‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 22 sur 112 · SORTIE DE PARIS · texte numérisé non relu

SORTIE DE PARIS

n'ayant aucune défiance à cause de l'uniforme de garde national, dit au postillon de continuer son chemin.

Nous allâmes prendre des chevaux de poste au premier relais, sur la route de Senlis; aucun obstacle ne nous arrêta. Nous eûmes cependant un moment d'inquiétude, lorsqu'en approchant de la ville d'Arras, où nous comptions nous reposer pendant quelques heures, nous fumes atteints et dépassés par un courrier qui précédai1> une voiture de poste. Il nous apprit que c'était celle des plénipotentiaires du directoire, qui se rendaient à Lille pour y conférer avec lord Malraesbury. Parmi eux se trouvait Treilhard, qui, s'il eut été seul et qu'il m'eût rencontré, aurait, je crois, feint de ne pas me reconnaître. Nous nous gardâmes bien de risquer cette entrevue. Nous nous laissâmes dépasser par la voiture, et nous ne nous arrêtâmes plus jusqu'à Anvers, où nous descendîmes dans une auberge du faubourg de Bréda. Les portes de la ville étant femiéfli, j'étais en pleine sécurité, et je venais de me coucher, lorsque Sennepart vint me raconter la conversation qu'il avait eue avec un individu qui nous avait très-soigneusement observés : celui-ci demandant à Sennepart des nouvelles de Paris, et prenant confiance dans ses réponses, n''avait gardé aucune résefve. Ce n'était rien moins

l34 SOBTIE DE FRANCE.

qu'un agent de police chargé d'examiner les étrangers. Il avait reçu les signalements des proscrits en fuite, et voulait absolument me voir. Il consentit à remettre son inspection au lendemain ; mais Sennepart avait fait louer des chevaux qu'on attela sans bruit, et nous partîmes à une heure du matin, pour nous rendre à un petit port de pêcheurs, sur la grande Meuse, où je m'embarquai seul, après avoir embrassé et trop faible^ ment remercié mon généreux compagnon.

Le plus beau yacht du roi d'Angleterre m'eût été moins agréable que le bateau à demi ponté, manœuvré par deux pêcheurs avec lesquels je fis marché pour me conduire à Rotterdam. Je respirais enfin, je ne craignais plus d'être poursuivi; mais avec quel serrement de cœur ne quittai-je pas le rivage français! que de souvenirs, que de tristes pensées occupèrent mon esprit, pendant les deux longues nuits passées sur cet esquif! J'étais libre du moins; je savais que dans quelques heures mon ami Sennepart annoncerait k ma famille que j'étais sauvé; tandis que mes mat> heureux amis, enchainés et transportés comme de vils malfaiteurs, allaient subir les tourments d'un horrible exil, et ne laissaient à leurs familles désolées que la presque certitude de leur mort après une cruelle agonie. Ces idées m'ao* câblaient bien plus que la fatigue d'une naviga-

REiSCOM'RK DV DUC DE BRUNSWICK. l35

lion que les vents contraires et les courants rendirent très-pénible. Malgré le court trajet que j avais à faire, je n'arrivai à Rotterdam que le troisième jour.

J'y rencontrai Alexandre Romeuf, l'un des aides de camp du général la Fayette, qui, après avoir séjourné en Angleterre pendant le premier règne de la terreur, était rentré en France à peu près à l'époque de mon retour de Suisse. I^ loi du 19 fructidor, qui signalait le second règne de la terreur, ne laissant désormais aux officiers de la famille militaire du prisonnier d'Olmùtz aucun espoir de trouver un asile sur le territoire français, Romeuf se rendait comme moi à Hambourg, et je ne pouvais souhaiter un plus aimable compagnon de voyage. Nous prîmes la route de Westphalie, par Bentheim et Osnabrûck. Nous nous arrêtâmes dans cette dernière ville pour prendre un peu de repos. Peu d'instants après notre arrivée, nous apprîmes qu'un général prussien avec quelques officiers de marque venait de descendre à l'auberge 011 nous nous étions logés : c'était le vieux duc de Brunswick qui allait, je crois, à Oldenbourg : informé que deux Français, venant de Paris, par la Hollande, se trouvaient sous le même toit, il témoigna le désir de nous voir. Quelque peu important que fut mon incognito^ si je m'étais prêté à satisfaire

l36 ARRIVÉE A HAMBOURG.

la curiosité du prince, on n'aurait pas manqué (le faire de cette rencontre fortuite , un supplément de conjuration et de preuves de notre connivence avec l'étranger. Romeuf seul se montra, causa avec les officiers du duc, et ne laissa subsister aucun soupçon sur te mar^' chand danois Elias Funck, son compagnon de voyage.

Je n'avais d'autre projet que de me réunir à mes amis, Charles et Alexandre de Lameth, lesquels, ainsi que le duc d'Aiguillon, avaient quitté l'Angleterre, et s'étaient réfugiés à Hambourg : ils y avaient formé , je l'ai déjà dit, un petit établissement de commerce de détail, qui n'avait guère d'autre objet que de leur assurer le droit de domicile, et garantir ainsi leur tranquillité. Cette réunion fut pour moi une très-douce consolation. Deux autres constitutionnels, avec lesquels j'étais aussi très-lié, M. deRiccé et M. l'abbé Louis, le même qui fut depuis trois fois ministre des finances, avaient établi à Hambourg une maison de commerce un peu plus considérable. Ils s'étaient associés avec deux négociants, l'un Genevois, l'autre, M. Lom, de Bayonne. Je versai, dans cette maison de commerce et de banque, une somme d'environ quarante mille francs que mon frère Saint-Fulcrand m'avait confiée, en m'abandonnant l'intérêt qu'elle pourrait produire. Ce fut.

SORTIE DK HAMBOURG. J 3^

avec le peu d'or que j'avais pu emporter, ma ^ seule ressource pendant mon exil.

Je voulus d'abord m'établir à Hambourg ; j'espérais qu'à l'exemple de mes amis, et faisant valoir les mêmes motifs, je pourrais jouir de la même sécurité. Il n'en fut pas ainsi. Je fus bientôt averti que le directoire faisait rechercher les proscrits du i8 fructidor, et voulait exiger leur extradition des pays où, par divers motifs, son influence pouvait aller jusqu'à cette violation du droit des gens. L'exemple de la Suisse, et surtout celui de la Hollande, effrayait alors les gouvernements faibles et limitrophes des pays envahis. Mon séjour à Hambourg pouvait compromettre mes amis : il fallut nous séparer; ils s'occupèrent de me trouver un asile dans les États du roi de Danemark, et, en attendant, je me retirai à Yansbeck , dans une maison de campagne que madame de Riccé avait occupée. Cette femme respectable, de l'ancienne maison de Humpech, devenue veuve, avait épousé M. de Riccé pour lui faire partager s^ fortune : elle venait de mourir, lorsque j'arrivai à Hambourg. Je passai quelques, semaines à Yansbeck dans une entière solitude, mes amis ne pouvant venir me voir que très-rarement. J'avais rencontré chez eux le célèbre philosophe Jacobi, qui professait nos opinioi^ constitutionnelles, avait

«ivi en observalpur éclairé Ja marche de la révolution française, et prenait un vif intérêt aux ■ victiuies d'un zèle désintéressé pour le salut de leur patrie. Il me donna les preuves les plus louchantes de ses généreux sentiments, que partageaient sels honorables aittis le comte Christian de Slolberg, un des baillis du Ilolsteîn, et la comtesse Louise son épouse, née Heveiitlow ; ceux-ci habitaient leur terre de Tremsbiîttel; il leur proposa de m'y recevoir, et je m'y i-ejii avec lui.

.Tacobi fut pour moi un ange tutélaire; je rais pu , dans les circonslances et dans la disposition d'esprit où je me trouvais, rêver une pUis heui'euse ni plus honorable retraite, un asile plus doux, une société plus conforme à mes goùts,^ mes sentiments, à mes opinions. Je reçus •lu comte et de la comtesse de Stolberg l'accueil le plus louchant et le plus cordial : ils m'invitèrent à rester auprès d'eux . à partager leur foyer, et leur table : j'acceptai celte noble liosp^ti dont je ne me sentais digne que pitr la recoi naissance dont j'étais pénétré. Le comte et la comtesse habitaient cette terre pendant toute l'année; la maison était simple et commode , et très-proprement tenue; le site était agréable et très-champêtre. 1^ comte était âgé. d'environ rinqtiante-cinq ans, la coniless»> di' cinquaul

foyer,^ ■ccoaH

u'avHÎeot point d'enfants, mais ils avaient attiré auprès d'eux mesik'iiioisvlles de llohe, fiUes d'iiD de leurs amit*; l'aînée, chanoinesse , était âgée de trente ans; et la plus jeune, qu'ils avaient adoptée, avait quatorze ans.

La culture des lettres était leur principale iQccupation. Le comte Christian de Stolberp et m frère Frédéric sV élaicut adonnés dès leur première jeunesse; les ouvrages qu'ils ont produits en font foi. Le comte < Christian , l'ainé des deux frères , est le traducteur le plus estimé de SofiljDcU' ; les langues mortes et la plupart des langues vivantes lui étaient également l'ainiliéreB: il parlait et écrivait purement , ainsi que la codatessst fe français, l'anglais et l'italien; k coin- : lisait tous les auteurs latins. Ce couple heureux, ne possédant qu'une médiocre fortune, avait passé dans une douce union, qu'auin nuage n'avait troublée, la meilleure moitié la vie. Il tenait par ses alliances aux premières maisons du Danemark et du Holstein. Les BcmsIOrQ, les Scliinimelmanu , les Baudessiii , le» KaiitT^u, etc., la plupart de ces familles habitaient leurs terres dao» le duché de Holstein, où elles se réunissaient «tW visitaient réciproquement à différentes époques, et surtout durant l'hiver. I.e coratf Frédéric de Stolherg liabilnit tuting. réitidonco du prince évéque ,

j4o la famille de stoubehg.

duc d'Oldenbourg 9 dont il était le ministre et l'ami. Le comte de Reventlow, le plus proche parent de la comtesse Louise , habitait sa belle terre dïmkendorff , près de Kiel.

Je n'ai parlé que des avantages extérieurs de mes respectables hôtes , et de leurs qualités d'esprit. Admis dans leur intimité , j'appris bientôt à connaître celles de leur cœur, l'élévation de leur âme, leur religieuse philosophie , leur noble indépendance , et leur inépuisable bienfaisance pour tout ce qui les approchait. Ils écoutaient avec le plus indulgent intérêt le récit des événements dont j'avais été témoin , celui de mes différents voyages , et principalement l'exposé de la situation de ma malheureuse patrie et de nos dernières infortunes. J'étais fort inquiet du sort de mes collègues , et dans le petit nombre de ceux qui , ainsi que moi , avaient pu se sauver et sortir de France, Portails , aveugle , errant en Suisse avec son fils, et certainement poursuivi par les agents du directoire, m'occupait beaucoup. Je reçus enfin de ses nouvelles; il s'était réfugié à Fribourg en Brisgavsr ; il y était isolé et très-malheureux. Je communiquai sa lettre à mes hôtes , qui , sans hésiter un instant , me proposèrent de le faire venir à TrcmsbiitteL Le comte de Reventlow, qui s'y trouvait dans ce moment, réclama ( ce fut son expression) Tavan-

ARRIVÉE DE PORTALIS. t^î

tage de partager l'honneur de cette hospitalité, et m'offrit de recevoir à son château d'EmkendorflF mon ami Portalis avec son fils. Ils ne tardèrent point, malgré la rigueur de la saison, c'était au mois de janvier 1798, à venir me joindre à Tremsbûttel, d'où nous les conduisîmes à Emkendorff. Le comte de Reventlow et la comtesse Julie, femme angélique dont je parlerai plus tard, accueillirent Portalis et son fils comme je l'avais été moi-même à Tremsbûttel.

La tranquillité de ma retraite, les consolations qui m'étaient prodiguées, ne suffisaient pas pour me distraire de mes pénibles réflexions sur la situation de la France , sur la cruelle destinée de mes collègues et sur l'avenir de ma famille. J'avais des occasions assez fréquentes de correspondre avec elle ; ma femme me tenait au courant des moindres événements qui pouvaient m'intéresser; je dévorais les papiers publics ite France et d'Angleterre ; mes hôtes m'exerçaient à lire en allemand ceux de Vienne et de Hambourg. Mademoiselle de Hobe, qui parlait aussi facilement notre langue que Is^ sienne, s'occupait particulièrement de c^jtinn. J'employais la plus grande partie de la journée à des lectures d'histoire, et à écrire des mémoires dont il ne m'est malheureusement resté que quelques fragments.

l4.2 ÉCRIT SUB L« l8 FKtJCTiDOR.

Parmi ces fragments se trouve presque eu entier un écrit intitulé : Témoignage de Mathieu Dumas y membre du conseil des anciens y sur la réifolutim du 1% fructidor an /^(4 septembre 1797). Je me proposais de publier cette justification de ma conduite publique et de celle de mes amis; mais la crainte d'aggraver le malheur de ceux qui gémissaient dans l'horrible exil de Sinnamary , et d'en compromettre plusieurs autres que n'avait pas atteints la verge des tyrans , me détourna de ce dessein; et l'on conçoit que plus tard, d'autres circonstances m y aient fait renoncer : quelques lignes de l'introduction et une courte analyse de la division de cet ouvrage pourront, mon cher fils, t'en donner une idée :

« Depuis la formation constitutionnelle du « corps législatif, jusqu'au moment où j'ai été tf arraché à mes fonctions, je les ai remplies concc formément au vœu de mes commettants, avec « exactitude et selon mes lumières : fidèle à mes « serments, j'ai partagé les efforts de la majorité- « de la représentation nationale, pour faire jouir « enfin le peuple français de la plénitude de ses « droits et de sa liberté, pour établir l'ordre sc- « Ion la justice, pour fixer la révolution par l'af- (c fermissement de la constitution républicaine.

« Nos concitoyens satisfaits encourageaient « notre zèle, et fondaient sur notre sagesse les

I (in I M i; Il 1^ FRi ( î ii)Oi{. I I )

. (liriiitTOs rspéranccs cit* lapatiie; nous riions a forts de leur assentiment, fiers d'avoir justifié (c leurs suffrages, confiants dans le respect des lois.

« On sait assez qu un nouveau parricide a Cl détruit ces espérances, qu'une verge de fer a « de nouveau frappé l|i France, et qu'il n'y a plus « pour nous de patrie.

ce Quelques amis, dont je m'empresserais de a publier les vertus hospitalières, si je ne crai- « gnais d'en troubler le doux exercice, en appert lant sur eux l'oeil de la tyrannie, ont su me et soustraire au supplice de la déportation ; mais « je le subis dans les personnes de mes infortunés « collègues; je ne puis distraire ma pensée de ce a cercueil flottant où ma place était aussi mar* « quée; et lorsque, sur ce même Océan, des vents « propices, des voiles amies, m'éloignaient, hélas! « pourtant trop rapidement de la France, il me a semblait que ces vents apportaient jusqu'à moi « les plaintes de ces illustres victimes. Ces voix « de vérité, si soigneusement, si cruellement « étouffées , captives peut-être au milieu même « des flots tumultueux, ces voix éloquentes, dont « les sons accoutumés remplissent encore mon « oreille, retentissent au fond de mon cœur : « elles me somment de vaincre la répugnance . « que j'éprouve à me produire une dernière ioxflL « aux regards du public. %

l44 KCKIT SUR LK l8 FRUCTIDOR.

c( J'aurais voulu, dans mou obscure retraite, <c m'assurer du moins par un silence absolu y la ce paix de l'oubli et les consolations de la sagesse; ce mais il me semble qu'en m'éloignant de cette ce scène de désolation, je n'aurais point rempli toute ic ma tâche civique, si, fidèle écho de l'innocc cence, je ne répétais des vérités attendues par ce tous les amis de la liberté.

*t Mu par ces sentiments, détermitié par ces ce seuls motifs, je présente à la nation le simple ce témoignage qu'elle exigerait de moi, si , recouee vrant ses droits de souveraineté, elle avait à « prononcer elle-même sur la fidélité de ses reee présentants, organes irrévocables de ses volonee tés, accusés tous ensemble.

ce Accusés! et par qui? par les magistrats

ce auxquels ils ont eux-mêmes délégué, au nom ce de la nation, le pouvoir exécutif, et confié la

ex force publique Qu'ai-je dit, accusés!. • . .

ce Ils ne l'ont point été ; ils ont été jugés sans (c qu'il existât contre eux aucune accusation, <c même illégale, sans aucune formalité, sans ce avoir été entendus. Mais j'use encore ici des ce expressions que ces barbares ont profanées : il ce n'y a point eu de jugement, point de condamee nation, point de juges; nous avons tous été ce proscrits en masse; et quand on nous a fait ce descendre vivants dans le tombeau, on livre

ÉCRIT SUR LE l8 PEjUCTIDOR. l45

t notre vie politique, notre caractère, notre rét putation aux diffamateurs ardents, impitoyat blés, enhardis par l'impunité.

« Quelque main plus habile traitera ce sujet f trop fécond. Dans ce grand nombre d'orateurs c et d'écrivains dont la proscription pouvait seule «relever le trône du mensonge, la foudre n'a c frappé qu'au hasard ; plusieurs ont échappé au c supplice, qui seront les Sallustes français : je c me borne à conserver pour eux la trace de c quelques faits importants à peindre, quelques t caractères que j'ai pu mieux connaître; heu- « reux si je puis garder dans cet écrit l'empreinte a de la vérité, la dignité du malheur et de l'inc nocence! »

Trois objets principaux appelaient mon témoignage : la recherche des causes du 18 fructidor, le récit de l'événement, l'examen et la discussion des faits. Je divisais donc ainsi mon ouvrage :

La première partie (la recherche des causes) était im tableau rapide et très-animé des événements qui avaient amené le renversement de la constitution de 1791 et l'usurpation du pouvoir constituant par la formation de l'assemblée illégale sous le nom de convention nationale. J'avais dû remonter jusqu'au développement des premiers germes de la conjuration républicaine III. ' 10

l/|6 ÉCRIT SUR LE l8 FRUCTIDOR.

formée au sein de la première assemblée législative; j'en avais suivi la marche progressive, et démontré les effetsinévitablesy depuis les premiers excès du parti antimonarchique jusqu'à la sanglante anarchie qui assura son triomphe. Sans me laisser éblouir par le faux prétexte d'une exaltation patriotique, ni par les brillants succès de nos armes dus à l'énergie de la nation et au véritable amour de la liberté, qui partout, dans tous les temps, et surtout chez les Français, enfanta l'héroïsme guerrier, je démasquais sans ménagement les véritables auteurs de nos discordes civiles, les hypocrites corrupteurs de l'opinion; je mettais à nu la mauvaise foi, la perversité, la violence de ces hommes devenus fameux par leurs crimes, bien persuadé que leurs talents funestes, leur éloquence et même leur courage ne pourraient leur faire trouver grâce devant le jugement de l'histoire; je démontrais, en suivant toutes les phases de la république conventionnelle, que la même faction, le même intérêt solidaire et exclusif, le même orgueil impitoyable de ces niveleurs, avaient amené la catastrophe du 1 8 fructidor.

La seconde partie contenait le récit de l'événement, tel que mes souvenirs récents pouvaient me le représenter : je n'avais omiiSfliucun détail des intrigues dont j'avais eu connaissance, aucun

ÉCRIT SUR LE 18 FRUCTIDOR. t^^

trait des caractères de ceux qui y avaient pris le plus de part. JjSl simple narration que je viens de consigner dans ces mémoires, n^est qu^un ex^ trait succinct et trop décoloré de cette partie de l'ouvrage, puisque je Tai presque réduit aux faits qui me sont personnels; qu'il te suffise, mon cher fils; car, je le répète, si je reproduisais ici textuellement ce que j'écrivais à cette époque, je paraîtrais vouloir satisfaire à de vieux ressentiments depuis longtemps éteints.

Enfin, la troisième et dernière partie était con« sacrée à l'examen et à la discussion des actes qui nous étaient calomnieusement imputés. Ce plai*^ doyer était le principal objet de l'ouvrage, et je pense que je l'avais bien rempli. J'avais posé trois questions dans les termes suivants :

« Premièrement. Existait-il, avant le 18 fructia dor, une conjuration contre la république^ « dont ie but fut le rétablissement d'un gouver*» « uement monarchique quelconque? Les chefs « de cette conjuration étaient-ils les orateurs « les plus influents dans les deux conseils, deux • membres du directoire exécutif, les ministres « et les généraux qui partageaient les opinions de a la majorité des chambres législatives, et qui s'^ « taient prononcés pour le parti constitutionnel, « enfin les écrivains distingués à la censure des- « quels l'opinion publique donnait quelque poids ?

l48 ÉCRIT SUR LE l8 FRUCTIDOR.

« Secondement. Les dernières élections des déa pûtes au corps législatif, et celles des adminis* a trateurs des départements , avaient-elles été « concertées avec les agents de la prétendue conte juration? Ces élections étaient-elles nulles? Le a pouvoir législatif se trouvait-il usurpé et illé- « gaiement exercé par la plus grande partie des a membres du tiers nouvellement élu?

« Troisièmement. Le corps législatif a-t-il porté « atteinte à la constitution et à Tindépendance « du pouvoir exécutif? Une attaque séditieuse a a-t-elle été combinée et dirigée par les commisce sions des inspecteurs des palais des deux con- « seils? A-t-il existé une agression de fait de la « part du corps législatif?

Me dépouillant de toute prévention pour les opinions que j'ai constamment professées , j'examinais ces trois questions, comme si la voix de ma malheureuse patrie m'avait cité au tribunal de la postérité, et qu'à ce tribunal, redouté seulement par ceux qui sont dignes d'y comparaître, j'eusse été interrogé par l'histoire. Je n'entrais dans la discussion qu'après avoir défini ce mot terrible de conjuration dont on a tant abusé; je disais :

fc II y a conjuration contre la sûreté de l'État, « lorsque des membres de la cité attentent aux « autorités, qui sont la vie sensible du gouverne-

ÉCRIT SUR LR l8 FRUCTIDOR. l49

a ment, et font profession de le méconnaître; — « lorsque la volonté nationale rencontre une réa sistance combinée y qui y par la force ou par la « ruse y rend vaine toute garantie du mode d'ordre « social^ — enfin, lorsqu'une minorité rebelle « forme un parti ennemi des lois, lorsque ces lois « ont été faites au nom du peuple^ et qu'elles a ont été consenties par lui explicitement. »

Toute cette discussion paraîtrait aujourd'hui bien superflue; je crois cependant devoir conserver ici la fidèle peinture de la situation respective des partis à cette mémorable époque.

ff Il n'y a point eu, depuis l'établis-

« sèment de la nouvelle constitution, d'autre « conjuration tendant à la renverser, que cet « horrible complot de Babœuf, pour exécuter < un massacre moins froidement barbare que le « i8 fructidor; et le dernier succès de ce comc plot était une émeute que le gouvernement « pouvait facilement prévenir et qu'il a su répri- « mer. — Les lois constitutionnelles, les attribuc tions du pouvoir exécutif, suffisaient pour « écarter ces dangers , comme aussi ceux que le « parti royaliste aurait pu susciter.

« Il y avait en France, avant le i8 fructidor, « quatre nuances très-distinctes d'opinion, deux « partis extrêmes et deux partis moyens.

« I^es deux partis extrêmes, les jacobins et les

i5o ÉCRIT SUR LE l8 FRUCTIDOR.

a royalistes^ avaient été détrônés chacun à leur « tour, et par la même cause. Tombés en mino- « rite dans le corps législatif, ils s'affaiblissaient «( et se discréditaient de jour en jour ; l'un et « l'autre, près de périr, s'attachaient à la dernière « branche. Les jacobins n'avaient aucun espoir a de reprendre la domination par l'autorité légisa lative, puisque le vœu libre de la nation les « repoussait irrévocablement. Ils se tournaient a vers le directoire, qui était leur créature, et « avec lequel ils avaient conservé plus d'affinité, ce et dont le renouvellement plus lent leur pro- « mettait une plus longue durée d'influence. — « Les royalistes, au contraire, ne pouvant en « exercer aucune sur le pouvoir exécutif, dans a lequel réside la force exclusive du système ré- « publicain, et dans lequel ce qu'ils appelaient <c l'usurpation de la puissance royale leur paraisse sait encore toute sanglante, concentraient leurs <c espérances dans le corps législatif, et se flat- « taient d'y dominer un jour.

« Les deux partis moyens, les républicains conr « ventionnels et les républicains constitutionnels^ *( avaient la majorité dan$ les deux conseils et « au directoire, mais avec cette différence que (c les républicains conventionnels dominaient au « directoire , et les républicains constitutionnels <x dominaient dans les deux conseils. Cette diffé-

ÉCRIT SUR LB 18 FRUCTIDOR. l5l

a renée, devenue très-sensible depuis le dernier « renouvellement du corps législatif, était for- « teraent prononcée, et de jour en jour la faveur « de l'opinion publique se déclarait plus ouver- « tement pour cette nouvelle majorité des cona seils.

a J'ai vu ces deux partis moyens qui , par la « force des choses et par l'intérêt commun , s'éa taient fort rapprochés à la fin de la session « précédente, se diviser et s'aigrir par les intri- « gués des partis extrêmes.

« Les jacobins , pour qui la paix intérieure « était la tombe entr'ouverte, effrayaient les plus a estimables conventionnels , les arrachaient aux « sentiments qui les portaient vers la justice, la « générosité et l'estime publique dont ils goûtaient a les premières douceurs, surtout dans le conseil « des anciens où ils s'étaient montrés plus moff dérés. Les royalistes n'étaient sans doute pas « inactifs; ils feignaient , au dedans comme au a dehors , d'avoir une grande part aux événe- « ments ; mais c'était un roman de contre-révo- « lution , qui n'avait pour base que des conjec- « tures , et dont la seule et triste réalité était de « rendre au parti des jacobins un service tout « semblable à celui qu'ils en avaient reçu , « lorsque le despotisme de Robespierre pliait « de nouveau les Français à la servitude ,

l5a ÉCRIT SUR LE 18 FRUCTIDOR.

« et faisait presque regretter le joug féodal.

« Les intrigues des princes , frères

« de Louis XYI , sont étrangères à cette grande a accusation de la nation dans les personnes de « ses représentants : les déclarations de Duverne « Dupresle y et le développement de son plan , « pour s'emparer des élections j et faire élire des « royalistes dans tous les départements , sont des « rêveries dont on n'avait fait aucun cas , et que <c le directoire lui-même, qui avait ces pièces K sous les yeux depuis plus de six mois , avait

« méprisées Ce n'étaient que des in-

« sinuations secrètes faites par des affidés obs- « curs. Tous ces projets étaient si décousus que, « malgré l'étalage officieux qu'en ont fait les «agents des princes, et le succès dont ils se a targuaient dans leurs interrogatoires, on n'a pu « saisir une preuve matérielle même de leurs M essais \ »

Ayant discuté pied à pied toutes les allégations du directoire, et accumulé, pour les démentir, des preuves irréfragables et surabondantes , je

' Ce Duverne Dupresle était un ancien ofGcier de marine* qui faisait partie de Fétat-major du comte de Bonneval , sur la frégate avec laquelle j'avais fait le voyage, dont j'ai parié, dans TArchipel du Levant : il me connaissait beaucoup; il s'était même fort attaché à moi , et cependant j'atteste que je ne l'ai pas revu une seule fois depuis, et qu*il n'a pas hasardé de venir me trouver, ni de me faire aucune communication.

iCRlT SUR LE l8 FRUCTIDOR. 1 53

résolvais négativement chacune des questions

que j'avais posées , et j ajoutais , en concluant : « Voilà ma conviction pour tous mes coaccu*

a ses ; et quant à ce qui me touche personnellement , je jure devant le juge silencieux et inexorable de tous les hommes publics; je jure sur l'honneur que mon intention a toujours été de maintenir la constitution républicaine, persuadé qu'avec une administration équitable et modérée, elle pouvait rendre le repos à la France, faire goûter et chérir la liberté, et réparer, avec le temps , les malheurs causés par la révolution. Je jure qu'il ne m'a jamais été fait , ni directement , ni indirectement , aucune proposition de servir, par mes actions, mes discours ou mon silence, de faire prévaloir, d'une manière prochaine ou éloignée , aucun autre intérêt que celui de la république, et selon sa constitution.

« Après avoir rempli ce devoir religieux , quand les preuves de tout ce que j'ai avancé dans cet écrit, sont sous les yeux de mes con* citoyens, je crois pouvoir dédaigner de répondre au reproche d'astuce et de perfidie que se pressent de nous adresser les plus perfides des hommes. Nos accusateurs sont maintenant assez connus : effrayés de leur nudité , tout

« armés qu'ils sont des poignards du mensonge,

l54 ECRIT SUR LE l8 FRUCTIDOR.

c( ils tremblent devant la vérité désarmée : ils a blasphèment en vain ; ils voudraient qu'elle a périt sous leurs coups , ou restât à jamais leur a esclave : mais l'immortelle , invulnérable, se a rit de leurs efforts , trace dans le temps et ce dans l'espace le cercle de leur épouvantable « domination, et seule, d'un de ses regards détt fendant le trésor de ses espérances, les sépare a de l'avenir. »

Je n'étendrai pas davantage cette analyse des fragments d'un ouvrage que j'avais écrit avec beaucoup de soin, auquel j'attachais peut-être trop de prix, et que je livre sans regret à l'oubli. Revenons à ma retraite de TremsbûtteL

Les soirées étaient remplies par d'intéressantes conversations littéraires et politiques, et par la lecture des chefs -d'œuvre de notre théâtre, que ma déclamation rendait fort agréable à mes hôtes. Je n'éprouvai jamais un seul instant de vide et d'ennui; mais le chagrin d'être séparé de ma femme, de mes filles et de mes excellents parents, pesait sur mon cœur. J'eus la satisfaction de pouvoir correspondre avec mon frère Saint- Marcel, qui continuait de résider à Temeswar, où, comme je l'ai dit, il s'était retiré avec sa femme, après avoir quitté les rangs de l'armée autrichienne.

J'avais appris avec une véritable joie la glo-

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