LIVRE NEUVIEME
Asile dans Paris. — Passe-port poar le Danemark. — ÉTasion.
— Sortie de France. — Arrivée à Rotterdam. — Rencootre du duc de Rrunswick à Osnabrûck. — Arrivée à Hambourg.
— Accueil du comte de Slolberg. — Séjour en Holstein. — Arrivée de Portalis et de son fils. — Écrit sur le i8 fructidor.
— Projets du général Bonaparte après le traité de Gampo Formio. — Ma femme et ma fille ai née viennent me rejoindre.
— Précis des événements militaires. — Réunion avec les prisonniers d'Olmûtz. — i8 brumaire. — Départ pour la France. Rencontre du duc de Choiseul.
J E reviens donc à ce qui m'est personnel : mon rôle était fini, et puisque je ne pouvais porter aucun secours à mes amis, je n'avais plus qu'à songer à ma sûreté et m'arracher encore une fois du sein de ma patrie , pour éviter de causer de nouveaux chagrins à ma famille. •
En sortant de chezTronçon-Ducoudray, je me réfugiai chez un citoyen dont la probité et les bons sentiments m'étaient connus, M. Tarte, marchand épicier, rue Richelieu , au coin de la rue Saint-Marc. H me cacha dans un apparte-
ASILE DANS PARIS. î^g
ment au second étage , qui était à louer, et se chargea de porter à madame Dumas un billet par lequel je l'informais de ce qui m'était arrivé et du lieu de ma retraite. Comme je ne doutais pas qu'on ne Ht bientôt des visites domiciliaires pour rechercher et saisir les proscrits, je demandais qu'on me trouvât un asile plus sûr et dans un quartier moins fréquenté. Dès qu'il fut nuit, mon valet de chambre Bertin vint me rendre compte que, de concert avec mon frère Saint-Fulcrand, ma femme avait trouvé cet asile. Il fut convenu qu'à neuf heures précises un fiacre s'arrêterait devant le magasin de M. Tarte, et que lorsque la personne qui en sortirait, remonterait dans le fiacre après avoir fait quelques achats, je monterais derrière comme un domestique. Je fus ainsi transporté de chez M. Tarte chez M. Sennepart, inspecteur des subsistances militaires, intime ami de mon frère et de mon beau-frère Delarue, ami généreux et dévoué, homme de résolution, et que j'ai trouvé tel dans toutes les circonstances. Il était logé rue Neuve des Mathurins, dans un fort joli appartement à l'entre-sol sur le devant; j'y fus accueilli par lui et madame Sennepart avec la plus cordiale hospitalité.
Il y avait, au fond de cet appartement, dans Tune des garde-robes de la chambre à coucher, III. 9
f;to VISITE DOMICILIAIRE.
un escalier dérobé, le plus commode, le plus mystérieux qu'on puisse imaginer. Son issue dans la rue était si bien masquée dans la décoration extérieure de la maison , qu'il était impossible de la soupçonner : l'entrée par la garderobe était encore mieux déguisée; un seul des boutons d'un porte-manteau servait à l'ouvrir. Ainsi que je l'avais prévu ^ la police ne tarda pas à faire faire des visites domiciliaires. Deux jours après mon arrivée chez Sennepart, un commissaire se présenta, vers dix heures du soir, pour visiter son appartement. On posa des sentinelles à la porte de la rue, dans l'intérieur delà maison. Je me cachai dans l'escalier , tout près de la petite porte qui donnait dans la rue, à quelques pas de distance de la porte cochère, et tout prêt à m'échapper sans rencontrer aucun obstacle, dans le cas où le secret de la garde-robe serait deviné par le perquisiteur. Il ne le fut point; j'entendis remuer les meubles, les habits suspendus au porte-manteau, et je fus très-satisfait de ce que ma cachette en devint plus sûre, et de ce que mes généreux hôtes couraient désormais moins de risque d'être compromis par ma présence. Dans cette confiance, M. et madame Sennepart m'engagèrent eux-mêmes à recevoir quelques visites de ma femme, pour nous concerter sur les moyens d'assurer mon évasion. J'étais bien dé-
PASSE-PORT. l3l
cidé à me soumettre à cette troisième proscription, c'est-à-dire, à sortir de la capitale, et, si je le pouvais, du territoire de la république.
Pendant les huit joura que je passai chez M. Sennepart, je fus exactement informé de ce qui se passait, par mon collègue Lebrun, presque le seul de mes amis qui n'eût pas été porté sur la liste, et qui, me dbait-il dans la lettre qu'il m'avait écrite à ce sujet, ne voulait, profiter de cet oubli des proscripteurs, que pour servir ses malheureux collègues, et leur porter secours, selon que les événements ultérieurs pourraient lui en fournir l'occasion. Je dirai plus tard comment cet homme d'État, aussi sage qu'éclairé, sut remplir cet engagement. J'étais vivement affecté du sort de mes compagnons; je me reprochais presque de ne pas le partager.
M. de Dreyer, ministre de Danemark, avec lequel j'étais lié, sollicité par ma femme, voulut bien me faire expédier un faux passe-port, comme sujet danois, sous le nom d'Elias Funck. Ce passe-port fut présenté à M. de Talleyrand , ministre des relations extérieures, qui, sachant bien qu'il m'était destiné, ne balança point à le viser. Je sentis tout le prix d'un si important service, et j'en ai toujours conservé la plus vive reconnaissance.
C'était beaucoup pour mon salut; mais il fallait
î'5'2 SORTIE DE PARIS.
sortir de Paris, malgré la vigilance qu'exerçaient aux barrières les agents de la police du directoire. Mon signalement avait été envoyé à tous les postes, et les traits des orateurs qui paraissaient fréquemment <\ la tribune étaient aussi connus que ceux des acteurs des théâtres. Madame Dumas vint ine faire ses adieux en m'apportant mon passe-port; mais elle n'osa m'amener ses enfants. Le brave Sennepart la consola en lui disant qu'il se chargeait de me faire sortir de Paris, et qu'il ne me quitterait que lorsque j'aurais franchi la frontière. Il se fit donner, comme inspecteur des subsistances militaires , une mission pour la Belgique, revêtit son habit d'officier de la garde nationale, fit atteler à sa voiture trois bons chevaux , conduits par un domestique dont il était siir. Nous montâmes en voiture en plein jour, à la porte de la maison, et quand nous fûmes à trente pas de la barrière de Clichy, le postillon, conformément h l'ordre qu'il en avait reçu, enleva la voiture et dépassa la barrière au grand galop, comme si les chevaux s'étaient emportés. En même temps Sennepart, s'avançant hors de la portière, et me cachant ainsi, criait: Arrêtez! arrêtez! et jurait contre le postillon. Il appela un gendarme que nous avions manqué de renverser, et, lui montrant ses papiers, il s'excusa sur la sottise du postillon : le gendarme