‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 38 sur 112 · PROJET SÉRIEUX DE DÉBARQUEMENT · texte numérisé non relu

PROJET SÉRIEUX DE DÉBARQUEMENT

que l'empereur n'avait jamais eu d'autre dessein que d'alarmer les insulaires , et d'obliger le gouvernement britannique à rappeler et à retenir ses forces de terre et de mer, pour assurer la défense du territoire. Il en était tout autrement : Napoléon n'avait jamais voulu compromettre ses flottilles et son armée dans un combat de mer si inégal , sans s'assurer d'abord de la principale condition du succès, la certitude de la libre navigation dans la Manche , par une incontestable supériorité de forces navales , pendant un temps donné. Une savante combinaison qu'il préparait depuis plus d'un an , et dont il avait su dérober le secret à l'ennemi, fondait cette espérance : le but et le résultat de cette combinaison étaient le rassemblement et l'apparition de plus de soixante vaisseaux de ligne français et espagnols, à l'ouvert de la Manche, et l'expulsion des eaux du canal des forces inférieures que les Anglais pourraient y opposer. Les escadres britanniques se trouvaient alors disséminées^ et hors de mesure, employées à des croisières, à des blocus sur des points éloignés où Napoléon avait eu l'art de les attirer : le meilleur et le plus vigilant des amiraux anglais , lord Nelson^ était tombé dans le piège; il avait poursuivi la flotte française commandée par l'amiral Villeneuve, dans sa fausse navigation vers les Indes

a5o CAMPAGNE DE MER.

occidentales; et celui-ci, échappant et revenant ' vers l'Europe , allait rallier les escadres française et espagnole , qui l'attendaient dans les ports du Ferrol et de la Corogne. Il devait , sans s'y arrêter, faire voile vers le Nord avec quarante-quatre vaisseaux de ligne, y compris les quatre vaisseaux français stationnés ou en croisière à l'île d'Aix , dégager les vingt et un vaisseaux sous les ordres de l'amiral Gantheaume, que l'amiral Cornwalis tenait bloqués dans la rade de Brest, forcer celui-ci , ainsi que la croisière qui observait les flottilles , à se réfugier dans les ports de Plymouth et de Portsmouth, et entrer dans h Manche avec soixante-cinq vaisseaux de ligne. Mais l'amiral Villeneuve , après un engagement inutile et indécis avec l'amiral Kalder, ayant rallié les vaisseaux du Ferrol et de la Corc^e , au lieu de suivre ses instructions, et de se porter devant Brest , fit voile pour Cadix. Cette foute rompit la combinaison , et sauva l'Angleterre du danger le plus imminent dont elle ait jamais été menacée.

La fortune, qui trahissait ainsi Napoléon sur les bords de l'Océan , lui ouvrait sur le continent une nouvelle carrière, plus, sûre et non moins glorieuse qu'aurait pu l'être l'invasion de TAngleterre. A peine informé que l'Autriche et la Russie s'étaient coalisées avec l'Angleterre, et dirigeaient

GUEREE CONTRE^ L AUTRICHE. 23 I

leurs armées vers le Bbin et vers l'Âdige^ il fit en peu de jours, et l'on peut dire en quelques heures, toutes les dispositions nécessaires pour lever immédiatementlescampsdeBoulogneetporter au cœur de TAUemagne cette excellente armée. Elle était, en effet, depuis deux ans, continuellement exercée à toutes les manoeuvres, petite et grande tactique , accoutumée à tous les travaux^ à toutes les fatigues, et à la plus austère discipline qui pussent endurcir de valeureux soldats. M. Daru, qui , sous les ordres du conseiller d'Etat Petiet , ou plutôt de concert avec lui, remplissait alors les fonctions d'intendant général, m'a plusieurs fois raconté qu'il fut appelé par l'empereur pour recevoir ses instructions particulières sur les .moyens de pourvoir aux divers besoins de l'armée, pendant la marche des troupes par corps d'armée et par divisions, soit en deçà, soit au delà du Rhin. Napoléon jugea nécessaire de confier à cet habile administrateur, non-seulement la pensée du plan de campagne qu'il avait conçu^ mais encore d'en développer tous les détails. Il dicta à Daru, d'un seul jet, et sans s'arrêter une seule fois, cette mémorable instruction^ ce beau plan de campagne, que nous avons vu s'exécuter littéralement comme il l'avait fixé, sans doute après une profonde méditation. L'histoire des guerres anciennes et modernes n'offre pas d'exem-

'JtSl FONCTIONS d'aIDE-MâJOR GENERAL.

pie d'un tel effort de génie, embrassant un si vaste théâtre , et d'une prévoyance tout à la fois grande et minutieuse qui (les événements Tout prouvé ) ne laissait rien au hasard.

L'armée d'expédition d'Angleterre reçut la dénomination de grande armée. Dans l'organisation de Tétat-major général , je fus appelé, avec le général Andréossy , chef d'état-major du corps du maréchal Soult, aux fonctions d'aide-major général, sous les ordres immédiats du maréchal Berthier, major-général et ministre de la guerre. Le général Andréossy remplissait les fonctions de chef d'état-major pour tous les détails de service des deux armes; mes attributions étaient distinctes des siennes; j'étais maréchal général des logis de l'armée, chargé des reconnaissances, des marches et des mouvements. Je fus très-flatté de cette preuve de confiance de l'empereur, et de partager, avec im aussi digne collègue que le général Andréossy, les attributions de l'étatmajor.

Pendant que les corps d'armée , marchant par divisions, traversaient la France à marches forcées et par différentes routes pour se porter sur les bords du Rhin , je m'arrêtai à Paris : j'y reçus mes instructions, je complétai mon équipage, et j'allai passer de trop courts instants dans le sein de ma famille, à ma maison de campagne, i

MISSIONS AU D^BUT DE LA CAMPAGNE, a 53

Soisy-soiis-Étioles. Mon beau-père, ma femme, mes deux filles et mon jeune fils y étaient réunis : j étais loin de prévoir que ces tendres adieux étaient presque les derniers que je faisais à ma Julie : je ne devais plus la revoir qu'à son lit de mort.

Je partis de Soisy avec mon aide de camp Clermont-Tonnerre, pour me rendre au quartier général impérial de Strasbourg, où ffempereur ne tarda pas à arriver.

Dès l'ouverture et dans le cours de cette campagne, je fus très-activement employé: d'abord après le passage du fleuve, je dus parcourir la Souabe dans tous les sens et transversalement aux routes que suivaient les différentes colonnes, conversant sur l'aile droite, pour couper, au delà du Danube et du T^ch, la ligne d'opérations de l'armée autrichienne qui s'était avancée jusqu'à Ulm.

Je rejoignis le quartier impérial à Donaverth, la veille du combat de Vertingen. Ayant rendu compte à l'empereur de la marche des colonnes de l'aile gauche, qui avaient passé le Rhin à May en ce et le Necker à Heidelberg et à Necker- Ulm , il me dit : « Voilà qu'avec nos jambes nous « avons gagné la première bataille; nous gagne- « rons la seconde avec nos bras. »

11 me fit repartir sur-le-champ, après m*avoir

a 54 MODVEMENTS DE LA ILE GAUCIBE.

dicté, en présence du général Clarke, qui remplissait près de l'empereur les fonctions de secrétaire intime y de nouvelles instructions relatives à la direction que devaient prendre les trois corps d'armée, du maréchal Davoust, du général Marmont et du maréchal Bernadotte, pour passer le Danube et compléter le grand mouvement de concentration qui isolait l'armée autrichienne resserrée dans Ulm. J'allai d'abord à la rencontre du corps du général Marmont, qui suivait celui du maréchal Davoust, et devait, comme lui, déboucher sur Neubourg. J'allai ensuite au-devant du maréchal Bernadotte, que je trouvai avec le premier corps , bivouaquant autour de la ville d'£chstadt. Revenant sur mes pas , je devançai le général Marmont à Neubourg, sur le Danube, où je communiquai au maréchal Davoust les instructions qui m'avaient été données.

J'allai rejoindre à Augsbourg le quartier général de l'empereur, qui venait d'y arriver avec sa garde. Je l'accompagnai dans sa marche sur Ulm et dans la reconnaissance qu'il fit des accès de cette placeet des positions de l'armée autrichiennesurla rive droite du Danube et sur llser. Nous étions sur une hauteur, fort près des postes avancés de l'ennemi , que les troupes du corps du mare* chai Lannes attaquaient vivement et forçaient

. COMBAT D^EliCHINGEiV. ' a 55

de se' replier, lorsque nous aperçûmes, sur la rive gauche du Danube, les mouvements, et, bientôt après, l'attaque de l'abbaye d'Elchingen, exécutée avec tant de vigueur et de succès par le corps du maréchal Ney. Nous nous trouvions à peu près à une demi-lieue de distance ; l'empereur se dirigea sur ce poiift avec toute la vitesse possible, mais quand nous arrivâtnes au pont, que les Autrichiens n'avaient pas eu le temps de détruire, le feu avait cessé, et le maréchal Ney poursuivait l'arrière-garde autrichienne qui se retirait en désordre sur Ulm. I^ quartier impérial fut établi dans l'abbaye où le combat avait été le plus opiniâtre : j'y restai auprès du roajor général.

Is. brillante affaire d'Elchingai ayant donné à l'empereur l'avantage d'un point bien af* fermi sur la rive droite, il se hâta d'en profiter pour faire passer de ce côté toute sa garde, le corps du maréchal Lannes et celui des grenadiers réunis sous le commandement du général Oudinot, afin de resserrer l'ennemi dans Ulm. Le temps devint très-mauvais; le pont d'Elchingen fut emporté par une crue subite du fleuve, et Qoiis apprîmes en même temps la sortie de l'archiduc Ferdinand et le beau combat de la divi* sion du général Dupont. L'empereur, après avoir chargé le grand-duc de Berg de poursuivre Far-

a56 ATTAQUE d'uLM.

cliicluc, marcha sur Uim pour achever l'investissèment de la place par la rive gauche, et s'emparer de la position du mont Saint-Michel et des hauteurs qui dominent la ville. La pluie tombait à torrents; l'empereur s'arrêta dans une masure à demi-portée de canon des retranchements, dont il confia l'attaque au général Bertrand. Il s'y porta de sa personne, et ce fut là que, s'étant fort avancé au moment où l'ennemi démasquait une batterie, le maréchal Lannes essaya vainement de l'empêcher de s'exposer davantage, et alla jusqu'à prendre les rênes de son /cheval pour l'arrêter.

Après la prise des redoutes du mont Saint- Michel, pendant que les divisions qui couronnaient les hauteurs à notre droite descendaient l'escarpement et refoulaient les troupes ennemies dans la place , une forte sortie , que l'on estima d'environ dix mille hommes, vint se former sur une hauteur à demi-portée de canon et menacer notre flanc gauche. L'empereur m'ordonna d'aller porter au maréchal Ney , qui avait engagé ses troupes dans le faubourg et jusque dans les ouvrages extérieurs de la place, l'ordre de ne pas presser davantage son attaque , et de ne pas s'occuper de la position que l'ennemi occupait à sa gauche, attendu qu'il allait faire attaquer et enlever cette position par les troupes du maréchal

CAPITlJi;.ATION DULM. 2D7

Lannes et du prince Murât. Je ne trouvai, le maféchal Ney que bien avant dans le faubourg, au milieu de ses tirailleurs. Après avoir entendu Tordre que je portais : « Monsieur le général, « dit-il, dites à l'empereur qu'ici la gloire ne se « partage pas; j'ai déjà pourvu à cette attaque de « flanc. » I-.es troupes autrichiennes ayant été battues sur tous les points et rejetées dans la ville, et l'investissement étant complètement formé sur les deux rives du fleuve, l'empereur retourna, avec son état-major, à son quartier général d'Elchingen.

Peu de jours après , lorsque le général Mack se fut décidé à capituler et à se rendre prisonnier avec toute son armée, je fus chargé de faire 'exécuter la capitulation. Je me rendis à Ulm, et je fis, avec le général Mack, conformément à mes instructions , toutes les dispositions nécessaires. L'empereur se rendit devant la place ; il établit son bivouac sur une hauteur, au pied de laquelle je fis défiler et mettre bas les armes à trente mille Autrichiens. Je présentai successivement à l'empereur vingt-trois généraux; l'un d'entre eux, et des plus estimés dans l'armée autrichienne , le comte Giulay , demanda et obtint de Napoléon la liberté de se rendre auprès de l'empereur d'Autriche, pour lui rendre un compte fidèle de ce grand ëvé- III. 17

a58 SECONDE PARTIE DK LA CAMPAGNE.

nement et le disposer à des ouvertures de paix.

Après ayoir rempli ma mission à Ulm , et mis en route les colonnes de prisonniers et leurs es* cortes sous le commandement du général Villatte, j'allai rejoindre le quartier impérial à Munich.

L'empereur^ qui venait de terminer en si peu de jours et si glorieusement cette première partie de la campagne 9 ou plutôt cette première campagne, avait déjà commencé les opérations de la seconde, dont le but n'était rien moins que la prise de la capitale de l'Empire et la conquête des États héréditaires. Je fus immédiatement chacgé des divers détails pour le passage de l'Inn, et l'occupation de Braunau qui venait d*être évacdé. Le quartier impérial fut établi à Linz; j'y allai reBdre compte au major général du mouvement des divers corps d'armée qui franchissaient la Thmii et l'Ens, pour pénétrer dans la haute Autriche^

L'empereur me fit appeler pour me donneft ce fut son expression , une mission trèft*iin* portante. Il m'expliqua d'abord lui-même, sur les cartes de la haute et basse Autriche, son plan d'opérations, et me dicta ensuite une ios^ truction très-sommaire sur l'objet dont il me chargeait spécialement. Il savait que Tannée russe occupait la position de San-Pôlten , k vingt lieues en avant de Vienne, appuyant sa droîta au Danube , en arrière de Moelck , pour couvrir

PROJET DR BATAILLE A SAN-POLTEUT. ^5g

le pont de Krems, et étendant sa gauche vers la première chaîne des montagnes de Styrie. On assurait, et il était vraisemblable , que tout ce qu'on pouvait avoir rassemblé des restes de l'armée autrichienne d'Allemagne, ou qu'on aurait pu retirer du Tyrol et de l'Italie, se rallierait à San-Pôlten, à l'armée russe. L'empereur se flattait de livrer une bataille décisive. Voici par quels moyens il préparait sa victoire :

Il voulait exécuter, par son aile droite, un mouvement stratégique tout semblable à celui qu^il avait exécuté par son aile gauche dans la première période de la campagne. Trois corps d'armée, celui du maréchal Davoust, celui du général Marmont, et celui du maréchal Soult, avaient passé la Traun à Lambach et l'Ens à Steyer : les deux premiers ( Davoust et Marmont ) formant l'aile droite, devaient filer le long de la chaîne des montagnes jusqu'à Mariazell, sur la grande route de Leoben, et gagner ensuite les derrières de la position de San-Pôlten. Le maréchal Soult devait rentrer par Amstâtten, dans la grande route de Vienne, le long du Danube, pour former le centre de l'armée et sedéployer devant la position de l'ennemi. Il était précédé par deux corps d'armée qui devaient former la gauche de la ligne de bataille, le corps d'avant-garde, sous les ordres dti maréchal Lan-

^Go MISSIOSC PUES DU MARKCITAL DAVOUST

nés, et la réserve de cavalerie sous le prince Murât. L'empereur avec la garde impériale suivait le corps du maréchal Soult; le corps du maréchal Ney était dirigé sur le Tyrol, et celui du maréchal Mortier, qui avait passé le Danube à Linz, marchait à hauteur du corps du maréchal Soult y en suivant la rive gauche du fleuve.

J'étais chargé d'expliquer cette opération pour la partie qui les concernait j au général Marmont et au maréchal Davoust. Je me rendis d'abord à Steyer, où je rencontrai le général Marmont; il venait d'y remplacer le corps du maréchal Davoust, qui, après un brillant combat, avait forcé le difficile passage du lit torrentueux de TEns. Ce ne fut ensuite qu'après une marche très-pénible, et après avoir abandonné me^ chevaux au pied d'un glacier , que j'atteignis la colonne d'infanterie du corps du maréchal Davoust, et joignis avec elle son quartier général a Camin, village situé au fond de la vallée. Le maréchal avait pressenti le dessein de l'empereur et se préparait à marcher sur Mariazell. Pendant que je lui expliquais le mouvement général de l'armée, il fut informé que le général Merfeld, atteint et repoussé à Steyer, se retirait avec un corps de cinq à six mille hommes, par la route de Leoben , sur le revers de la chaîne des montagnes. Sa marche avait été reconnue par le colonel Clé-

ET. DU GÉN£R\L MARMONT. CtGt

menl qui était resté en observation à Bayrisch- Waid-Offen, avec son régiment de dragons , et avait poussé un détachement jusque sur le revers de la chaîne de montagnes.

Après avoir rempli ma mission auprès du maréchal Davoust, je revins à Bayrisch-Waid-Offen pour prendre la route transversale qui conduit à Amstàtten sur la grande route de Linz à Vienne. Tout le pays entre les montagnes et le Danube était encore occupé par des partis ennemis, que la marche de l'aile droite de l'armée française par les montagnes ^ et celle de l'aile gauche par la grande route de Vienne, devraient forcer à se retirer sur la position de San-Pôlten* Je me mis avec le colonel Clément à la tête de son régiment, et nous traversâmes toute la plaine coupée de bois , sans renconti'er d'ennemis. Je re^ joignis le quartier impérial à l'abbaye de Jip&lck, où je rendis comptç à l'empereur. Il reçut le soir même la nouvelle du beau combat du maréchal Davoust, qui avait défait et dispersé le corps du général Merfeld.

Avant d'arriver à Mœick, l'empereur avait appris la retraite de l'armée russe au delà du Danube, par le pont de Krems, et son espoir d'engager une affaire générale s'était évanoui. Ce mouvement de Tarmée russe fit naître de justes inquiétudes sur la position du corps du

26a COMBAT DE DIRNSTEIN.

maréchal Mortier : celui-ci se trouvant engagé sur la rive gauche du Danube, tourné et coupé à Dimstein par des forces très-supérieures, montra une admirable constance. Il se couvrit de gloire dans la position la plus périlleuse. Ses troupes, imitant son exemple, combattirent vaillamment, se firent jour à travers les rangs de Fennemi et furent entièrement dégagées par la division du général Dupont. Les Russes continuèrent leur retraite, traversant la Moravie pour aller au-devant de la seconde armée russe commandée par l'empereur Alexandre en personne, et pour rallier à cette masse de forces auxiliaires tout ce que l'empereur d'Autriche pouvait encore réunir des débris de ses armées. Napoléon fit marcher la sienne sur Vienne, et je suivis le quartier impérial, établi d'abord i Burckersdorff et ensuite à Schœnbrûnn.

Le général autrichien Giulay, le même à qui l'empereur avait permis à Uim de se rendre auprès de l'empereur François, vint à Burckersdorff, faire des ouvertures qui ne fiirent point écoutées.

Le passage des ponts du Danube à AmspitE ayant été surpris par le maréchal Lannes et le prince Murât, nous poursuivîmes vivement le corps d'arrière-garde russe commandé par le prince Bagration. Ce corps fut atteint à Holla-

COMBAT d'hOLLABRUNN. ^63

bruiiu par l'avant-garde du prince Murai avec les grenadiers réunis d'Oudinot. Bagration parlementa avec Murât, et, à la faveur d'une suspension d'armes que Napoléon blâma sévèrement, il donna le temps au gros de l'armée russe de filer par Znaym sur Brûnn. Bagration étant resté en position à Hollabrûnn, Murât reçut ordre de l'attaquer sans délai avec les troupes qu'il avait avec lui , et la division du général L^and, tête de colonne du corps du maréchal Soult. L'action fut très-vive et glorieuse pour le prince Bagration , qui se retira pendant la nuit , après avoir perdu beaucoup de monde. J'arrivai sur le champ de bataille au delà d'Hollabrûnn , au moment où le général Oudinot venait d'être blessé. L'empereur le fit remplacer au commandement des grenadiers par le grand maréchal Duroc. L'armée continua sa marche jusqua Znaym , où l'empereur établit son quartier général.

Les troupes qui avaient poursuivi vivement l'arrière-garde russe, bivouaquèrent autour de Znayni. La nuit était très-obscure, on ne connaissait pas le terrain , et les différents corps s'étaient établis en deçà et au delà de la ville, sur les deux rives de la Taya , mais dans un tel désordre , qu'on ne savait où retrouver les différents corps d'armée. Le major général m'or-

'^64 ItKCONNillSSANCK DU COURS DE LU MARSCH.

donna , de la part de l'empereur, de reconnaître inoi-méme, pendant la nuit, la position des différents corps , et de lui en rendre compte le lendemain. J'étais déjà très-fatigué, et cependant je fis celte reconnaissance à pied , accompagné seulement de mon aide de camp Clermont-Tonnerre. Nous fîmes tout le tour de ce cercle immense de bivouacs , éclairés seulement et souvent trompés par les feux ; je parvins, avant le point du jour, à m'assurer de la position respeo* tive des différents corps autour de Znaym , de manière qu'on pût indiquer les points de ralliement, et distribuer les ordres de marche, pour diriger toute l'armée sur Brùîm , sur Austerlitz, et sur les autres positions environnantes.

Peu de jours avant la bataille d'Austerlitz , que rien encore ne faisait pressentir, rempereur, croyant que le mouvement des deux armées russes réunies aux Autrichiens en avant d'OImùtz, pouvait masquer leur marche de flanc, pour suivre la rive gauche de la Marsch, et combiner leurs opérations avec celles de Tarchiduc Charles afin de couper l'armée française de Vienne, nie chargea de faire la reconnaissance du cours de la Marsch, depuis le confluent de laTaya avec cette rivière, jusqu'à son embouchure dans le Danube , et de m'assurer si le pont de HofF, qui était notre communication avec Presbourg , était

RIlCONNAISSAJNCE DV cours de LfL MARSGH. 265

OU n'était pas occupé par Fennemi. J'étais autorisé à prendre dans les cantonnement!! de ia division de dragons du général Beaumont, les détachements que je croirais m'étre nécessaires. Je me rendis à Nicolsbourg, auprès du général Beaumont , et de là à Feldsberg , château ef principale résidence du prince de Lichstensteinlrappris que le colpnel Franceschi avec son régiment, le 8^ de hussards ^ qui avait passé la Taya un peu au-dessus du confluent , avait, après un vigoureux combat , été forcé de se replier devant des forces supérieures ; et je dus croire que ce corps de troupes légères ouvrait la marche que l'empereur avait supposée. Je pris avec moi seulement cent dragons commandés par un capitaine , et je m'approchai de la rive droite de la Marsch. Je la suivis pendant toute la journée , laissant toujours mon détachement sûr ma droite et un peu en arrière, et allant de ma personne , avec mon aide de camp et quelques dragons, visiter tous les passages, dont les barques et bateaux avaient été retirés pour la protection des postes de la rive opposée. Je n'aperçus que deux petits postes d'infanterie et de cavalerie, dont aucun ne fit feu sur nous. Je m'arrêtai à la nuit close au château du comte de Kinsky, à peu près à cinq lieues de HofF. J'y rencontrai le général Heudelet , de la division du

atiC RKCONNAISSAJVCE DU COIIBS DE LA MARSCII.

général Priant , corps du maréchal Davoust : il venait d'arriver sur ce point avec un bataillon et deux pièces de canon, et n'avait encore reçu aucun renseignement. Je me concertai avec lui pour continuer la reconnaissance de la partie inférieure jusqu'à Tembouchure de la Marsch, ce qui était aussi l'objet pour lequel il avait été détaché. A peine étions^nous réunis , qu'il reçut l'ordre de rejoindre sa division , qui se mettait en marche pour Brunn.

A la pointe du jour, je continuai ma reconnaissance, et j'aperçus bientôt un gros de cavalerie qui remontait la rive droite de la Marsch par la route que je tenais. Incertain si c'était une avant-^arde ennemie, qui aurait déjà passé le pont, je fis porter mon détachement par ma droite, vers les hauteurs, et j'ordonnai à mon aide de camp d'aller reconnaître vivefnent et de près cette tête de colonne : il revint bientôt lliiè dire que c'était un des régiments de cavalerie légère du cor})s du maréchal Davoust, qui venait de Presbourg et allait prendre la grande route de Vienne à Brunn. Je me hâtai d'arriver au pont, et j'y trouvai le général Gudin qui débouchait avec sa division, et qui avait reçu l'ordre de prendre aussi la route de Vienne à Brunn, où le maréchal Davoust ralliait son corps d'armée. Je ne doutai plus que l'empereur ne se fut décidé, dqpuis

BATAILLE h'aUSTKRLITZ. 267

mon départ de Brûnn , à livrer bataille aux alliés.

Je me trouvais à Hoff à quatre marches de Briinn : ma mission était remplie; je donnai Tordre à Clermont-Tonnerre de ramener le détache* ment à Nicolsbourg, en gagnant le plus tôt possible la grande route. Je lui recommandai de se jeter toujours sur sa gauche, et de ne pas suivre la route par laquelle nous étions venus jusque là| parce que je ne doutais pas que le corps de troupes légères ennemies qui avait repoussé Franceschi, n'eût déjà passé la Marsch derrière moi pour couper nos communications. Le capi* taine commandant le détachement , au lieu de suivre mon aide de camp, s'obstina à ramener sa troupe au château de Feldsberg, déjà évacué par le reste du régiment; il y fut entouré par les Cosaques et fait prisonnier après une vigoureuse résistance.

J'avais abandonné mes chevaux fatigués, et pris des chevaux de poste pour me rendre à Brium par la route de Vienne. Quelque diUgence que je pusse faire, je n'arrivai à Nicolsbourg qu'à la pointe du jour même de la bataille, le a décembre i8o5. Je trouvai le général Beaumont rassemblant sa division de cavalerie; j'étais encore à douze lieues de Brùnn. Je passai fort heureusement un défilé au moment où des partis ennemis débouchaient de la foret sur la route; ils furent

a68 BATAILLE d'aUSTERLITZ.

contenus par une batterie d'artillerie légère , qui précédait la divison Beaumont. A mesure que j'approchais de Brunn , le feu du canon sur toute la ligne de bataille , et la fusillade vivement engagée du côté de Telnitz, qui était l'extrémité droite du champ de bataille, m'indiquaient lassez, quoique vaguement encore , les positions respec* tives des deux armées au delà de la ville.

J'y arrivai vers midi. Le général Pannetier, qui commandait la place, voulut bien me prêter un cheval. Je me trouvai sur le champ de bataille, un peu à gauche des hauteurs de Prazen, que le maréchal Soult avait fait emporter par la division Saint-Hilaire, au moment même de la belle charge des cuirassiers, et lorsque le maréchal Duroc, à la tête des grenadiers réunis, venait de faire mettre bas les armes à cinq ou six mille prisonniers , au milieu desquels était le prince Repnin. Je cherchai à rejoindre l'empereifip du côté des lacs, où il faisait canonner vivement les colonnes russes en déroute. Ne l'ayant pas rencontré sur ce point qu'il venait de quitter, et la nuit s'approchant, je retournai au bivouac de l'empereur, où je me réunis à mon collègue, le général Andréossy, pour attendre les nouveaux ordres. Ce ne fut que vers dix heures du soir que nous fûmes avertis que l'empereur s'était porté en avant de la ligne sur la route d'Olmùtz,

BATAILLK d'aUSTERLITZ. uGg

et qu'il passait la nuit k la maison de poste. Nous montâmes à cheval pour nous y rendre. La journée avait été fort l>elie; mais le temps avait changé tout à coup : la nuit était obscure et pluvieuse. A peine avions-nous fait un quart de lieue sur la route, que nous rencontrâmes un trompette et deux ofBciers autrichiens conduits par un officier français : c'était le prince Jean de Lichtenstein , qui, chargé de venir faire à Napoléon la proposition d'un armistice, et ne sachant où trouver le quartier impérial, fut très-aise de nous rencontrer. Nous le conduisîmes à la maison de poste, où l'empereur et tout son état-major étaient resserrés dans deux petites chambres qui avaient servi d'ambulance aux Russes pendant la bataille. J'éveillai le grand écuyer Caulaincourt et lui annonçai le prince de Lichtenstein : il fut sur-le-champ introduit auprès de Napoléon. Sans doute on ne traita jamais dans aucun palais des souverains de l'Europe une aussi grande affaire que dans cette misérable maisonnette.

Dès le matin, 3 décembre, j'accompagnai Tcmpereur dans la visite qu'il fit de toute la partie gauche du champ de bataille. Il m'interrogea sur la mission dont j'avais été chargé, et me demanda s'il était vrai que Tennemi eût fait un mouvement par sa gauche, et se fût avancé

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