DES PROVINCES ILLYRIENNES
chien et moi le 9 février 1806), l'époque à laquelle, après ma proclamation et celle du gouverneur général autrichien, baron de Brady, toutes les forteresses devaient être remises au général Molitor; cet acte renfermait aussi les formalités et les précautions nécessaires pour Téva* cuation par les troupes autrichiennes, et pour la complète exécution des articles du traité de Presbourg, relatifs à cette prise de possession. M. de Guisilieri m'offrit dans sa voiture une place que j'acceptai. Nous nous rendîmes par Ottochatz en Croatie, à Pago, et de là à Zara. J'avais grand intérêt à faire connaissance avec mon collègue. Je m'aperçus d'abord que cl*était un homme fort aimable, très-instruit, mais un des Italiens les plus fins, et de cette espèce d'agents diplomatiques que l'on emploie avec succès dans les intrigues les plus compliquées. Profitant de ses lumières, je ne répondais à ses questions qu'avec beaucoup de réserve. Comme il connaissait parfaitement le pays et son histoire, et tons les détails de l'administration, ma curiosité ne l'importunait point; il se plaisait même à l'exciter et à la satisfaire : c'est ainsi que, nous étant arrêtés pendant quelques heures à Ottochatz, je saisis cette occasion de m'informer de l'organisation de cette espèce de colonie militaire qui fournit à l'Autriche, à si peu de frais, une très*
278 PRJSK DE POSSESSION
bonne milice, toujours prête à être mobilisée. Tous les individus sont immatriculés et enrégimentés : police y justice y administration^ tout est sous le régime et soumis à la discipline militaires; l'autorité des chefs est absolue, exercée selon la hiérarchie ^ sans que cette sévérité excite aucun mécontentement. Le pays est pauvre^ la civilisation très-arriérée; il n'y a, je crois, aucune existence civile, et cette institution ne peut être soutenueque par l'habitude d'une espèce d'esclavage, et par la modération avec laquelle le gouverne* ment use de ses avantages, en sacrifiant cependant la liberté et le bien-être de la population à ses convenances et à sa sûreté.
Nous allâmes d'Ottochatz à Pago, sur la petite lie de ce nom, qui touche presque au continent : j'admirai les belles routes que les Autrichiens ont ouvertes pour communiquer par la Croatie, avec Fiume, et les points principaui de la côte.
Dans mes conversations avec M. Guisilieri, je parlais souvent de l'objet de notre mission. Comme je cherchais à m'éclairer sur les loca^ lités, et plus particulièrement sur les points fortifiés et les niovens de défense soit à l'entrée des bouches , soit à la ville même de Cattaro, mon compagnon de voyage montra quelque hésitation : il exprima des doutes el la crainte
DES PROVINCES ILLTRIENNES. 279
que les Russes ne nous eussent prévenus, et que la remise de cette place, objet le plus important de ma mission, n'éprouvât des difficultés^
A notre arrivée à Zara , je retrouvai mon petit bâtiment et mes compagnons de voyage; ils avaient relâché dans un petit port de41strie, et avaient continué leur route •très-heureuse^^ ment.
Je me rendis, avec le commissaire autrichien, chez le général Brady, où je fips frès-Men accueilli. Nous entrâmes en confëxenc^, et le gé^ néral nous communiqua d'abord la dégéche qu'il venait de recevoir, etVlont mon amicieux collègue était vraisemblablement déjà mieux informé qu'il n'avait voulu le paraître, ^amiral russe Siniawin était entré dans le canal des bouches du Cattaro, avait débarqué un corps de troupes russes, et sommé le commandant autrichien de lui rendre la place, les forts et toutes les défenses de la province, sous le prétexte que la cession stipulée par le traité de Presbourg ne pouvait empêcher les hostilités d'une puissance qui n'avait point étéj>artie contractante, et que, la cession devant être considérée comme effectuée, la Russie avait droit de s'en emparer par la force des armes. M. de Guisilieri me déclara qu'il considérait sa mission comme terminée, que le commandant autri%
280 MANQL£ DE ¥OÎ
chien, au Cattaro, n'avait pas les moyens de s'y maintenir, ni l'autorisation de commettre des hostili|és, même défensives, contre les armes russesf. Je répondis à M. de Guisilieri qu'il était de son devoir et du mien d'aller au Cattaro, et je somtiai le général Brady, puisque ses troupes occupsûeot encore tous les postes jusqu'à l'État de Raguse , dé me fournir une escorte suffisante, et de Drendre, sur sa responsabilité, ma condu^fe s^fr^e^usqu'à cette place. Il s'y refusa, sous préte^^e (m'il n'avait pas reçu d'instructions à cet é^ard. M. de Guisilieri ajouta qu'il ne pouvait , fans .comproiAettre son caractère et le mien, hasaixler, dans cet état de choses, de m'accqjppagner au Cattaro, puisque je ne pou* vais éviter de tomber entre les mains des postes russes. ¥n officier de marine italien, alors au service^. d'Autricl>e, et qui, peu de temps apreiy passa au service de Russie, M. Paulucci, fut appelé par le général Brady dans notre conférence, «J. confirma par ses rapports et divers détails sur les défenses maritimes des bouches du Cattary, et la position des postes déjà oc> cnpés par les Russes, tout ce qu'avaient avancé M. de (iuisiiieri et le général Brady.
L'intrigue et la collusion étaient évidentes : je mVn plaignis hautement; je dis à M. de Guisilieri que rien ne devait l'empêcher, et qu'il était
DES COMMISSAIRES AUTRICHIENS. a8l
lie son devoir d'aller de sa personne au Cattaro, puisqu'il y avait encore une garnison autrichienne; que je m'offrais de l'accompagner sous un déguisement quelconque ; qu'après être ainsi arrivé dans la place, ou même au premier poste russe, je déploierais ihon caractère; que le reste était mon affaire, à mes risques et périls. Il rejeta ce moyen de constater la violation , et s'obstina à ne point quitter Zara qu'il n'eût reçu de sa cour dé nouvelles instructions. 11 ne me resta plus qu'à rendre compte, avec exactitude et sans aucun ménagement, au prince vice-roi , ainsi qu'à l'ambassadeur français à Vienne , le général Andréossy.
Peu de jours après, nous reçûmes à Zara, comme je devais m'y attendre, la nouvelle de l'évacuation du Cattaro par les Autrichiens, et de la remise pure et simple de cette place et de tout le territoire aux Russes.
Ma conduite fut approuvée : l'empereur Napoléon ressentit vivement ce manque de foi, et ne cessa d'exiger l'accomplissement des stipulalions du traité : il exigea aussi, comme une réparation provisoW, la punition des agents qui avaient trempé dans cette intrigue. Guisilieri et le général Brady furent en apparence sacrifiés; le premier fut emprisonné dans une forteresse. I.'Élat de Ragusc devint par la suite le théârfe
nSl RECONNAISSANCE ORS FRONTlÈBES.
de la guerre; mais, ni par la force des armes, ni par les négociations, on ne put obtenir la remise du Cattaro aux armes françaises, que deux ans plus tard , à la paix de Tilsitt.
N'ayant pu remplir cette partie essentielle de ma mission , je m'occupai sur-le-champ de celle qui ne présentait aucun obstacle que je ne pusse surmonter. J'annonçai au général Brady l'arrivée prochaine du général Molitor avec sa division, que le général Marmont, que j'avais été voir k son quartier général de Trieste, avait reçu l'or* dre d'envoyer en Dalmatie pour y remplacer les garnisons et postes encore occupés par les troupes autrichiennes. En attendant l'arrivée du g^ néral Molitor, je partis de Zara avec mon aide de camp et mon guide pour aller reconnaitre la frontière turque au delà du Knin. Je fus très» bien reçu par les chefs dal mates qui , de villages en villages, me donnèrent des escortes. J'allai jusqu'aux con&ns sur le territoire turc, où se font les échanges de diverses denrées entre les habitants des deux pays. Je descendis ensuite des montagnes, en suivant le œurs de la Cerka. Avant de passer cette rivi^^ au fond d'une gorge , je remarquai une pierre milliaire sur laquelle était gravé le chiffre de la 9* légion romaine. Je me rendis ensuite à Salona, ou je visitai les ruines et les beaux restes des temples
RETOUR EN ITALIE. !l83
que reiifeimaît le vaste palais de Dioclétien. Je me préparais à partir pour Makarska , lorsque je reçus en même temps Tavis de la prochaine arrivée du général Mplitor , et l'ordre de Tempereur qui était adressé par le vice-roi. U me prescrivait de quitter la Dalmatie, et de me rendre sans délai auprès du prince Joseph ^ qui commandait l'armée destinée à occuper le royaume de Naples. Après avoir rencontré le général MoUtor, et conféré avec lui à Sebenico, je retournai à Zara, où j'avais laissé ma brassera. J'y trouvai encore le général Brady et le capitaine Pauhicci qui faisaient leurs apprêts de dépait. Je m'embarquai par un gros temps , parce que mon excellent pilote Giacomo, confiant dans la manoeuvre de son petit bâtiment^ m'assura que c'était la circonstance la plus favorable pour échapper à la vigilance de la croisière anglaise. A l'entrée de la nuit, le vent contraire devint si fort, et la vague si vive , que nous fûmes contraints de relâcher dans une petite île. U n'y avait d'autre habitation qu'un misérable couvent où nous nous réfugiâmes. Les vents ayant un peu molli y nous mimes à la voile pour aller passer par la Cavanella d'Ossiro, espèce de canal, et mouillage assez sûr entre deux iles dont les ^ics sont très-élevés, et qui se trouve à l'entrée du golfe de Carnero. Ije capitaine Pauhiccî
u84 UETOUR KN ITALIE.
m'avait conseillé fort obligeamment, et, je veux bien le croire , sans mauvaise intention, d'aller mouiller, si le vent m'était trop contraire , à l'ile Saint-Pierre, au sud-ouest, et fort près de file d'Ossero. Si j'avais suivi ce conseil , j'aurais certainement été pris par une frégate anglaise et deux bricks qui y étaient mouillés. Clermout- Tonnerre étant monté sur le pic le plus élevé de nie d'Ossero, découvrit la station anglaise; Tud des deux bricks mit à la voile, et vint croiser à l'ouvert de la Cavanella. Nous appareillâmes pendant la nuit; nous traversâmes le Carnero sans être aperçus par le brick , ef nous abordâmes le matin clans une petite anse, à la pointe sud de i'Istrie. 11 eut été dangereux de doubler cette pointe à la vue du brick : nous retirâmes la brassera dans le fond de l'anse : je fis débarquer l'obusier, et établir un petit poste pour défendre l'embarcation en cas qu'elle fût découverte. Je débarquai aussi avec mon aide de camp , mon guide Bernardini, et un domestique; nous nous procurâmes des montures, et je pris le chemin (le terre pour me rendre à Pola, où le patron (jiacomo conduisit la brassera la nuit suivante. Je visitai le magnifique port de Pola et les antiquités de cette ancienne et belle ville li'amphithéâtre en marbre le mieux conservé de tous ceux qu'on remarque en Italie. J'allai le lende-