‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 5 sur 112 · ARRIVEE AU CHATEAU D OSNY. H I · texte numérisé non relu

ARRIVEE AU CHATEAU D OSNY. H I

les comproraettre ne me laisserait de repos ni jour ni nuit; que je les priais seulement de me procurer un guide sûr pour me conduire jusque près de Pontoise, d'où je comptais aller rejoindre ma famille, qui s'était retirée dans notre maison de campagne, de l'autre côté de Paris, à Soisysous-Étioles , près de Corbeil. Tout était alors très-tranquille de ce côté, et ma belle-mère et ma femme m'assuraient que la popularité dont je jouissais dans le canton , depuis le commencement de la révolution, était encore pour moi une suffisante garantie que je n'y serais point inquiété. M. Goux, après m'avoir exprimé les plus vifs regrets, voulut m'accompagner, ainsi que sa nièce, jusqu'à un petit bien de campagne qu'ils possédaient à sept lieues de là, près de la route de Paris à Rouen. Après y avoir passé deux jours, je me séparai de mes hôtes bien à regret, le cœur plein de reconnaissance et soulagé par la pensée que je les délivrais des terreurs que leur causait ma présence. Accompagne d'un fidèle domestique,j'arrivai de nuit au château d'Osny, près de Pontoise, où madame de Lameth, madame d'Aiguillon et Théodore s'étaient retirés. Tout y était silencieux et clos. Je passai la tète dans les croisées du salon, et je chantai, à demi-voix, la romance, signal convenu dans noire petite sociélé :

aa VISITE DOMICILIAIRE.

L*aiuitié vovant le monde Soumis aux lois de Tamour, Et sur la terre et sur Tonde Voulut régner à son tour.

Théodore vint m'ouvrir. Je rassurai mes amis, effrayés de mon apparition inattendue. Je fus pour quelques instants heureux de les retrouver, de recueillir dans d'aimables entretiens de tristes renseignements, mais aussi des nouvelles rassurantes de la situation de ma famille, que j'allai rejoindre le lendemain dans notre maison de Soisy-soiis-Étioles. lÀj séduit par quelques moments de calme, je me flattais de rester ignoré et de jouir des douceurs de la vie domestitpie au milieu de la conflagration générale. On faisait partout de fréquentes visites domiciliaires. 1^1 garde nationale que j'avais formée, les officierH nuinicipaiix que j^avais fait nommer, pour la plupart ouvriers que j'employais, vinrent fouiller ma maison, chercher des armes, du linge, des effets superflus; je me souviens que, iviinis dans mon appartement, les plus ardents nu* doiinéi*eiit des témoignages de respect. Aucun d'eux nV)sa toucher à mes armes. Ils s'excu- MtMviit même sur ce qu'on avait dit à la municipalité que j'avais caché des prêtres dans une glacière assez grande dont je ne faisais aucun usage. Je l'avais fait fermer et décorer comme

nON ARRESTATION. a3

un monument funéraire, espèce de fabrique dans le jardin que j'avais dessiné à la manière anglaise. J'exigeai que les mêmes ouvriers qui y avaient travaillé, et qui étaient présents, détruisissent devant moi leur propre ouvrage.

Découvert, tourmenté par des espions, je fus quelque temps après dénoncé à la tribune de la convention par un ingénieur géograghe, membre de cette assemblée, et l'un de mes subordonnés que j'avais le mieux traités. Je ne veux pas rappeler ici son nom. Il m'accusa d'avoir livré aux ennemis un plan de campagne, et la convention décréta que je serais arrêté et gardé à vue. Pache, nouveau maire de Paris, fut chargé de faire exécuter le décret. Prévenu à temps par un ami qui s'était trouvé à la séance, je m'échappai par la foret de Senart, et me rendis à Melun dans une maison sûre. Mais bientôt, informé que mon respectable beau-père avait été arrêté à ma place, je retournai sur mes pas pour le dégager et me livrer aux inquisiteurs. L'officier de police que le maire Pache avait chargé de cette expédifum était un nommé Arbelletier. C'était un hommé-de lettres, de mœurs en apparence fort douces^ lrè»-spirituel. Je le traitai avec beaucoup d^ Jiol|||^se. 11 fut touché et séduit par le spectacle^ la paix intérieure de mon intéressante famille^ et sur»

jè4 ^lON ARMESTATIOET.

tout par la conversation de ma belle-mère et de ma femme. J'obtins d'abord de lui que^ sans me déplacer ni me perdre de* vue, il transmettrait à Pache, que j'avais connu lorsqu'il était secrétaire du cabinet de M. le maréchal de Castries , la lettre que je lui écrivis. Je lui exposai que le rapport fait à la convention était une calomnie d'autant plus absurde , que depuis plus de six mois j'avais donné ma démission de directeur général du dépôt de la guerre, entre les mains du ministre. Beurnonville, et que j'avais été rayé du tableau de l'état-major de l'armée. Pache répondit au commissaire Arbelletier qu'il ne fallait point me transférer à Paris, mais qu'il devait rester près de moi, s'il croyait pouvoir répondre de ma personne. Arbelletier, qui se trouvait fort bien à Soisy, reçut ma parole d'honneur, fit venir sa- jeune femme^ personne charmante et très-bonne musicienne, et nous nous trouvions assez bien les uns et les autres de cette singulière société; maisTépéè^ ou plutôt le tranchant de la guillotine restait. suspendu sur ma tête. Je dus certainement la fié à l'obli*géante négociation d'Arbelletier. Cependant mon aimable et courageuse femme, ne pouvant soutenir cette anxiété, se rendit à Paris. Elle alla trouver Thurîot , qui présidait alors la convention et qui avait été l'un des phis fougueux

MA MISE EN LIBERTE. 'à5

jacobins de rassemblée législative. Il était encore au lit; il reçut madame Dumas d'une manière si prévenante, que dans toute autre circonstance elle en aurait été choquée. « Citoyenne, lui dit-il, ton mari est un aristocrate, un membre du comité autrichien, mais c'est un brave homme qui aurait bien servi la république s'il avait voulu. Puisqu'il a donné sa démission, et qu'il n'est plus chargé du dépôt de la guerre, il est inutile de le faire arrêter; console-toi. Je proposerai le rapport du décret, w II tint parole. Julie revint triomphante; je témoignai de mon mieux-ma reconnaissance au commissaire Arbelletier, et le chargeai de mes remercîments pour le maire de Paris. Je recouvrai ma liberté, heureux de ne la devoir à aucune démarche dont j'eusse à rougir. Il n'en fut pas de même de ceux qui avaient tramé ma perte : mon dénonciateur obtint la place de directeur du dépôt de la guerre.

Après une si rude épreuve, je sentis qu^il fallait me séparer absolument de ma famille et renoncer aux consolations dont je m'étais flatté. Je m'arrachai des bras de Julie et de mes enfants, et j'abandonnai mon beau^père et ma belle-mère, puisque je oe pouvais plu^ que nuire à leur repos. Bien convaincu que dans ces temps de trouble et d'anarchie, c'est au milieu du mou-

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aÔ RETOIJR A OSNY.

vement de l'immense population de la capitale et de ses environs qu'il est plus facile de se cacher et de vivre ignoré, je me mis en campagne sans avoir de projet arrêté, suivi par Lair, le fidèle domestique dont j'ai parlé plus haut, avec un petit cheval, véritable bidet de fermier que nous montions tour à tour, quand je voulais faire une plus grande journée, ou lorsque j'avais à traverser ou à tourner quelque bourg ou quelque village. Étant à pied, avec le costume républicain (la carmagnole), je ne pouvais fixer l'attention. J'évitai les interrogations des postes de gardes nationales, et les détachements de Tarmée révolutionnaire de Paris et de Versailles qui parcouraient les campagnes en tous sens, fouillaient et pillaient comme en pays conquis.

Le château d'Osny n'avait point encore été visité : tout y était tranquille. J'y revenais quelquefois, mais je n'y faisais que de courts séjours; madameDumas vint m'y trouver. Nousétionsrassurés par la bienveillance des habitants, qui n'avaient pu encore oublier les soins et les bienfaits de la famille des I^meth, bienveillance que le comte Théodore cultivait avec autant de vigilance que d'adresse. Nous nous laissions facilement endormir dans cette sécurité, lorsque au milieu d'une lutte orageuse le château fut assailli par une de ces lerribles bandes. Nous eûmes à peine le

FUITK. 1*7

lemps de nous échapper et de nous séparer des deux dames divorcées, la comtesse Charles de Lameth et la duchesse d'Aiguillon^ que notre présence aurait certainement compromises. Je me réfugiai à Pontoise, chez un apothicaire, oOicier municipal, homme de hien, tout dévoué à la maison. Ma femme, amenant par la main sa fille aînée et portant dans ses bras la plus jeune, alla se cacher dans le bois de la Garenne, en ar* rière du château, où elle ne rentra que le lendemain, lorsque la visite domiciliaire et Torgie des brigands terminées, ils se furent retirés. Nous sûmes quelque temps après par notre ami M. Daunou, qui était resté à Paris, que le prince Charles <le Hesse, en affectant un vif intérêt pour moi, était parvenu à découvrir ma retraite, s'était avili jusqu'à me dénoncer au comité de surveillance de la convention, et avait dirigé l'attaque qui nous força de nous disperser. Informé par mon brave officier municipal que mon signalement avait été envoyé au comité révolutionnaire de Pontoise, je n'avais plus un instant à perdre pour sortir du piège où j'étais tombé. J'avais un passe-port sous mon nom. J'imaginai de l'altérer de la manière suivante. Sur ma propre signature Du/nos, fermant Yu pour en faire un a, et mettant seulement un point sur la troisième branche de 1'/// pour en

!ft8 SORTIE DE PONTOISE.

faire un / , je changeai le nom et la prononciation si bien et si simplement, qu'on lisait Dardas. Je pris la wécaution de faire sortir avant moi, par le chemin de Gisors, mon brave apothicaire, conduisant par la bride mon petit cheval. I-.orsqu'il passa devant le poste placé à IVntrée du faubourg au-dessous du moulin, et qu'on lui demanda où il allait de si grand matin, il répondit qu'il allait, selon sa coutume, visiter des malades dans les environs. Je me présentai au poste quelques minutes après; on me laissa passer sans témoigner le moindre soupçon, mais à peine eus-je fait cent pas , que le maréchal ferrant, qui demeurait près de la porte, que je n'avais pas aperçu et que je connaissais fort bien , me cria : « Arrête, citoyen, et viens me parler. » Je feignis de ne pas l'entendre, continuant de marcher tranquillement. Il doubla le pas et me rejoignit près du moulin. 11 portait un grand bonnet rouge et n'était rien moins que le président du comité révolutionnaire, ce qu'il me déclara tout d'abord en me demandant mon passe-port. Je le lui montrai. « 11 est en règle, me « dit-il, mais il faut que tu viennes le faire viser « à la municipalité. » Je m'y refusai fermement, car c'était un arrêt de mort. J'avais sur moi mes pistolets, je mis mes mains dans mes poches, et, me séparant de quelques pas de mon interlocu-

SORTIE DE PONTOISK. ^

leur, je lui dis que j'allais au marché de Gisors pour mes affaires, qu'on m'avait déjà arrêté au pont, que j'étais en règle, et que je ne rétrogradei^is pas. Soit qu'il fût convaincu ou effrayé, car nous étions seuls, hors de vue du poste, et me voyait bien décidé à me débarrasser de lui s'il tentait la moindre violence, il me laissa passer, et je continuai de marcher lentement jusqu'au point convenu, où je pris mon cheval, après avoir bien remercié et mon excellent protecteur et la providence qui veillait sur moi. En effet, je ne pouvais concevoir que malgré mt)n déguisement et ma mauvaise perruque, ce maréchal ferrant, qui tant et tant de fois m'avait vu passant et repassant en voiture et à cheval, ne m'eût pas reconnu.

J'écrirais un volume si je voulais retracer les situations singulières, périlleuses où je me trouvai. Assez de faiseurs de romans ont fatigué le public et occuperont la postérité de ces aventures tragiques, et comiques quelquefois, que produisent ces temps de proscriptions, où tout est subverti, toutes les habitudes changées, tout enfin sous le domaine du mensonge. Que de crimes et que de vertus, que d'affreux, que de brillants météores produisent, dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique, ces épouvantables ébranlements!

3o Lfc CURÉ d'ÉHAGMY.

Après avoir vingt fois changé de gîte , je fus averti que l'abbé Delacroze, curé d*Éragny près de Pontoise, qui, s'étant rendu très-populaire, avait été élu maire de sa commune, et que j'avais souvent rencontré au château d'Osny, où ses bonnes manières l'avaient fait accueillir, croyait «ivoir trouvé pour moi un asile sûr; que je devais me rendre chez lui, et qu'il me ferait conduire chez un de ses confrères qu'il avait disposé à me rendre ce bon office. Je m'y rendis en effet en faisant un grand détour, pour éviter Pontoise et'les-Heux où je pouvais être connu. Le ci-devant curé d'Éragny était un jeune homme de trente à trente-cinq ans, fort instruit, très-aimable et plein des plus nobles sentiments. « Je voûte drais bien vous garder ici, me dit-il, mais la con- « fiance qu'on a en moi dans le pays, et qui ferait « votre sécurité comme la mienne, attire beauté coup de monde dans ma petite maison. Vous y « seriez bientôt un objet de curiosité et de soup- « çons. Mais je vais vous faire conduire chez le « curé de Montigny , à deux lieues d'ici. L'abbé « Lamblin, à qui j'en ai parlé, vous recevra vote lontierSv§|pit presbytère est parfaitement placé c( au pieMMa hauteur de Franconville, près du tï bois. Ce petit village n'est pas sur une commuta nication fréquentée. Il n'y a qu'une seule « maison de campagne habitée par de fort bon-

ASILE A BIONTIGNY* 3l

« nétes gens. » Je ne m'arrêtai point à Éragny. Je convins senlement avec mon nouveau protecteur que si j'étais trop inquiété à Montigny, je reviendrais à Éragny , ne fût-ce que pour prendre ses conseils. J'eus soin de bien remarquer les chemins de traverse par lesquels le guide que me donna le curé d'Éragny me conduisit à Montigny.

L'abbé I^mblin, qui n'avait avec lui, dans son presbytère, qu'une vieille servante, m'accueillit de la manière la plus hospitalière. Il m'établit dans un fort bon appartement, dont les vues donnaient sur la campagne. Il parut très-confiant et satisfait de ma société. Il me proposa, dès le lendemain, de me présenter chez ses voisins, MM. et mesdames Girard, qui occupaient une jolie maison de campagne en face de son presbytère. Il leur avait déjà confié notre secret, et certes il ne pouvait être en meilh*ures mains. MM. les frères Girard étaient d'anciens banquiers, mes compatriotes, nés à Montpellier, et qui, après avoir habité longtemps Paris, s'étaient retirés des affaires. Celles de l'aîné avaient prospéré. L'un et l'autre étaient mariés. L'aîné, déjà plus que sexagénaire, avait épousé la fille cVoil avocat ^ fort jolie personne, alors âgée d'environ trente ans, spirituelle et d'un commerce très-aimable. I^ cadet, âgé d'environ cinquante ans, avait

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