‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 24 sur 112 · III. Il · texte numérisé non relu

III. Il

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comblé de joie, autant cette nouvelle séparation me fut pénible : je les accompagnai jusqu'à Hambourg, d'où elles partirent vers la fin du mois d'avril : ma femme avait déjà un premier soupçon de son état de grossesse; et je pouvais espérer que le vœu de la comtesse Louise de Stolberg que j'eusse un fils qui fût un gage de mon souvenir de Tremsbùttel , serait accompli. Le comte Christian fit promettre à madame Dumas que cet enfant, si c'était un garçon, porterait son nom.

Je me trouvai si isolé, après le départ de ma femme et de ma fille, que je sentis le besoin de me faire une occupation sérieuse, de me donner une tâche à remplir. J'avais remarqué que les journaux français et allemands, en rendant compte des événements de la guerre, ne mettaient aucune suite, aucun raisonnement militaire dans leurs relations. Les ouvrages périodiques publiés dans le nord de l'Allemagne (si l'on en excepte le Spectateur du nord, la Minerwi (t Arclumholtz) n'étaient guère plus satisfaisants. Je conçus l'idée de résumer les divers rapports officiels, avec le titre de Précis des événements militaires j et d'y joindre quelques vues générales sur la situation respective des puissances belligérantes. Je fis paraître chez le libraire Perthès le prospectus de cet ouvrage : il eut assez de

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succès : je fus surtout encouragé à le continuer par mon honorable ami Alexandre de I^ameth, qui m'aida de ses conseils, de ses lumières , et voulut bien y coopérer par la composition de quelques notes historiques très-intéressantes qui donnèrent plus de prix à mes premiers essais. C'est le même ouvrage que j'ai continué depuis, lorsque après la restauration , j'ai fait de cette occupation un agréable emploi des loisirs de ma retraite. J'en avais publié à Hambourg vingt-quatre numéros, qui, refondus et corrigés d'après des matériaux plus sûrs et plus authentiques que ceux que j'avais pu me procurer à Hambourg, ont formé les deux premiers volumes de l'ouvrage. Ces essais historiques comprennent, en dix-neuf volumes in-8^, une période de dix années, depuis le congrès de Radstadt, en 1797, jusqu'à la paix de Tilsitt, en 1807. Je retirai de cette occupation quelques avantages pécuniaires, et cette ressource me fut très-précieuse, à cause (lu mauvais succès des affaires de la maison à laquelle je m'étais associé. Je me plais aussi à rappeler que j'eus la satisfaction de réserver sur ces modiques bénéfices une somme de cinquante louis que j'envoyai à ma femme pour subvenir aux frais de ses couches. Telles avaient été nos pertes et la réduction de notre petite fortune, que cette ressource lui fut précieuse.

l()/| RKUMON AVIC M-S PlUSONMERS d'oLMUTZ.

J^a composition des numéros de ce journal m'obligeait à faire de fréquents voyages à Hambourg ; j'y louai un appartement ^ et j'obtins la permission d'y séjourner. Le temps qui use tout, et la situation embarrassante dans laquelle les fautes du directoire l'avaient précipité , avaient rendu moins ardentes les persécutions du 1 8 fructidor, du moins hors des limites du territoire. Satisfait de laisser périr dans les déserts de Sinamary ceux d'entre nous qu'il avait pu atteindre le jour même de la révolution, le directoire s'était borné à exiler à l'île d'Oléron les proscrits qui , plus tard , avaient été découverts et arrêtés; il ne prenait plus aucun souci de ceux c{ui, comme moi , Portalis, Quatremère de Qnincy et quelques autres, avaient trouvé un asile chez l'étranger.

Le sage gouvernement danois accueillit aussi d'autres prosci'its , victimes d'une faction non moins intolérante, non moins cruelle que celle sous laquelle gémissait la France. Les prisonniers d'Olmûtz, dont la délivrance fut un des fruits des victoires du général Bonaparte et du généreux emploi de son influence, vinrent se réfugier sur cette terre hospitalière. Le général la Fayette, T>{itour-Mau bourg et Bureaux de Pusy, s'étaient établis au château de Lemkûhlrilsj avaient réuni leur famille. Je m'empressai d aller

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les féliciter, et de prendre part à cette fête patriarcale; j'écoutais avec un vif intérêt le récit des persécutions qu'avaient éprouvées mes amis pendant leur dure captivité, et c'est avec le même sentiment qu'ils m'entendaient raconter les événements qui n'étaient que la conséquence de leurs propres malheurs; nous avions tous été frappés du même coup, nous nous consolions par la conscience de la pureté de nos intentions; nous formions les mêmes vœux, nous nous soutenions par les mêmes espérances.

Ainsi s'écoula, entre mes occupations littéraires et les soins de l'amitié , la dernière année de mon exil. J'avais rencontré à Hambourg, et j'amenai à Tremsbûttel , le brave colonel Bamel , qui s'était échappé avec les généraux Pichegru et Willot de leur horrible prison de Sinamary. Plusieurs de ceux qui avaient été déportés avec lui , et entre autres mon ami Tronçon-Ducoudray , y avaient déjà péri. Ramel , accueilli par mes hôtes , comme un malheureux naufragé , nous fit le récit de ses longues souffrances , et de celles de ses compagnons. Je l'écoutais avidement. 11 avait de l'esprit naturel , mais peu d'instruction et peu d'ordre dans les idées. Il abusait peut-être im peu trop du droit des voyageurs ; il exagérait en racontant ses aventures ; mais il y avait dans les horreurs de cette captivité tant

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de choses frappantes de vérité , et Élites pour intéresser les hommes justes et sensibles, que je l'engageai à publier une relation. J'étais certain qu'une vive peinture des souffrances des déportés à Sinamary réveillerait la S3rmpathie nationale pour des malheurs si peu mérités, et ne pouvait jqu'étre ultérieurement très-utile à notre cause. Ramel n'était point en état de faire un tel écrit dans ce but et avec le style convenable aux circonstances : je me chargeai de ce soin; à mesure que je l'interrogeais, je prenais des notes ; je dessinai même , d'après ses souvenirs, un plan figuratif et presque idéal des localités de la position respective des cases qu'habitaient les déportés dans ce séjour pestilentiel. Je rédigeai ensuite la relation sur ces documents, et je la fis imprimer sous le nom du colonel Rainel. Peu de temps après, il désira de se rapprocher des frontières de France, et partit pour la Hollande : Pichegru était resté en Angleterre, Willot passa par Hambourg pour se rendre en Italie. Je ne tardai pas à apprendre que Ramel avait publié une seconde édition de sa relation, édition dans laquelle il avait fait insérer plusieurs détails qui ne se trouvaient pas dans la première. J'ai conservé un seul exemplaire de celle-ci, qui fut bientôt réimprimée et très-répandue en l rance. Ainsi que je l'avais prévu , cet écrit fut

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lu avec avidité , et ranima Topinion publique en notre faveur. Mais il déplut beaucoup à ceux qui, par timidité , s'étaient rangés dans le parti du directoire, et qui, voulant à leur tour s'emparer du pouvoir qui lui échappait, cherchaient à se concilier , par une modération affectée , le suffrage des gens de bien.

A cette époque (vers la fin de Tannée 1799), le désordre dans les finances, l'épuisement des ressources , la divergence et la nouvelle division des partis, la discorde entre les directeurs, les revers des armées en Italie et sur le Rhin, balancés seulement par la mémorable victoire de Zurich, où Masséna sauva la France, déterminèrent le général Bonaparte à abandonner son expédition d'Egypte. En observant, quoique d'un point de vue éloigné, ces causes de désorganisation, il jugea d'un coup d'oeil leurs effets et la maturité des circonstances. A peine eut-il touché le sol de la France qu'il en fut considéré comme le libérateur; sa seule présence refoula la terreur dans le cœur des terroristes. Il trouva tous les autres partis disposés à lui décerner le pouvoir dictatorial. Secondé par les chefs de l'armée, et sur de l'obéissance des soldats, il osa frapper le coup d'État du 18 brumaire, et prit, avec le titre de premier consul, les rênes du gouvernement de la république. Il maintint les formes appa-

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rentes de la représentation nationale dans le pouvoir législatif; mais, en interdisant aux deux chambres toute discussion publique, en imposant à la tribune et à la presse un silence absolu, il ne conserva que la dénomination chimérique et la vaine image d'un gouvernement républicain : il se fit dictateur, et, sous le titre de premier consul , il exerça Tautorité souveraine sans contrôle: il n'attenta point à la liberté, puisqu'elle n'existait plus; il étouffa le monstre de l'anarchie; il sauva la France, et ce fut le plus beau de ses triomphes.

Aussitôt que nous apprîmes cette nouvelle révolution, nous conçûmes l'espoir de notre prochain rappel. La part qu'y avaient prise plusieurs de nos amis restés dans les deux conseils, et dont les sentiments et la prudence nous étaient bien connus, la politique naturelle du dictateur, qui devait l'engager à s'appuyer sur l'opinion nationale, et à faire la paix publique par la fusion des partis, ne nous permettaient pas d'en douter. J'étais à Hambourg lorsque les premières nouvelles de cet événement y parvinrent, et je me hâtai de les transmettre à mon ami Portalis. J'ai conservé la lettre qu'il m'écrivit à cette occasion, et dans laquelle, en partageant mon opinion sur les conséquences de la révolution du i8 brumaire, il blâmait les mesures de rigueur

J)Él»AUT DU IIOLSTEIN. I fj()

que le dictateur avait prises contre les jacobins : a Pour les tuer, me disait-il, il suffit de sourire « aux honnêtes gens; les mesures de justice sont

a trop lentes »

Aussitôt que nous reçûmes l'avis officiel du rappel des proscrits, nous nous disposâmes à quitter cette heureuse terre, vierge encore des horreurs de la guerre, et qui nous avait été si secourable. J'allai faire mes adieux, à Tremsbûttel , à toute l'illustre famille des Stolberg et à leurs amis, le cœur plein de joie, et pourtant aussi de regrets de me séparer d'eux , me promettant bien de revenir, quand les circonstances le permettraient, leur porter de nouveau le juste tribut de ma reconnaissance et de celle de ma famille. Avant de les quitter, j'eus la satisfaction de leur annoncer que ma femme était accouchée le i4 décembre 1799, d'un fils, et que je comptais bien leur présenter un jour le filleul du comte Christian de Stolberg. Madame Dumas, n'ayant pu avouer sa grossesse et rompre son divorce, mon fils dut être présenté aux registres de l'état civil comme fils de père inconnu. Quelque répugnance que montrât ma femme pour un tel acte, la loi le voulait ainsi; elle dut s'y soumettre, et l'état civil de mon fils ne put être rétabli que lorsqu'à mon retour je le reconnus par lu) nouveau mariage.

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