‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 39 sur 112 · U7O VISITE DU CHAMP DE BATAILLE · texte numérisé non relu

U7O VISITE DU CHAMP DE BATAILLE

jusque sur la grande route de Vienne. Je dis ce que j'en avais vu et ce qu'on pouvait présumer de son dessein. <c Ainsi, ajouta-t-il, vous n'avez pas pu vous trouver ici hier? » Je répondis que j'étais arrivé sur le champ de bataille trop tard pour avoir vu les belles dispositions d'attaque et les brillantes manœuvres par lesquelles il avait si rapidement assuré sa victoire, mais pourtant encore assez à temps pour avoir vu les résultats de la plus belle bataille et du plus mémorable événement du siècle.

Je suivis l'empereur au château d'Austerlits, où il établit son quartier général, comme Ta* vaient fait la veille les empereurs d'Autriche et de Russie. Je fus envoyé pour porter des ordres au maréchal Duroc, qui était avec ses grenadiers réunis, à une lieue en avant de la maison de poste, sur la route d'Olmùtz; je rejoignis en« suite le quartier impérial à Austerlitz. Chargé le lendemain de parcourir tout le champ de ba* taille où erraient encore un grand nombre de blessés et d'hommes égarés, où l'on recueiDait des armes de toute espèce, beaucoup de pièces d'artillerie démontées ou abandonnées, je re* grettai de ne pouvoir me trouver à l'entrevue de l'empereur d'Autriche et de Napoléon. C'est à ce bivouac, à jamais célèbre, des trois empe* reurs, que furent décidés l'armistice et lespre»

PLAN d'oNE TROISliM£ GAirPAGlCE. 271

mières ouvertures des négociations pour la paix.

L'empereur étant rentré à Brunn, où îi fit appeler son ministre des affaires étrangères Talleyrand, j'y fus occupé de l'emplacement et de la distribution des quartiers pour les différents corps d'armée, et je me rendis ensuite auprès du major général à Schœnbrunn, où l'empereur Napoléon établit sa résidence pendant les négociations.

La dispersion et l'affaiblissement des forces autrichiennes, la retraite de l'armée russe, et les réparations qu'offrait ia Prusse à raison de ses démarches inconsidérées et tardives, ne laissaient presque aucun doute que les dures conditions imposées à l'Autriche ne fussent acceptées!: cependant l'empereur Napoléon méditait le plan d'une troisième campagne, dans le cas où l'hésitation et la réluctance de l'empereur François à se soumettre à de grands sacrifices, obligeraient le vainqueur d'Austerlitz à rompre l'armiitîce. J'eus à m'occuper de tracer les marches des Avers corps d'armée, pour exécuter un grand mouvement vers la frontière de Hongrie. Lorsque je fus appelé près de l'empereur pour lui soumettre ce projet, et particulièrement celui de l'itinéraire du corps du général Marmoiit qui devait former l'aile droite, il me reprocha d'avoir fixé dm trop courtes journées, et pourtant elles n'étaioilpas

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de moins de dix lieues , presque toujours à tra* vers les montagnes et dans la plus mauvaise saison, ce Ce n'est pas ainsi, dit-il, qu'on exécute « un grand changement de front en présence de « l'ennemi; vjdus les faites marcher comme des c( chats. »

Aussitôt après la conclusion de la paix de Presbourg, je devais rentrer en France, et j'avais déjà dirigé mes équipages sur Paris, lorsque, la veille même du départ de l'empereur pour Munich, je reçus l'ordre d'aller en Dalmatie pour faire la reconnaissance de cette province cédée à la France, et je fus aussi nommé commissaire pour prendre possession de celle des Bouches du Cataro. Je n'amenai avec moi que mon aide de campClermonl-Tonnerre, que j'avais chargé de lever le plan du champ de bataille d'Âusterlitz, et qui , après s'en être acquitté avec autant de presti^sse que d'intelligence, était venu me rejoindre à Vienne, où je dus laisser son camarade Dampierre qui était tombé malade.

Je {Kirtis de Vieime le 1 a janvier ; j'allai d'abord à Venise, conformément à mes instructions, pour me concerter avec le général Laurîslon, aide do oauip de Tempereur, chaîné de prendre possession des Ktats vénitiens. Je suivis la route tic l^.lagtniiurtlu et je descendis en Italie par h Poutelw. J\irrivai à Venise le 17 janvier 1806,

VENISK. 273

où le général Lauriston , qui m'avait précédé de quelques jours, avait pris le commandement qui lui fut remis par le général autrichien comte de Bellegarde, à la grande satisfaction des Vénitiens, qui détestaient la domination autrichienne. Nous reçûmes un éclatant témoignage des bonnes dispositions du peuple vénitien pour les Français. Le comte de Bellegarde avait prohibé les mascarades et les jeux publics : le général Lauriston se hâta de rétablir les usages du carnaval; la joie publique éclata de toutes parts , et nous fumes salués et bénis comme si nous eussions rendu un immense service et délivré de Tesclavage cette ancienne reine des mers.

Peu de jours après, nous fumes, le général Lauriston et moi, appelés à Vérone par le prince Eugène, vice-roi d'Italie, qui venait d'épouser à Munich, pendant le séjour de l'empereur Napoléon , la princesse fille aînée du roi de Bavière, à laquelle nous fûmes présentés : il nous transmit de nouveaux ordres de l'empereur, et, comme il devait se rendre à Vçnise avec la vicereine, nous l'y précédâmes pour préparer son entrée : elle fut très-brillante et favorisée par le plus beau temps qu'on eût pu désirer. Les Vénitiens organisèrent promptement une relata sur les lagunes, c'est-à-dire, un grand nombre degondoles figurant divers monstres mams, et ma-

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nœuvfées par des rameurs richement ou élégamment vêtus. La gondole destinée au prince et à la princesse était magnifiquement décorée : tout Farrière était fermé par des glaces , et meublé de sofas couverts des plus riches étoffes. Pendant la traversée des lagunes, un grand nombre de gondoles pavoisées des couleurs françaises , avec des bandes de musiciens , entouraient, devançaient ou suivaient la gondole, et faisaient retentir Tair des plus vives acclamations. En approchant de la ville, à l'entrée du canal grande^ où la foule des gondoles était immense, la belle princesse se montra debout sur le pont, à côté du vice-roi. Sa taille élancée, sa parure riche et élégante, ses manières nobles et affectueuses, répondaient à l'empressement du peuple. La gondole royale entra dans le canal au bruit des salves d'artillerie et des applaudissements; die aborda au palais Pisani , où fut établi le quartier du vice-roi.

Le général Lauriston fut retenu à Venise par le vice-roi , qui jugea sa présence nécessaire pour rétablissement du nouvel ordre de choseSy et pour organiser les diverses administrations; c( je fus chargé de la prise de possession des troîi provinces : la Dalmatie, l'Istrie, et les boocfafli du Cattaro. Je m'occupai sur-le-champ desappritt de mon v(^ge. Comme je prévoyais que, pen*

DES PROVINCES ILLYRIElfUTES. SI^S

dant cette reconnaissance et ces différentes prises * de possession, j'aurais à faire quelques trajets par mer y soit pour me rendre dans quelques lies du golfe de Carnero, soit dans difFérents ports de la côte de Dalmatie et de l'Etat de Raguse, je frétai un bâtiment léger de l'espèce ap* pelée brassera. Il était conduit par un patron de ristrie, qui me fut recommandé par des négo*^ ciants bien intentionnés. Ce patron s'appelait Giacomo et passait pour l'un des hommes de mer les plus expérimentés. Son équipage se compo* sait de six matelots vigoureux et très-adroits. Je fis armer ce petit bâtiment avec un petit obusier, et je pris avec moi six canonniers d'élite, une caisse d'armes de toute espèce, des munitions et des vivres. Cette espèce de bâtiment à voile latine pouvait aussi être manœuvré à la rame, et faire de trois à quatre milles à l'heure en temps de calme. Le marquis de Guisilieri, commissaire autrichien, nommé pour m'accompagneraux bouches du Cattaro, où je devais, en sa présence et par ses soins, en prendre possession au nom de l'empereur Napoléon , m'écrivit de Trieste pour me donner avis de son arrivée : il m'engageait à Ty rejoindre, pour de là nous rendre ensemble à Zara, place forte, capitale de la Dalmatie, ou résidait le général Brady, commandant en chef dans les provinces d'Illyrie.

U-jG PRISE 1>E POSSESSION

Je m'embarquai à Venise sur ma brassera , avec mon aide de camp Clermont-Tonnerre, et un jeune homme nommé Bernardin! , qui m'avait été désigné comme connaissant bien le pays, et parlant facilement les divers idiomes : j'eus en effet beaucoup à me louer de ses services. Nous fîmes voile du mouillage de Malomocco, à rentrée du port de Venise , par un très-bon vent, et nous rangions la côte du fond du golfe Adriatique, en nous dirigeant sur Trieste; mais le vent ayant molli dans la nuit, nous (urnes obligés le lendemain de nous servir de nos rameui^s. Je fus très-satisfait de cette épreuve et de la marche du petit bâtiment. J'étais certain de pouvoir échapper aux croiseurs anglais, et si leurs embarcations légères tentaient de m'atteindre, mon petit armement était assez fort et assez bien masque pour les en faire repentir.

Je débarquai à Trieste; je laissai Clermcot- Tonnerre avec Bernardini sur la brassera, et je leur ordonnai de se rendre par mer à Zara et de m'y attendre. Je me rendis à Fiume, où, réuni avec le marquis de Guisilieri, j'arrêtai, de codcert avec lui , un plan ou convention pour la prise de possession des provinces de riUyrie , savoir : ristrie, la Dalmatie, les bouches du CattarocC leurs dépendances. J eus soin de stipuler dans cet acte (qui fut signé par le commissaire aulri-

DES PROVlNCeS ILLYRIEHNES. 277

chifii el moi le 9 février 1806), l'époque à la- (|uelle, après ma proclamation et celle du gouverneur général autrichien, baron de Brady, toutes les forteresses devaient être remises au général Molitor; cet acte renfermait aussi les formalités et les précautions nécessaires pour l'évacuation par les troupes «'mtrichiennes, et pour la complète exécution des articles du traité de Presbourg, relatifs à cette prise de possession. M. de (iuisilieri m'offrit dans sa voiture une place que j'acceptai. Nous nous rendîmes par Oitocliatz en Ooatie, à Pago, et de là à Zara. J'avais gi-and intérêt à faire connaissance avec mon collègue. Je m'aperçus d'abord que citait un homme fort aimable, très-instruit, mais un des Italien» les plus fins, et de cette espèce d'agents diplomatiques que l'on emploie avec succès dans les intrigues les plus compliquées. Profitant de ses lumières, je ne répondais à ses questions qu avec beaucoup de réserve. Comme il connaissait parfaitement le pays et son liistoire, et tous les détails de l'administration, ma curiosité ne l'importunait point; il se plaisait même à l'exciter et à la satisfaire : c'est ainsi que, nous étant arrêtés |K>ndant quelques heures à Ottochatz, je saisis cette occasion de m'informer de l'organisation de cette espèce de colonie militaire qui fournit a TAutriche, à si peu de frais, une 1res-

a 76 PRISE 1>R POSSESSION

Je m'embarquai à Venise sur ma brassera^ avec mon aide de camp Cl er m ont-Tonnerre, et im jeune homme nommé Bernardini, qui m'avait été désigné comme connaissant bien le pays, et parlant facilement les divers idiomes : j'eus en effet beaucoup à me louer de ses services. Nous fîmes voile du mouillage de Malomocco, à l'entrée du port de Venise , par un très-bon vent, et nous rangions la côte du fond du golfe Adriatique, en nous dirigeant sur Trieste; mais le vent ayant molli dans la nuit, nous fumes obligés le lendemain de nous servir de nos rameurs. Je fus très-satisfait de cette épreuve et de la marche du petit bâtiment. J'étais certain de pouvoir échapper aux croiseurs anglais, et si leurs embarcations légères tentaient de m'atteindre, mon petit armement était assez fort et assez bien masqué pour les en faire repentir.

Je débarquai à Trieste; je laissai Clerroont- Tonnerre avec Bernardini sur la brassera , et je leur ordonnai de se rendre par mer à Zara et de m'y attendre. Je me rendis à Fiume, où, réuDÎ avec le marquis de Guisilieri, j'arrêtai, deooncert avec lui , un plan ou convention pour la prise de possession des provinces de l'illyrie , savoir : ristrie, la Dalmatie, les bouches du CattaroeC leurs dépendances. J'eus soin de stipuler dans cet acte (qui fut signé par le commissaire autri*

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