment civiqueet le désintéressement de la véri- « table gloire les vues du gouvernement pour « renforcer l'armée de Sambre-et-Meuse, ne né- « gligea rien pour que l'armée de Rhin-et-Mo- «( selle, après avoir fourni de puissants secours, '^ fût, à l'ouverture de la campagne, en état de tf soutenir l'éclat de sa réputation, et réparât, « par sa bonne organisation, ce qu'elle avait « perdu, non de forces, mais de nombre.

n Tels étaient les préparatifs sur le Rhin. Les « circonstances en avaient augmenté la difficulté, u et nous serions injustes si nous ne faisions pas

I CK> M <>( ,1 Dis MM I I s.

« honneur à notre aiicu'ii colU'^iic Ir inimstrr « de la guerre Petiet, de sa prévoyance cl de ses « efforts heureux pour rendre exécutables les <f projets du gouvernement.

(c Mais déjà Bonaparte, profitant habilement « de l'ébranlement des forces impériales, et du « trouble que ses dernières victoires y avaient ce porté, et de l'irrésolution qui se manifestait par u le changement des généraux et les contrece marches, arrivait sur la Piave pendant qu'on « le croyait devant Rome, forçait le passage du c( Tagliamento et manœuvrait brillamment dect vaut Tarchiduc, à peine arrivé avec de bonnes ce troupes , sans doute , mais sans aucun ensemble, ce sans aucun dessein arrêté, et forcé de plier dece vaut les dispositions savantes de son rival et ce l'impétuosité française. A quel miracle voulezcc vous arrêter vos regards ?Répéterai-je l'escalade ic de Gradisca et la reddition de cette forteresse , ic ou le combat héroïque de Tarvîs, ou l'invasion ce du Tyrol? Des dangers si pressants, la grande ce barrière qu'aucun peuple moderne n'avait (c franchie emportée comme d'assaut, le bassin ce du Danube, le cœur des États héréditaires, les ce murs de Vienne découverts aux yeux et aux ar- « mes des Français, forçaient l'Empereur à rap- « peler précipitamment le reste de ses forces des «I bords du Rhin et des boulevards de l'Empire,

ÉLOGE DES ARMEES. lOI

^ pour couvrir ses propres possessions. Il devait « presque regretter les succès du prince Charles, « qui, pour de vains avantages, avait écarté les « forces qu'on aurait voulu dans ce moment con- « centrer.

«f C'est aux généraux Hoche et Moreau et à o leurs braves armées qu'est confié le soin de 0 retenir et de combattre les armées qu'on ne a peut plus ni rappeler ni soutenir, mais qui, « derrière des places, des fleuves, dans des posi- « tiens formidables, bravent l'ardeur de nos « guerriers du Rhin, stimulés par les succès de « leurs frères, impatients, indignés de n'avoir au- « cune part aux derniers lauriers, et de n'avoir a pas concouru, de leurs derniers efforts, à cette <r paix qu'ils ont tant désirée et qui va se con- « dure si loin d'eux, au bat qu'ils ont presque « touché pendant là campagne précédente.

tf Ce sont ces derniers efforts , couronnés « par la victoire , que nous célébrons aujour- « d'hui , etc »

Je répondais ainsi, du haut de la tribune, aux insinuations mensongères du directoire; mais il était trop tard, le coup était porté, et nos dénégations ne firent qu'accréditer de plus en plus l'opinion défavorable qu'on répandait dans les rangs de l'armée d'Italie. Nous ne pouvions opposer.à ces attaques souterraine^que la fermeté

lOJ GAHDE DV CORPS Ll^GISLATJF.

de nos principes , l'indépendance de nos opinions, et le soin de nous concilier Testime publique. Nous avions cependant pris quelques précautions pour notre sûreté personnelle. Nous nous étions surtout occupés de la garde du corps législatif , dont la surveillance m'avait été particulièrement confiée par les commissions des inspecteurs de la salle dont je faisais partie j ainsi que je l'ai déjà dit. Cette garde , dont l'effectif était d'eu* viron quinze cents hommes , était , en grandepartie, composée d'anciens gardes-françaises qui n'avaient point quitté Paris depuis la révolution de 1789, et avaient formé le corps des grenadiers de la convention. Ils s'étaient successivement recrutés de très-mauvais sujets. Je m'efforçai d'y introduire une discipline sévère; appuyé par le ministre de la guerre Petiet , je renvoyais à l'armée du Rhin tous les hommes qui avaient manqué trois fois à l'appel. J'étais aussi bien secondé par le ministre de la police Cochon Laparrent, ancien membre de l'assemblée constituante, plein de bonnes intentions; comme il avait siégé à la convention et voté la mort du roi , il n'inspirait encore aucune méfiance au directoire. Le général Moreau et le général Dcsaix, avec lesquels j'étais en correspondance , remplaçaient ces hommes par des sous-officiers et soldats d'une conduite éprouvée. Mais cette

CO^JURikTION DE PlCHEGRU. lo3

recomposition de notre garde n'était pas encore assez avancée, et les événements se pressaient. Je fis désigner par le général Moreau un colonel de la garde, Tadjudant-commandant Kamel, qui fut depuis enveloppé dans la proscription du 18 fructidor, et qu'un sort plus funeste encore a rendu victime des fureurs des ultra-royalistes à Toulouse, où il commandait comme général , et où il fut massacré en 181 5, après la seconde restauration.

J avû été confidentiellement informé par Desaix de la découverte qu'on avait faite daîis les papiers pris dans le fourgon du général Klingliug, de la conjuration de Pichegru. Le général Moreau n'avait pas jugé à propos de dénoncer son ancien compagnon d'armes au directoire exécutif, qui n'avait encore sur cette défection que quelques indices et de vagues soupçons : Desaix , en roe faisant cette communication, avait exigé ma parole d'honneur que j'en garderais le secret le plus absolu , et que je ne m'en servirais que pour iliriger, selon les circonstances, ma conduite particulière et celle de mes amis. Sans compromettre un secret qui ne m'appartenait pas, je fis tous mes efforts , dans différentes conversations avec le général Pichegru, pour l'amener à quelque ouverture sur ses desseins: je uy pus réussir. Je lâchai de l'éclairer sur la véritable situation i^ts

I04 DÉMARCHE VIS-A-VIS DE BAllRAS.

affaires, sur la disposition des esprits qu'il coa« naissait mal, sur la nullité des moyens de changer la forme de gouvernement. Je n'en obtins que des réponses vagues , des protestations d'un parfait accord avec nous pour amener , par degrés, des améliorations qui pouvaient seules donner de la foixre au parti des gens de bien : je demeurai convaincu qu'il n'avait aucun plan formé, qu'il avait renoncé à ses anciens projets depuis qu'il avait quitté le commandement de l'armée , et qu'il se bornait à temporlier et à cacher l'embarras de sa position aux hommes ardents qui avaient cru trouver en lui un puissant appui, et qu'il était forcé de ménager à cause des antécédents.

De jour en jour l'agitation des partisans du directoire, leurs diverses pubKcations, les réunions des anciens terroristes, les fréquents messages à l'armée d'Italie pour s'assurer de l'adhésion et de la coopération du général Bonaparte, aimonçaient que la crise était prochaine. Nous résolûmes défaire une dernière tentative auprès du directoire : Portalis et son beau-frère Siméon connaissaient particulièrement Barras; ils avaient eu, en Provence, beaucoup de rapports avec sa famille ; ils se chargèrent d'aller le trouver : Barras était alors le plus accessible des* trois membres qui composaient la majorité du direc-

DEMARCHE VIS-A-VIS DE BARBAS. Jo5

toire. Il était assez mal disposé pour Bewbelly qui se méfiait de ses liaisons singulièrement compliquées, tantôt avec des aristocrates, tantôt avec les terroristes. Comme Barras était l'homme d'action qui conduisait l'intrigue , Rewbell était inquiet et effrayé de l'issue qu'elle pouvait avoir dans de telles mains. Barras écouta fort attentivement l'exposé des deux habiles et célèbres avocats de la cause nationale. Ceux-ci lui démontrèrent que la majorité dans les deux chambres étant certainement acquise au parti constitutionnel y puisque Portalis était président du conseil des anciens, et Siméon président du conseil des cinq cents, il était plus sûr et plus honorable de gouverner, par cette influence, dans le sens du véritable esprit et de l'opinion générale, que de s'obstiner k la détruire par la violence, sans savoir où ce mouvement pouvait conduire le gouvernement. Le dictateur ( car il en avait assumé le pouvoir et pris toutes les allures ) parut ébranlé, et si frappé des arguments de Portalis et de Siméon, qu'il indiqua pour le lendemain une nouvelle conférence, à laquelle je fus appelé avec mes deux amis.

Nous trouvâmes Barras affublé de son brillant costume franco^espngnol ^ et prêt à se rendre à la séance du directoire. C'était la première fois que je voyais ce directeur, personnage célèbre ^

nS CONF£Ji£NCE AV£C BAlillAS.

puisqu'il a deux fois tenu en ses mains le sort de la France. La coaversation s'engagea sur les points déjà débattus la veille : sa principale objection fut la haine invétérée qu'il avait conçue contre Carnot : il ne pouvait, disait-il, se résoudre à voter avec lui , même en approuvant le changement de système que nous proposions. Je lui fis observer que s'il était convaincu , comme il le disait , de notre bonne foi et de la justesse de nos vues , sa répugnance au caractère de Carnot oe devait pas l'emporter sur la raison d'État. Il parut céder à nos raisons, et quoique tous ses actes aient démenti ses promesses, je crois encore aujourd'hui qu'il fut sincère dans ce moment : tt Ëtes-vous décidé? lui dis-je. Devons- (( nous compter sur votre parole ? Nous la douce nez-vous foi de gentilhomme? — Oui, foi de « gentilhomme républicain ; quels gages exigez- « vous? » Notre réponse était prête : « Nous « demandons une recomposition du ministère, tt dans lequel entrera M. de Talleyrand pour les ce affaires extérieures, le remplacement du mi- «c nistre de la justice Merlin par le ministre de u la police Cochon Laparrent , et la conserva- <c tion de Petiet au ministère de la guerm. »

Nous nous retirâmes avec quelque espérance d'avoir sauvé notre pays. Mais cette illusion ne dura pas deux joui*s. L'animosité de Barras contre

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