‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 20 sur 112 · I |8 18 FRUCTIDOR · texte numérisé non relu

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troupes qui bordaient la terrasse avaient mis leurs armes au faisceau; quelques officiers se promenaient; je fis d^abord comme eux; je ne leur inspirais aucune méfiance; je m'approchai de l'escalier, et je me décidais enfin à monter, lorsqu'un petit paquet de papier tomba presque à mes pieds. J'étais si près des soldats et de la sentinelle de l'escalier, que je mis d'abord le pied sur le petit paquet, pour ne le ramasser que lorsque je jugerais que je n'étais pas observé. Au moment même où je m'inclinais, le général Yerdières, celui-là même qui venait d'arrêter mes collègues, sortait rapidement de l'escalier, et frôla presque mon épaule : il me connaissait fort bien, et deux jours auparavant j'avais causé avec lui; s'il avait pu me fixer, il m'aurait certainement arrêté aussi. Je ramassai le petit paquet; c'était un billet écrit au crayon et qu'on avait lesté avec un morceau de pain. Le billet ne contenait que ce peu de mots ; « JVous sommes « arr(^tcs f vous allez Vëtrc; sauvez-vous ^ vous ce nous valez mieux dehors. »

Je m'éloignai du pavillon , me dirigeant lentement vers la grille. Dans ce moment, un député,

B , du conseil des cinq-cents, m'aborda

tout effaré, me questionnant sur ce qui se passait. Je le pris sous le bras et lui dis : 9 Contenes- « vous, soyez tranquille et laissez-moi faire; je

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« vais essayer de nous tirer d'ici. » Mon costume, mon chapeau militaire et le sabre que j'avais sous le bras, me donnaient toute l'apparence d'un officier. Après avoir fait encore quelques pas autour des derniers faisceaux^ et n'apercevant aucun officier de marque, j'allai d'un pas ferme droit à la grille, m'appuyant toujours sur mon compagnon. Les quatre sentinelles, deux de notre garde, qui auraient du me reconnaître, et deux des troupes de ligne, mirent en travers de la grille entr'ouverte les crosses de leurs (iisils, et me dirent: On ne sort pas! Alors, jurant avec colère, je poussai leurs armes d'un coup de pied, et, passant entre eux, je m'arrêtai de l'autre coté de la grille^ et leur dis en me retournant : a F ! voilà deux fois que vous chan-

« gez de consigne ; appelez-moi le caporal. i> Pendant qu'ils me répondaient, je m'éloignai tout doucement; je revins un peu sur mes pas, suivant, en allant et venant, la marche delà sentinelle extérieure, qui était sous le passage du cul-de-sac Dauphin; et quand cette sentinelle se retourna dans le sens contraire, me trouvant dé* gagé, ainsi que mon compagnon, je l'abandonnai et je m'enfuis au pas de course, en suivant la rue de l'Echelle.

Je m'arrêtai dans la rue Sainte-Anne, et voyant que je n'étais pas suivi, je me mêlai à un groupe

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de sept ou huit personnes qui lisaient la proclamation que le directoire avait fait afficher pendant la nuit, avec des pièces qui inculpaient Pichegru et nous mêlaient dans la prétendue conjuration royaliste. Après avoir rapidement parcouru des yeux cet infâme placard , je me rendis chez mon ami Tronçon-Ducoudray, rue Notre-Dame des Victoires : je lui dis tout ce que je venais de voir, l'arrestation de nos amis, la manière dont ils m'avaient averti, ma miraculeuse délivrance, et la proclamation du directoire. Il ne put contenir son indignation : <c II faudra, me a dit-il, qu'ils m'assassinent à la tribune; je vais « me rendre à l'assemblée, je dévoilerai à la « France leurs infâmes manœuvres. » Je m'efforçai , mais en vain , de le détourner de cette résolution. « Je conçois, ajouta-t-il , qu'ils aient voulu « nous effrayer, en inculpant et faisant arrêter « quelques membres de la commission; vous (c surtout, à cause de l'influence qu'ils voussupa posaient sur la garde du corps législatif et sur (c la garde nationale. Mais ils n'oseraient aller (c plus loin ; songez à votre sûreté et laissez-moi « faire. » Je le suppliai de nouveau de veiller à la sienne; quoiqu'il ne fût point membre de la commission, je ne doutais pas qu'il ne fût compris dans la proscription des principaux orateurs des deux conseils. Je l'embrassai, pour ne plus le revoir.

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En sortant de chez Tronçon-Ducoudray, je rencontrai l'amiral Villaret-Joyeiise qui s'y rendait : il avait reçu des avis certains sur l'étendue de la liste des proscrits , et il m'engagea à ne pas tarder à chercher un asile : il était lui«méme menacé. L'expérience des révolutions est vaine pour les hommes honnêtes; on n'apprend point à deviner l'âme des scélérats; eux seuls ont toute la prévision du crime , et, jusqu'au dernier de leurs forfaits, leur audace surprend les hommes de bien les plus courageux et les plus prévoyants. Ceux des membres des deux conseils qui avaient entendu le signal d'alarme, s'étaient d'abord tendus aux Tuileries, L'amiral Villaret-Joyeuse, après m*avoir fait avertir par un domestique, avait été avec sa voiture chercher le général Pichegru, et l'avait conduit au pavillon Marsan; il avait, heureusement pour moi, oublié le numéro de la maison de mon frère.

Après l'arrestation de ceux des membres de la commission qui s'étaient trouvés réunis au pavillon Marsan, l'officier chargé de cette expédition voulut les emmener; ils s'y refusèrent, en déclarant qu'ils ne quitteraient pas leur poste et qu'il faudrait les en arracher par la violence. Il fallut demander de nouveaux ordres; on reçut celui de les emmener, morts ou vifs, à la prison du Temple. Un d'entre eux. Bourdon de l'Oise,

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ancien membre de la convention, fut appelé hors de la salle; on lui dit qu'il pouvait s^échapper : il rentra dans la salle , répéta à ses collègues la proposition qu'on venait de lui faire , déclara qu'il rougirait de l'avoir méritée, et jura de mourir avec eux. — Pendant qu'on entraînait Pichegni dans l'escalier, un officier lui dit : «Te voilà donc^ général de brigands? — Oui, « quand je te commandais, n répliqua-t-il froidement.

Pendant que le directoire mutilait ainsi la représentation nationale, il commettait sur ses propres collègues, Barthélémy et Carnot, le même attentat qu'il honorait delà dénomination de coup d'État. Carnot, prévenu par des amis vigilants , s'échappa par une porte qui , du fond de son appartement, communiquait au jardin du Luxembourg. Barthélémy, bloqué et surpris, fut arrêté et se soumit à son sort avec une résignation stoïque. Barras lui fit proposer de donner sa démission, en lui assurant qu'à ce prix on lui rendrait la liberté ; il s'y refusa y en observant que, dans la situation où il était, illr td acte n'aurait aucune valeur. On le pressa d'antidater sa démission ; il répondit que sans doute on ne voulait le dépouiller de sa garantie constitutionnelle que pour le juger militairement; mais qu'en acceptant la place et la position périlleii84|^ de di-

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recteur, il s'était dévoué sans réserve. On le conduisit au Temple. Les triumvirs triomphants firent éclater une joie barbare. J'ai su , par un témoin oculaire de leurs honteuses félicitations, qu'un de leurs plus intimes conseillers me fit l'honneur de demander avec beaucoup d'empressement, à l'officier qui rendait compte de l'arrestation des membres du conseil des an* ciens, si l'on avait empoigné le général Dumas; et sur sa réponse : Pas encore l < Tant pis , dit'il : « vous le retrouverez quelque jour ; c'est un rea venant. »

Indépendamment de la proclamation que j'avais lue, la police avait fait afficher divers autres placards : un arrêté annonçait que tous ceux qui violeraient les propriétés , tous les incitateurs au pillage, tous les provocateurs au rétablissement de la royauté, tous les partisans du duc d'Orléans, seraient jugés militairement; c'était, sous le prétexte du maintien de l'ordre , menacer de la peine de mort tous les citoyens qui prendraient une part quelconque aux év^ements de la journée ; précaution aussi perfide qu'inutile , puisque le peuple, depuis longtemps enchaîné par les usurpateurs de sa souvjeraineté et de ses droits, n'était, dans son abattement, que trop docile à leur joug. Un autre arrêté annonçait que provisoirement le conseil des cinq -cents

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s'assemblerait à l'Odéon , et celui des anciens à l'École de santé , parce que leurs palais étaient devenus des lieux de rassemblement pour les séditieux. Aucun désordre , aucun trouble n'avait pu servir de prétexte à cette imputation. I^es directeurs affirmaient dans un de ces actes , que les postes qui entouraient le directoire , avaient été attaqués pendant la nuit par des Lyonnais, des émigrés, des compagnies de Jésus et du Soleil , et par des hommes munis de cartes délivrées par les commissions des inspecteurs des deux conseils. La grande proclamation dénonçait la conspiration royaliste , et promettait que les preuves seraient incessaniment communiquées aux représentants du peuple demeurés fidèles à sa cause. Cette dénonciation était appuyée de quelques pièces informes et insignifiantes rangées sous des titres pompeux. Sous celui de correspondance , une lettre de recommandation, adressée à Imbert Coloraès , membre du conseil des cinq-cents, par le prince de Condé; un rapport d'espion fait au comte d'Entraigues à Venise , deux ans auparavant, et trouvé, dîsaiton, dans son portefeuille, renfermait toutet'les charges contre le général Pichegru; quelqties pièces déjà connues dans l'affaire de la ViUeheurnois , et dans lesquelles les députés qui n'avaient été qu'indiqués par les agents de Mon-

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sieur, se trouvaient cette fois nommés; une déclaration nouvelle de Duverne de Presle expliquait au gré du directoire les manœuvres employées par les royalistes pour s'emparer des élections , et compromettait quelques membres du conseil des cinq-cents ; enfin une partie de ces fameuses lettres de Bâle, qui avaient servi à faire condamner Lemaitre.

Malgré l'appareil menaçant qu'avait déployé le directoire, une grande partie des membres des deux conseils se rendirent dans leurs salles respectives, et protestèrent courageusement contre ces violences. A l'exemple de leurs respectables présidents, Siméon au conseil des cinqcents, et I..afond-Ladebat à celui des anciens, ils ne cédèrent qu'à l'emploi de la force ; et après avoir été chassés par les baïonnettes, après avoir vu leurs présidents arrachés de leurs fauteuils^ ils se rassemblèrent encore et tirent une nouvelle tentative, et se présentèrent en plus grand nombre pour ouvrir leurs séances. Augereau ne put les disperser qu'en les faisant charger par sa cavalerie. Lafond-Ladebat rallia dans sa maison ceux des membres du conseil des anciens qui purent s'y réfugier. La maison fut entourée, comme renfermant un rassemblement séditieux. Tous ceux qui s'y trouvèrent, et entre autres Lafond-I^adebat , Barbé-M arbois, Tronçon-Du-

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coudray, Dupont de Nemours, Goupil de Préfeln, furent arrêtés, et conduits au Tempfe; Villaret-Joyeuse, et plusieurs autres de nos amis, membres du conseil des cinq-cents, furent saisis, et éprouvèrent le même sort.

Pendant que les présidents et les principaux membres des deux conseils étaient ainsi livrés aux outrages d'une soldatesque effrénée, chassés de leurs palais, poursuivis dans leurs maisons, arrachés des bras de leurs femmes et de leurs en-* fants, le directoire, profitant de la stupeur générale, se hâtait de couvrir ses forfaits de Tapparence de ces mêmes formes qu'il venait de violer. L'infidèle garde du corps législatif entourait rodéon et l'École de santé, où le directoire avait convoqué la minorité factieuse des deux conseils; on ne pouvait s'y introduire avec la médaille ordinaire de député, mais seulement avec une carte particulière distribuée aux députés désignés par les directeurs, et à des affidés chargés de remplir les places et de couvrir Tinsuffisance du nombre des prétendus repréMDtants (lu peuple. Malgré cette supercberie, le nombre des votants se trouva si petit, qu'on envoya des lettres circulaires à tous les membres, et des messagers particuliers à ceux dont la conduite ou faible ou trop circonspecte avait mérité qu'on leur fit cette injure. On les fit presser

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de se rendre aux lieux indiqués pour ces réunions illégales; plusieurs membres fidèles s y trompèrent; quelques-uns vinrent délibérer, et furent au moment de voter eux-mêmes sur leur propre déportation.

J'omets ici à dessein, mon cher fils, des détails anecdotiques de peu d'intérêt pour toi, et qui, si ces mémoires étaient jamais publiés, réveilleraient des souvenirs qu'il vaut mieux éteindre. 11 me semble que les écrivains contemporains, qui sont de bonne foi, doivent se défendre des !|re&sentiments implacables, et que, lorsqu'ils signalent les erreurs de l'entraînement, et les écarts des passions, lorsqu'ils ont à peindre des caractères, ils n'en doivent montrer que ce qui importe à la vérité de l'histoire. La conjuration directoriale du 18 fructidor se voit tout entière, avec ses causes et ses effets , dans la loi du 19 fructidor que dictèrent les triumvirs à leur parlement mutilé. Cette loi surpassa l'attente des conventionnels complices du directoire; elle détruisait jusqu'au fondement de la liberté française; elle cassSkit ks élections du peuple, anéantissait la liberté des cultes et celle de la presse; elle rétablissait les sociétés populaires , encourageait les délateurs ; elle enlevait à la nation toutes les garanties sociales.

J*a8 ASILE DANS PARIS.

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