‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 19 sur 112 · IIO AVIS SUR LES PROJETS DU DIRECTOIRE · texte numérisé non relu

IIO AVIS SUR LES PROJETS DU DIRECTOIRE

« Eh bien ! » me dit-elle, loi'sqiie je parus an milieu du cercle où se trouvaient des orateurs des deux partis, « vous avez £Eiit aujourd'hui ce beaucoup de poussière! — Pas beaucoup , lui « dis-je , mais encore cela vaut-il Uneux que de « faire de la boue, d

Préoccupé d'un funeste avenir, je sentis le besoin de passer quelques heures à la campagne dans le sem de ma famille. Je ne pouvais déjà plus habiter ma maison à Paris, dans un quartier écarté, rue des Fossés-du-Temple, sans risquer d'être attaqué par les sbires du directoire qui proclamaient dans les clubs qu il fallait venger le peuple a domicite.

En rentrant à Paris, vers le soir, quelques jours avant le 1 8 fructidor, je rencontrai M. T..., homme d'esprit, et du nombre de ceux qui, ayant au fond de bons sentiments, un jugement sain, mais peu de caractère, cèdent aux circonstances, se mêlent à toutes les sociétés, et ne veulent jamais d'autre rôle que celui de spectateur. Je l'avais souvent rencontré dans le monde, et il avait été employé dans les bureaux de la police générale, connaissait beaucoup Barras, et plus encore quelques femmes de sa société. « Je vous trouve à propos, me dit-il; j'ai passé « la soirée d'hier et une partie de la nuit chee « Barras : on a discuté trè^sérieusement dans ce

PROPOSITION DU COLON F.L R f | |

« conciliabule s'il fallait laisser égorger environ a quarante membres des deux conseils, ou se « borner à vous déporter à Cayenne. Plusieurs « ont soutenu cette fameuse maxime, que les (c morts sedftne reviennent pas : enfin la réso- •r lution de vous déporter semble avoir prévalu. « Tenez cela pour certain, tout est prêt, faites •r vos dispositions en conséquence. » Je le remerciai, et me rendis au pavillon Marsan où mes collègues, déjà réunis, s'occupaient de recueillir des rapports- de plus en plus alarmants et d'apprécier leur plus ou moins d'exactitude : c'était le i5 fructidor. Vers les dix heures du soir, l'huissier vint me dire qu'on me demandait et qu'on me priait de sortir pour une affaire trèspressée. Je trouvai dans l'antichambre le colonel R. .. ., commandant du bataillon de la garde nationale de la Butte des Moulins, homme trèsardent qui nous était tout dévoué.

« J'ai une chose fort importante à vous comc muniquer, me dit-il; mais il faut que nous « soyons seuls ; avez-vous assez de confiance en « moi pour venir m'entendre dans le jardin? » 3e le suivis, il me conduisit sous les arbres, dans le lieu le plus écarté, sous la terrasse du côté de la Seine, et me tint le discours suivant : « Vous « n'avez plus qu'un moment; vous ae pouvez « douter de l'attentil^qu'oo médite centre vos

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« personnes; je vous propose de vous débarras- <c ser cette nuit de deux directeurs, Rewbell et a Barras; je suis sûr de les faire tuer, et je ne a suis point inquiet de ce qui en résultera, si « vous me donnez votre parole Aïonneur de f< déclarer à la tribune du conseil des anciens ce que, pour sauver la république, vous avez « commandé cette attaque. Vous nommerez deux « directeurs, et tout le reste obéira.

— c( Vous me proposez d'ordonner un assas- « sinat? vous appelez cela une attaque? Maissupa posons que la guerre civile est déclarée; quels a moyens auriez-vous d'exécuter une telleattaque?

— a J'ai , me dit-il, à ma disposition cent bra- « ves aussi résolus que moi; l'attaque est facile, « et nous courons peu de danger. Le directoire w n'a pris d'autre précaution que d'avoir un pi- « quet de vingt-cinq hommes à la porte du palais « du Luxembourg. Vous savez que les arcades à c< droite et à gauche de la porte sont ouvertes et éle- « vées seulement de quatre à cinq pieds du niveau f( delà rue. Nous escaladerons ces arcades, et nous (c attaquerons la garde à revers par les deux côtés c( du portique : le piquet sera surpris et dispersé tf dans la cour ou dans la rue. Pendant ce com- « bat, quelques-uns d'entre nous iront, en suite vant le portique à droite, saisir et poignarder a Rewbell dans son appartement, au rez-de-chaus-

PROPOSITION OniPOLONEL R I l3

« sée; quelques autres monteront parle portique « à gauche, à l'appartement de Barras, au pre- « mier étage. Je vous réponds qu'avant que l'att lerte soit donnée au petit Luxembourg et à la

V caserne de la garde du directoire, Rewbell et « Barras n'existeront plus. Nous ne pourrions « atteindre aussi facilement à l'appartement de « Lareveillère , qui est logé au petit Luxembourg, « au-dessus de Carnot, à cause du voisinage de « la caserne.

— « A Dieu ne plaise, lui dis-je, que j'autorise « ou laisse commettre l'assassinat même de a l'homme le plus criminel ! d'ailleurs votre pro-

V jet est insensé : ne sais-je pas qu'il est impos- « sible, dans les circonstances où nous nous « trouvons, de rassembler un tel nombre d'homa mes décidés à tenter une entreprise aussi té- « méraire ?

— a Puisque vous en doutez, me répondit- il, « prononcez, en élevant la voix, ce mot d'ordre : « Famille. »

Je le fis, et à l'instant nous fumes entourés par des hommes qui, jusqu'à ce moment, s'étaient tenus cachés chacun derrière un arbre. L'obscurité m'empêcha de juger de leur tiorobre. Ils gardèrent le plus profond silence. a — C'est bien ! dis-je au colonel R. «^ • . ., je suis « satisfait ; retirons-nous. 9

Il4 CONFEEEHCK AVEC I^ ^iH^RAI, OUiBEB.

Pendant que nous retournions au pavillon Marsan 9 je le remerciai de son zèle, et le détour* nai de son horrible entr^^jme, en refusant d'en prendre d'aucune manière, ai pour mon compte, ni au nom de mes amis , la criminelle responsabilité. Je dois ajouter ici que l'empereur Napoléon ayant entendu parler de cette aventure, je ne sais par quelle confidence, m'en fit raconter tous les détails, et me dit : a Vous fûtes un « imbécile; vous n'entendez rien aux révolun tions. »

Je ne partageais pas l'illusion de ceux de mes collègues qui se flattaient de trouver un appui dans la garde nationale et dans la masse des citoyens. 11 ne fallait qu'un chef, disaient-ils, pour faire éclater une grande insurrection : mais ils oubliaient la terrible épreuve du règne de la terreur. Javais trop bien appris quelles sont les conséquences de l'abandon du pouvoir à une faction compromise par ses propres excès. Je savais qu'on n'opère une révolution contre un gouvernement établi, même le plus injuste et le plus oppressif, qu'en s'appuyant sur yn prétexte légal et sur des autorités reconnues par le peu*» pie. Alors seulement les forces matérielles se divisent : la foule de^ hommes timides ou indifférents grossit la masse, et donne au bras du levier tonte la puissance nécessaire pour soulever

CONFÎmirCK A«C*'til GÉVÉRAL KLÉBER. Il5

et renverser. Certes, si, comme en 1789, nous avions eu de tels éléments, le chef ne nous eut pas manqué. J'ai dit popfquoi ce ne pouvait être Pichegru : un homme qui valait mieux que lui, un des meilleurs généraux de nos armées, et que son caractère, son audace et son esprit ren«daient éminemment propre à une telle entreprise, Kléber, se trouvait alors à Paris. Il n'avait point été employé par le directoire, et s'était retiré dans une maison de campagne à Chaillot, près de celle qu'occupait mon frère Saint-Fulcrand , administrateur des subsistances militaires. Il demanda k me voir; je me rendis chez Itii.

« Avez-vous quelques moyens de résistance ? me dit-il.

— « Aucun qui puisse donner à l'homme le plus téméraire la confiance de rien entreprendre avec quelque chance de succès.

— « Si vous étiez seulement sûr de votre garde, ajouta Kléber, et de quelques bataillons de gardes nationales, tels qu'ils étaient au f3 vendémiaire, Augereau et sa division ne m'embarrasseraient pas; et il est très- vraisemblable que Taffaire une fois engagée, l'artillerie, dent le commandant m'est tout dévoué, passerait de mon coté. » Je fis connaître au général Kléber la composition de la garde déjà plus qu'à moitié pratiquée. Je dus refuser, au nom de mes col-

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lègues y ses offres généreuses, et renoncer à l'inutile essai d'une résistance à main armée , qui ne pouvait servir qu'à justifier l'attentat du directoire.

Cet attentat fut commis deux jours après. J'avais assisté, le 17 fructidor au soir, à une longue séance de la commission des inspecteurs ; j'étais très-fatigué; je m'étais retiré, vers une heure ^du matin , avec le général Pichegru et l'amiral Villaret-Joyeuse, qui m'accompagnèrent jusqu'à la maison de mon frère, rue Neuve des Capucins, aujourd'hui rue Joubert. Ils étaient logés l'un et l'autre dans ce quartier : ils devaient être prévenus et me faire avertir s'il arrivait quelque événement dans la nuit. J'avais, de mon côté, donné l'ordre au colonel Ramel de m'envoyer une ordonnance à la moindre alerte, et de rassembler sa troupe dans la cour des casernes, attenante au jardin des Tuileries.

Vers six heures du matin, Villaret-Joyeuse me fit dire que le général Augereau, avec l'infanterie de sa division et son artillerie, venait d'entrer dans le jardin des Tuileries, et avait fait occuper tous les postes. Je m'habillai à la hâte pendant qu'on me préparait un cabriolet. Je me vêtis d'une capote bleue, pris un chapeau militaire , et un sabre sous le bras. Je me rendais fort vite par la rue Caumartin et la rue

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Neuve de Luxembourg à la caserne de la garde, dans l'ancien couvent des capucins, aujourd'hui démoli, et sur le terrain duquel on a bâti le bel hôtel des finances. J'allais entrer dans la cour, lorsqu'un nègre, domestique du colonel Ramel, balafré de coups de sabre et tout sanglant, se jeta au-devant de mon cheval, et me dit que son maître l'envoyait pour m'avertir de ne point approcher des Tuileries; que le colonel Ramel avait été assailli et maltraité par ses propres grenadiers mêlés aux troupes d'Augereau ; qu'on lui avait arraché ses épaulettes, qu'il était arrêté, et qu'on me cherchait. Cet avis m'empêcha d'entrer dans la caserne où m'attendait , sans doute , un sort pareil , mais ne me détourna point de ma résolution de me rendre à mon poste au pavillon Marsan, où mes collègues, surtout ceux qui étaient logés près du palais des Tuileries, devaient s'être réunis. Je mis pied à terre à la grille dite du cul-de-sac Dauphin , et j'entrai après avoir montré aux doubles sentinelles ma carre de député.

Étant au pied du pavillon et prêt à monter à la salle des séances par le petit escalier qui communiquait au jardin, j'aperçus aux fenêtres plusieurs de mes collègues qui me faisaient des signes que je ne pouvais comprendre. Je m'arrêtai pour considérer ce qui se passait autour de moi. Les

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