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conserver les premières conquêtes de la république; et que s'il ne coupait jusqu'à la dernière tète de l'hydre des coalitions , il n'obtiendrait que des trêves passagères, et ne dicterait que de fausses paix. D'autres, l'accusant d'une ambition sans frein, disent que, parvenu par la gloire des armes, dont il était enivré et dont la nation n'était pas moins que lui fascinée, il méditait toujours de nouvelles guerres; que, ne se confiant qu'à son génie et à sa fortune, il craignait que l'état de paix ne détendît les ressorts de son gouvernement, et n'attiédit cet enthousiasme, cette exaltation des esprits que soutenaient au plus haut degré ses victoires, la vie aventureuse des camps, les événements extraordinaires; enfin, qu'il n y avait de but et de terme à sa carrière, ni de sécurité dans la paix, pour lui et le peuple français, que lorsque sa domination serait partout établie, partout incontestée.
Je n'admets dans un sens absolu aucune de ces deux opinions. Je conviens que, malgré les transformations successives du gouvernement de la France, et la garantie qu'offrait aux puissances continentales la répression de l'anarchie, la cause première de la guerre avait toujours la même intensité, et que la politique de l'Angleterre en rallumait le foyer par ses subsides : le célèbre fils de lord Chatam ne redoutait pas
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moins l'établissement d'un gouvernement régulier en France, et l'incorporation définitive de ses importantes conquêtes , que les efforts convulsifs du gouvernement révolutionnaire, qui avaient ébranlé toute l'Em^ope. Pitt disait au parlement d'Angleterre qu'il fallait faire à Bonaparte, dictateur, consul, empereur, une guerre viagère, et l'user jusqu'au bout. Et cependant il n'est pas vrai que la guerre ait toujours été provoquée par les alliés, pas même à l'époque de la rupture du traité d'Amiens. Napoléon a jugé dans plusieurs circonstances , et peut-être avait-il raison dans son système politique , qu'il lui était plus avantageux d'être l'agresseur pour garder tous ses avantages. 11 n'est donc pas exact, il n'est pas juste d'attribuer uniquement à une aveugle et folle ambition, les expéditions gigantesques qu'il entreprit témérairement et qu'on a peut-être aussi trop sévèrement blâmées. Ce génie si vaste, si profond, si méditatif, ce législateur si positif, cet administrateur si prévoyant n'a pu se laisser entraîner et décevoir par un délire d'imagination. Je pense qu'il a failli parla base même de ses calculs. 3'oserai dire que l'esprit du siècle et particulièrement celui de la nation française n'eut jamais à ses yeux sa force et sa valeur : cv fut la son erreur dès l'époque <fe son avènement au pouvoir suprême; et, comm^
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la fort l)ieu remarqué lord Grey dans un de ses discours à la chambre des pairs d'Angleterre, Napoléon Ta noblement avoué dans ses commentaires à Sainte-Hélène. Je ne puis croire qu'il ne l'ait pas reconnu bien avant ses affreuses conséquences : mais il était déjà trop tard. Eût-il vaincu à Waterloo, on peut douter qu'il lui eût été possible de changer de système. Oui, j'ai' toujours pensé que ce puissant génie aurait pu fonder son gouvernement et sa dynastie sur une base plus solide et plus durable, en tempérant par des institutions libérales l'exercice du pouvoir souverain : principatum et Ubertàtem. Lorsque, après la révolution du i8 brumaire, la nation, dégoûtée par les fureurs de l'anarchie, se jeta dans ses bras, il put croire que l'amour de la liberté était pour jamais éteint , et le considérer comme une vaine et dangereuse chimère : il fut trompé par de fausses apparences. Le feu sacré brûlait encore au fond des cœurs vraiment français.
Lorsque la loi, qui avait passé au tribunat, dut être présentée au corps législatif, je fus noAmé commissaire du gouvernement avec mon collègue le conseiller d'État Rœderer et le tribun Lucien l^onaparte, ainsi que je l'ai dit plus haut. Lucien eut à remplir la tache difficile d'exposer tous les motifs des dispositions de la loi, et de
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répliquer aux objections qui s'étaient élevées dans le tribunal, et qu'avait si bien exprimées Savoy e-RoUin. Il le fit avec beaucoup de précision et d'éloquence, peut-être avec un peu trop de chaleur, un grand nombre de députés paraissant disposés à voter contre la loi. C'était la première fois, depuis ma proscription du 18 fructidor, que je me trouvais dans l'assemblée des représentants de la nation. Ce fut avec un sentiment pénible que je fixai mes regards sur ce grand nombre de doutés condamnés au silence, comme des juges impassibles devant lesquels s'agitait une question si grave , sans qu'ils pussent l'éclairer par la moindre observation, intei^ pelier les organes du gouvernement, ni répondre à nos assertions.
La séance avait été indiquée pour le soir, le 19 mai 1802 ; la salle était éclairée , et le souvenir des orageuses séances de nuit de l'assemblée législative, auxquelles j'avais autrefois assisté, rendit d'autant plus frappant à mon esprit le contraste de ce morne et profond silence. Je parlai le dernier : Lucien avait épuisé la matière; je n'aurais pu que répéter son argumentation, et fatiguer la muette assemblée. Je m'attachai i bien définir le but de l'institution; prévenu que la dénomination de h[i(ion déplaisait surtout aux républicains , parce qu'elle impliquait l'idée d'une
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confédération toute militaire , j'expliquai par letymologie ce qu'on devait entendre par cette élite des citoyens qui, dans différentes carrières, avaient bien mérité de la patrie. J'essayai de faire sentir les avantages de ce reflet mutuel de gloire acquise sous les armes et sous la toge. Je terminai mon discours par la péroraison suivante, que je me permets de rappeler dans ces mémoires, parce qu'on me fit l'honneur de dire qu'elle avait décidé en faveur de la loi quelques suffrages incertains :
« On n'a que trop souvent , par
«une aveugle et funeste admiration, consacré « parmi nous de grandes erreurs politiques des « Romains , et donné en exemple les plus grands «crimes; il faudrait ne chercher dans leur his- « toire, si pleine , si féconde, que les plus utiles M leçons. Je terminerai donc par un de ces rap- « prochements applicables à nos mœtirs et à la V circonstance présente , ces observations apo- « logéliques sur Je titre et l'esprit de la loi sur « l'adoption de laquelle vous allez prononcer.
« Un illustre Romain , Marcus Claudius MaV- «I cellus, celui qu'on appela répée de Rome y cetfluL qui, en assiégeant Syracuse, honora les « sciences par sa généreuse sollicitude pour la «conservation des jours d'Archimède, et qui «pleura sa mort; enfin celui dont le vœu du
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ce peuple avait , par cinq consulats , prolongé la « magistrature suprèrac, voulut élever un temple « à l'honneur et à la vertu , et il ne pouvait « rétre par de plus dignes mains. Les pontifes « consultés ayant répondu qu'un seul temple ne « pouvait suffire à ces deux divinités, Marcellus « (it bâtir deux temples, construits de manière t( qu'il fallait passer par celui de la vertu pour a arriver au temple de l'honneur.
(c Eh bien ! notre Marcellus, notre consul, dont <c le peuple vote en ce moment la perpétuelle « magistrature, celui qui protégea les sciences <( et les arts au milieu des horreurs de la guerre, « qui, sous les ailes de la victoire, les fit revivre t( en Egypte, dans leur premier berceau, d'où a les Grecs, les Archimèdes, les avaient reçus; « enfin noire épée de France vous propose , pon- « tifes de la loi , d'élever un double temple à '< l'honneuc et à la vertu. »
On alla aux voix : la loi fut adoptée à la majorité de i66 votes contre i lo.
Le premier consul fut étonné de ce dernier effort du parti républicain, et me sut gré de ceux que j'avais faits. 11 me chargea de tous les détails d'exécution; j'en fus occupé jusqu'à l'époque de la rupture du traité d'Amiens: je rédigeais les statuts de l'ordre, je préparais les listes pour les nominations, je composais, «k
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concert avec le directeur général des domaines nationaux y les dotations des cohortes; chacune d'elles devait être le centre d'un établissement agricole selon la nature du pays. On avait eu soin de choisir, dans les possessions territoriales qui restaient à la disposition de l'État , provenant des confiscations faites, soit sur le clergé, et qu'on désignait par la dénomination de biens nationaux de première origine, soit sur les émigrés, les propriétés les plus considérables, et sur ce fonds de dotations territoriales, les chefs de cohortes devaient chacun prélever un revenu au moins de quarante à cinquante mille francs. Quelques-uns de ces chefs-lieux de cohortes devaient être plus magnifiquement dotés; ainsi, par exemple , celui de la première cohorte , destiné au général Berthier, fut fixé à Chambord , et comprenait le château et l'immense parc clos de murs. Je travaillais directement avec le premier consul pour la composition des cohortes , tant pour le matériel que pour le personnel.
Le grand conseil de la Légion s'étant formé, il dut procéder à la nomination du grand chaiir celiei* de l'ordre et du grand trésorier. Lorsque le premier consul, comme grand maître de l'ordre , réunit ce conseil , conformément aux statuts qu'il avait approuvés, il recueillit les voix, et je fus unanimemont présenté pour la place de grand
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chancelier. Mais ce choix n'entrait point dans les vues du premier consul ; il différa de prononcer, et dirt à son frère Joseph , après la séance du conseil, qu'il ne voulait pas que cette grande place fût occupée par un officier général, mais bien par un personnage de l'ordre civil, afin d'oter toute idée de préférence exclusive pour l'ordre militaire ; qu'il nommerait en conséquence grand chancelier de la Légion d'honneur le sénateur Lacépède, qu'aucune autre mission ne distrairait des fonctions d'administrateur supérieur de la Légion ; tandis que le général Dumas devait être employé aux armées , comme il en avait témoigné le désir. Malgré l'espérance dont j'avais pu me flatter, ce n'eût pas été sans de vifs regrets, qu'en obtenant un poste aussi éminent, et aussi avantageux pour ma fortune , j'aurais vu ma carrière militaire interrompue avant d'avoir recouvré le grade de général de division. J'avais en effet, depuis la rupture du traité d'Amiens, demandé plusieurs fois au premier consul de m'employer à l'armée, et de me donner occasion d'y reprendre mon rang. Ma famille , et particulièrement madame Dumas , ressentit plus que moi cette espèce de désappointement. Je continuais cependant de préparer le travail de la démarcation des cohortes , du choix des chefs-lieux, de la répartition des dotations ter-
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ritoriales : mais lorsque je remis ce travail , entièrement terminé, au premier consul à Saint- Cloud, après l'avoir soigneusement examiné et discuté, il me dit tout à coup : « Ceci est trop a beau et trop considérable pour la Légion d'hon- « neur. Je veux relever le sénat par la puissance a des richesses, former des sénatoreries, et leur a donner de grandes dotations territoriales. Votre a travail est complet, il est tout prêt; les sénaa teurs sont les aînés de la famille, il faut leur « donner la préférence. Vous remettrez ce travail a et tout ce qui y est relatif à la commission « du sénat que j'ai formée pour cet objet, et a qui est présidée par M. Barthélémy. Nous doa terons autrement la Légion d'honneur : je lui « donnerai des rentes sur l'État et d'autres do- « maines : je lierai ainsi cette institution à la for- « tune publique. »
Après avoir exécuté cet ordre , je reçus celui de remettre au grand chancelier Lacépède, et au grand trésorier, le général Dejean, le porte- •feuille de la Légion d'honneur. Je n'eus plus à m'en occuper, si ce n'est pour les communications officieuses que pouvait rendre utiles la part que j'avais eue à ces travaux préparatoires.
Vers le mois de mai 1 8o3, le premier consul ayant érigé le grand-duché deToscane en royaume d'Étnirie, et appelé à ce nouveau trône le grand-
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duc de Parme, marié depuis peu à une infante d'Espagne, ce prince se rendit à Paris avec la reine d'Étrurie. Leur mariage et leur avènement furent célébrés par des fêtes. Je fus informé, par M. de Talleyrand , que le premier consul me destinait à occuper, en Toscane, la place de ministre de la guerre, et que je devais faire partie du conseil du nouveau roi. Le chevalier Âzara, ambassadeur d'Espagne en France , me fit la même ouverture. On devait me former un établissement solide et honorable à la cour de Florence : je fus, en conséquence, présenté au roi et à la reine d'Étrurie. Quelques conversations avec ce jeune prince, et la présence de quelques seigneurs espagnols qui lui étaient attachés, me firent pressentir que je pourrais rencontrer beaucoup de difficultés, beaucoup de dégoûts, et que je n'obtiendrais que de tristes dédommagements de mon expatriation. Je consultai le chevalier Azara en lui exprimant franchement mes appréhensions; ce ministre, vraiment homme d'État et l'un des plus éclairés, ieut la loyauté de convenir du peu de capacité, du faible caractère du jeune roi, et des préventions de la reine contre les Français. Il me conseilla de ne point accepter cette mission, et il eut l'obligeance d'en parler en ce sens à M. de Talleyrand, et de motiver luimême mon refus auprès du premier consul.
RUPTURE DE LA. PAIX d'aMIENS. îiSg ^