‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 23 sur 112 · PROJETS DV GÉNÉRAL BONAPARTE · texte numérisé non relu

PROJETS DV GÉNÉRAL BONAPARTE

rieuse paix de Campo Formio , conclue le 1 7 octobre 1 797 , quelques semaines après que j'avais quitté la France. Je regrettais qu'elle n'eût pas précédé le coup d'État des terroristes , et je ne me flattais point que le congrès de Radstadt put conduire à la paix générale et à un ordre de choses qui fît cesser notre bannissement. Je ne tardai pas à savoir qu'à son retour k Paris, le général en chef de l'armée d'Italie, qui nous avait fait tant de mal^ avait été détrompé, et cherchait à se séparer de la faction qui n'avait dû son horrible triomphe qu'à l'éclat de ses victoires et à l'intervention de ses armes. Malheureusement son aide de camp Lavalette, qu'il avait envoyé à Paris pour recueillir des informations sur le véritable état des choses, et qui était bien, sous tous les rapports, l'officier le plus propre à remplir cette mission, n'avait eu aucune communication directe avec nous. Malgré sa loyauté et la justesse de son esprit, La Valette n'avait pu transmettre à son général que les im- * pressions qu'il avait reçues du directoire et de ses conseils, et lorsqu'après l'événement, le général Bonaparte , de retour à Paris, pût s'éclairer par lui-même et juger des effets du prétendu coup d'État, il dut s'indigner de cette profanation de sa gloire. J'ai su positivement qu'on lui avait proposé de profiter, dès ce moment, de

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soa ascendant , de renverser le directoire , de dissoudre les deux conseils , de changer la forme de gouvernement 9 et de se déclarer dictateur. Jamais peut-être l'opinion publique ne fut plus disposée à seconder une telle entreprise. Je n'oserais affirmer que cette réaction violente, pressentie par tous les bons esprits , n'eut pas été alors téméraire et prématurée. Toujours est-il certain que le héros qui Texécuta deux ans après, en eut dès ce moment la pensée , et examina sérieusement les obstacles, les moyens et les chances de succès.

Ma conviction à cet égard n'était pas fondée sur de simples conjectures. Le général Desaix, qui avait été, pendant l'armistice conclu à l'armée du Rhin , visiter le général Bonaparte à son quartier général à l'armée d'Italie, en avait été accueilli avec des marques d'estime, que méritaient si bien son noble caractère , ses talents et ses vertus militaires. Il s'était lié avec lui , avait acquis sa confiance, et l'accompagna à Paris. Ma famille était liée depuis longtemps avec celle-de Desaix, qui habitait le château de Soisy-sous- Étioles ; je m'étais fort attaché à ce jeune officier; il était alors lieutenant dans le régiment de Bretagne, infanterie. Je l'avais rencontré a Strasbourg, où il m'avait servi d'aide de camp (jeFai dit plus haut) pendant la mission que j'avais

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remplie en Alsace. Dès son arrivée à Paris il vint trouver mon excellente belle-mère madame Delarue, qui le chérissait comme un de ses fils : il passait chez elle la plus grande partie de ses instants de loisir; il confia à madame Dumas le projet qu'on avait formé pour affranchir notre pays d*une si odieuse tyrannie; on crut un instant que le général en chef s'était déterminé à l'exécuter. Desaix , surveillé par les agents du directoire, quitta la maison qu'il occupait au faubourg Saint-Germain, pour pouvoir agir plus librement. Il parait que tout était prêt, lorsque Bonaparte jugea que les circonstances n'étaient pas mûres et que les moyens n'étaient pas suffisants. Il ajourna ses desseins; son expédition d'Egypte n'eut pas d'autres motifs, pour lui, qui voulait se soustraire à la domination et aux caprices de ces méprisables dictateurs, et pour le directoire, auquel sa gloire militaire et son influence sur l'armée faisaient ombrage.

Les violences du directoire, le parti d'opposition qui se reformait déjà dans les deux conseils , la mauvaise direction des opérations militaires depuis la proscription de Carnot, enfin Tépuisement des ressources, annonçaient une crise inévitable; mais l'époque où la combmaison de ces diverses causes devait dissoudre ce gouvernement antinational, me paraissait fort éloignée.

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Quelle que fût ma résignation , je supportais avec beaucoup de peine l'absence de ma femme et de mes enfants : la vie tranquille et régulière que je menais me faisait sentir d'autant plus vivement tout le prix du bonheur domestique^ dont les orages de la révolution , le travail continuel et les proscriptions me privaient depuis sept ans. Mes aimables hôtes voulurent ajouter à leurs bienfaits celui d'engager madame Dumas à venir avec Tainée de mes filles, Cornélie, alors âgée de onze ans, passer quelques mois dans le Holstein.

Pour conserver à nos enfants les débris de notre petite fortune, et pour détourner de mon beau-père et de ma belle-mère de nouvelles per* sécutions, et surtout l'application de la loi des otages, j'avais, dès l'année 1793, exigé de ma femme qu'elle fit prononcer son divorce, et lorsque , rentré en France, j'avais été nommé membre du conseil des anciens, je m'étais bien gardé de l'annuler en contractant un nouveau mariage : la situation générale des affaires m'avait para trop peu stable pour me décider à renoncer i cette précaution. Madame Dumas n'éprouva aucune difficulté pour obtenir ses passe-ports. Elle arriva à Trerosbùttel, et fut reçue, ainsi que ma fille, comme des enfants de la maison. Ma plus jeune fille, Octavie, resta auprès de sa

MARfAGE DE CHARLES PORTALIS. 1 Sq

grand'inère. Le bonheur que me fit éprouver cette réunion, ma reconnaissance envers ma femme pour cette preuve d'attachement, et envers mes hôtes pour une si douce consolation, ne sauraient s'exprimer; il faut, pour en sentir tout le prix, l'avoir reçue dans l'exil, presque sans espoir de revoir sa patrie.

La comtesse de Beventlow qui, depuis dix ans, luttait contre une maladie de consomption, à laquelle elle succomba quelques années après, était un modèle de toutes les vertus, comme elle avait été, peu de temps auparavant , un modèle de beauté et de toutes les grâces. Elle supportait de cruelles douleurs sans que sa douceur naturelle et son égalité d'humeur en fussent jamais altérées. Elle avait voyagé en Italie et dans la plus grande partie de l'Europe avec son mari, qui avait été ambassadeur en Angleterre, et depuis à Berlin. On ne peut imaginer un spectacle plus touchant que celui des soins qu'il rendait à sa Julie. La comtesse s'était fort attachée à mon ami Portalis, dont la conversation, aussi substantielle qu'intéressante, et les principes de morale philosophique et religieuse convenaient également à l'élévation de son âme, à la sensibilité de son cœur et aux lumières de son esprit. Le comte et la comtesse deReventlow, n'ayant point d'enfants, avaient adopté et élevé près d'eux une

l6o LE SALOFT d'eRIKENDORF.

jeune personne très-intéressante, mademoiselle Ina, comtesse de Holck. Le fils de mon ami se montra digne de lui plaire, el le projet de cette union, qui s'effectua deux ans après, fut une dies plus grandes consolations que pût recevoir la comtesse Julie.

Les réunions de famille au château d'Emkendorf étaient, surtout en hiver, nombreuses et très-intéressantes. Notre ange tutélaire Jacobi y venait souvent , ainsi que son ami Vanderbourg, mort après avoir été membre de Tlnstitut de France, auteur des poésies de Clotilde et d'une bonne traduction d'Horace. Cet ancien officier de marine, émigré dès la première année de la révolution et son camarade M. de Blois, avaient été, comme moi, accueillis par le philosophe Jacobi, présentés à ces respectables familles, et honorés de la même hospitalité. Quelques professeurs distingués de l'université de Kiel, des hommes de lettres, tels que le poète Foss, le célèbre Kiopstok, Nieburg, et plusieurs autres d'un mérite également reconnu, formaient, à cette époque, un cercle fort remarquable d'hommes dont les talents, les opinions véritablement libérales, la douce philosophie et la saine politique ornaient et honoraient le Holstein. On aurait peut-être vainement cherché en Europe un tel faisceau de lumières, une si bonne école de phi-

LB SALOS u'CMKCNDORF. |6|

losopliic pratique. Nous y représenlions l'école française et nous y apportions un faible contingent. 1^ uioiiitlre était, sans doute, le mien; car Portalis avait un fonds inépuisable, et son éloquence entraînante était soutenue par la force et la profondeur des pensées. Il dictait alors à son fiU l'ouvrage que celui-ci a publié depuis '. lie rtisiif*e et fie Fabiis de resprit philosophique. Il improvisait quelquefois des discours sur des Mijets qui lui étaieut donnés par la comtesse Julie, et mes répliques servaient à animer son excellente discussion. Qualremère de Quincy, un de nos coaccusi'-s, étant venu aussi cbercber un asile sur cette terre hospitalière , Jacobi étendit également sur lui son inépuisable obligeance : il l'atlira à Eulin, où le ministre comte Frédéric de Stolborg s'empressa d'accueillir et de protéger un des littérateurs français les plus distingués par son goût [>our les arts et ses profondes connaissances. Ses fameuses lettres sur l'enlèveiuent des monuments et chefs-d'œuvre de l'Italie l'avaient déjà n>ndu célèbre en Allemagne, et le recommandaient auprès de tons les amis des lettres et des l>eanx-arts.

Je |iassai à Tremsbùttel, avec ma femme et

ma fille, les premiers mois de l'année i~fyy, elles

ne [Mtuvaient prolonger plus longtemps leur »'•-

jour hors de France, \ulanl leur airivée niavait

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