‹ Souvenirs du lieutenant général comte Mathieu Dumas de 1770 à 1836Chapitre 6 sur 112 · ASILE A MONTIGNY · texte numérisé non relu

ASILE A MONTIGNY

épousé une demoiselle de Montpellier, à peu près du même âge que lui. Ce couple avait peu de fortune. Son frère l'avait recueilli, et il habitait avec sa femme et une belle-sœur un petit pavillon à l'extrémité du jardin, presque tout en terrasse, dominant la campagne et confinant au petit bois qui couronne la colline, au pied des hauteurs de Francon ville, au-dessous des moulins. Je fus reçu dans cette maison comme si j'eusse été un vieil ami de la famille. J'y rencontrai le maire de la commune, nommé Fleurier, simple cultivateur, et l'un des hommes les plus estimables que j'aie connus. Je retrouvai d'abord, dans M. Girard le cadet, un excellent patriote que j'avais vu très-souvent à Paris chez le général la Fayette et chez mon frère Saint-Marcel : pendant qu'il était major de la quatrième légion de la garde nationale, M. Girard était lieutenant des grenadiers dans le bataillon des Petits-Pères. Il m'embrassa cordialement, et s'empressa de m'offrir ses services. On arrangea d'abord mon déguisement. 11 fut convenu, de concert avec le maire, que, pour ne point affecter trop de mystère, je passerais pour un parent de MM. Girard qui s'établissait à Montigny et avait loué un appartement chez le curé Lamblin. Je fis ma déclaration chez le maire, où je me présentai avec un bon habit de paysan et des sabots. On visa mon

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passe-port, et je fus, dès ce moment, considéré comme un ancien habitant delà commune. Afin d'éloigner tout soupçon sans m'imposer aucune gène, je parlais habituellement, avec MM. Gi» rard, le patois languedocien, ou le français avec l'accent méridional, devant les habitants du viU luge, dont je ne tardai pas à me concilier l'affec*lion. Je saisissais l'occasion de me rendre utile. On venait me consulter; j'étais une espèce de secrétaire de la commune : on m'appelait M. Danias. Tout allait au mieux, j'étais en parfaite sécurité. Mais bientôt le curé Lamblin, effrayé de l'enlèvement d'un de ses confrères, dans une commune voisine de Montigny, me témoigna ses inquiétudes, et finit par me déclarer qu'if ne croyait pas pouvoir me garder plus longtemps chez lui. Sa vieille servante, que j'avais mise faci-^ lement dans mes intérêts, fit de vains efforts pour rassurer son maître. Je prévoyais moi-même que les terreurs de mon hôte ne tarderaient pas à me faire découvrir, lorsqu'une visite bien inat-^ tendue acheva de me décider.

Le fidèle valet de chambre de ma belle-mère, Lair, entra dans ma chambre à la pointe du jour, me donna des nouvelles de ma femme et de mes filles, et me pressa de me lever sur-le-champ. Pendant que je m'habillais , il alluma mon feu, et lorsque je fus assis près de la cheminée, il me remit III. 3

34 LFTTRE DE BARNAVE.

un billet de inadame Dumas, une lettre de mon malheureux ami Bamave, avec lequel je m'étais lié lors de l'assemblée constituante, et qui, avec MM. Duport et Alexandre de Lameth , avait entretenu, jusqu'au loaoùt, ime correspondance secrète avec la reine. On avait surpris, en l'arrêtant, une lettre de moi , fort détaillée , sur les circonstances qui avaient précédé la journée du lo août, et les conséquences qu'on en devait prévoir. Je fus donc compris dans l'acte d'accusation dressé contre lui, et, au moment où je reçus salettre,j'étaisplusvivement recherché quejamais. Elle était datée de Fontainebleau. Barnave me prévenait qu'au moment de son arrestation à Grenoble, il m'écrivait une lettre confidentielle, relative aux derniers événements et à la situation des affaires publiques. Cette lettre aussi avait été saisie, et Barnave, que l'on conduisait à Paris, ne doutait pas que je ne fusse aussi chaudement poursuivi que lui. En effet, un des amis de ma famille qui se trouvait à souper chez madame de Guibert avec le fameux Barrère, avait entendu ce dernier dire : « Nous aurons pour la semaine a prochaine un bon assortiment, Barnave, l'an- « cien ministre Duport-Dutertre, et Mathieu Du- « mas. Nous tenons les deux premiers, et nous « ne tarderons pas à avoir le troisième. » Profondément affligé du sort de ces illustres citoyens,

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et surtout de mon ami Barnave, je relisais sa lettre en m'appuyant contre la cheminée, lorsque I-air, conformément à l'ordre qu'il avait reçu, m'arracha la lettre et la jeta au feu. Je renvoyai le fidèle serviteur, en lui recommandant de rassurer ma faimille, mais sans hasarder de rien écrire. Jp dis au curé Lamblin que je ne tarderais pa&^||auitter sa maison. Je lui demandai encore qudques jours, pendant lesquels je lui promis de redoubler de précautions, et je me gardai bien de le laisser soupçonner que j'irais consulter le curé d'Éragny. Mon hôte ne me perdait pas de vue. Il paraissait fort agité. Je profitai de l'heure de sa messe pour me concerter avec sa servante. Je lui dis que j'allais chercher un asile dans le voisinage, mais que si je n'y pouvais rester, au lieu d'errer dans les champs, îe reviendrais pendant la nuit , qu'elle devait veiller, que je sonnerais très-légèrement à la petite porte du cimetière qui communiquait dans la cour du presbytère. Elle me promit de me recevoir à l'insu du curé, et de me cacher dans sa propre chambre.

M'étant ainsi assuré un point de retraite, je partis au déclin du jour, pendant que le curé était chez MM. Girard , et j'arrivai à Éragny vers huit heures du soir. L'abbé Delacroze n'était pas chez lui, mais sa servante, jeune fille très-alerte, me reçut et le fit prévenir. Je le trouvai aussi cour

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fiant, aussi généreux que j'avais laissé son confrère épouvanté et abattu. On nous servit un très-bon souper. Il ne négligea rien pour me rassurer et pour me distraire par son intéressante conversation. Vers les dix heures du soir, il m'invita à me reposer, et me conduisit à la chambre qui m'était destinée. Il faisait un beau clair de lune. J'ouvris la croisée pour mieux yioir le joli jardin et prendre connaissance des environs. Tout était calme autour de nous. J'aperçus une petite porte qui donnait sur la campagne, au pied de la hauteur, et je fis alors beaucoup de questions à mon hôte sur la nature du terrain, sur celle des cultures et des divers accidents. Le curé me répondait en souriant de mes inquiétudes. « C'est mon habitude, lui dis-je, et c'est aussi de mon métier de reconnaître le pays autour de moi, prévoyant toujours la nécessité où je pourrais être de changer de position et d'assurer ma retraite. — Eh bien, me dit-il , en sortant de cette petite porte on est dans une vigne; on gravit la hauteur , on traverse un chemin qui enveloppe le village, on trouve ensuite une prairie, et puis le petit bois que vous avez traversé en venant de Montigny. — Fortbien, lui dis-je; descendons ensemble dans le jardin , et prenez la clef de la petite porte. » Il eut la complaisance de m'accompagner, il ouvrit la porte, fit quelques pas

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avec moi dans la vigne, et nous rentrâmes en laissant la clef sur la serrure. Je refusai de medésbabiller. « Je fais campagne, lui dis-je, et me tiens toujours prêt en cas de surprise. » Le curé me quitta en me donnant les bénédictions de l'amitié. J'étais à peine endormi que je fus réveillé en sursaut par des cris affreux , un grand tumulte, l'aboiement des chiens. On sonnait, on frappait à la porte du presbytère : Ouvrez sur-le-champ , au nom de la loi! ouvrez! J^ curé vint au-devant de moi, me dit quelques mots pour me rassui^r. Je lui serrai la main , hélas! pour la dernière fois. J'eus à peine le temps d'atteindre la petite porte et d'en jeter la clef. Je renversai sur moi un faisceau d'échalas, sous lequel je restai tapi, et à travers lequel je distinguais parfaitement la maison, qui fut envahie en un clin d'œil par un fort détachement de l'armée révolutionnaire de Versailles. J'apercevais des lumières circulant dans toutes les chambres. J'entendais les menaces de ces forcenés. Le tumulte dura pendant près d'une heure; un profond silence succéda, la mai* son me parut entièrement abandonnée. Je n'entendais plus que quelques coups de tambour et les aboiements des chiens. On frappait aux portes des fermes, que sans doute on visitait aussi. Je quittai mon asile et gravis la hauteur jusqu'au chemin, et, comme je passais le fossé, je vis

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briller à ma droite les armes d'un groupe qui s'avançait rapidement. Je me crus perdu; et, pensant à ma famille, à mes amis, à mon malheureux hôte, qui sans doute venait d'être enlevé pour m'a voir donné une si généreuse hospitalité, j'eus un seul instant la funeste pensée de cesser de défendre mon existence et de me livrer moiméme^ Mais j'eus hoi reur de ma propre résolution. Je me jetai à plat ventre dans le fossé. r..es soldats révolutionnaires passèrent rapidement, sans m'apercevoir, en marchant vers une ferme qui était à ma gauche. Je me relevai, traversai le chemin, la prairie, le petit bois, et me dirigeai à travers champs sur Montigny.

J'atteignis vers les deux heures du matin, sans avoir fait de fâcheuse rencontre, la petite porte du cimetière. Je sonnai légèrement, à petits coups, et comme si le vent agitait la sonnette. I-.a bonne vieille ne tarda pas à venir m'ouvrir, et je m'empressai de récompenser sa fidèle vigilance. Elle me conduisit dans sa chambre en passant devant celle du curé, qui dormait profondément. Accablé de fatigue et transi de froid, je trouvai le lit de la servante délicieux : dès qu'il fit jour, je l'envoyai prier madame Girard de venir me parler. Elle se chargea d'annoncer mon retour au curé Lamblin , et m'offrit d'engager son mari, son beau-frère et sa belle-sœur à me donner

NOUVEL ASILE A MOWTICNY. 3g

secrètement asile. Un si aimable négociateur ne pouvait manquer de réussir. Il fut convenu que je logerais dans le petit pavillon du jardin , dans une chambre dont la croisée donnait sur la bassecour, que cette croisée resterait toujours fermée, et que je ne sortirais que la nuit pour me promener dans le jardin. Il n'y avait que trois pièces dans ce pavillon, une petite cuisine, la chambre qu'occupaient M. et madame Girard, avec laquelle communiquait celle qu'on m'avait destinée, et qui était proprement et commodément meublée. Il y avait dans la principale cour de la maison un chien de garde très-méchant, toujours à la chaîne, et qu'on lâchait la nuit dans le jardin. On m'en fit un ami et^un confident, en me laissant à moi seul le soin de lui donner à manger. Tous les jours, à l'entrée de la nuit, il prenait de ma main un bon repas , ne me quittait plus pendant ma promenade, et veillait comme une sentinelle autour du petit pavillon. Il était de haute taille et presque loup de race. Je ne pouvais avoir une meilleure escorte. 11 aurait dévoré tout autre que les maîtres de la maison qui aurait voulu me toucher. Mes nouveaux hôtes, la famille du pavillon, acceptèrent avec peine que je payasse ma pension. Je n'allais chez M. et chez madame Girard aîné que dans la soirée et lorsqu'il n'y avait aucun étranger; à l'exception du brave maire

4o JIOUVEL ASILE A MOSTIGHY.

Fleuricr, personne ne fut mis dans notre secret. Je passai ainsi dans une parfaite sécurité tout le reste de l'hiver de 179*3 à 1794- ^^ ^^ cevais assez fréquemment des nouvelles de ma famille. Je lisais les papiers publics, effroyable martyrologe où j'eus la douleur de voir consignés les noms de Bamave, du curé d'Éragny, et de tant d'autres amis et compagnons. Je fis de constants efforts pour me distraire de tant de tristes pensées. On ne me laissa pas manquer de bons livres. Je lus Tacite et quelques autres ^ciens auteurs, pour m'éloigner autant que je le pouvais de l'histoire présente, à laquelle je n'étais que trop souvent ramené par le tableau des passions et des misères humaines, toujours trop semblable dans d'autres temps, chez d'autres peuples, avec d'autres mœurs. Je m'accoutumai à la solitude, à la méditation, et mon isolement après une vie si agitée, si vainement occupée, ne me causait aucun ennui. Le retour du printemps, l'aspect de la campagne, la renaissance des fleurs, faisaient sur mon esprit une impression que je ne saurais décrire. Le contraste de ces profusions des biens de la nature , et du désordre de l'état social dans ma malheureuse patrie, était un poids que mes réflexions et mes conjectures sur l'avenir ne pouvaient alléger. J'éprouvai un nouveau et profond chagrin, celui de voir périr dans mes

bIVOUCE DE MADAME DUMAS. /{l

bras mon estimable et généreux hôte M. Girard le jeune. Sa santé déclinait depuis quelque temps. Étant allé à Ppntoise à pied, il s'échauffa beau* coup, et fut surpris à son retour par une violente attaque de choléra-morbus, et malgré les prompts secours et les soins de son excellente femme, il fut enlevé le troisième jour de sa maladie.

Vers cette même époque, ma femme céda à mes instances, et se détermina à divorcer. Elle fut conduite à Thotel de ville déguisée en femme de la halle, en bonnet rond et en sabots, et , quand elle exhiba les témoignages exigés, le municipal, prêtre de l'hy menée, lui dit : « Citoyenne, tu a portes là un vilain nom , et tu as bien raison tt de changer ce mari-là pour un autre. » Elle se hasarda deux fois à venir me trouver dans ma retraite. Elle me supplia de permettre qu'on cherchât les moyens de me faire sortir de France. Les massacres allaient croissant, la terreur était au comble, et les familles des proscrits ne respiraient plus. Je résistai longtemps aux conseils, aux prières de Julie. Je ne voulais point courir de nouveaux hasards, à moins qu'on ne trouvât moyen de me faire arrivera rarmée, seul refuge qui put me convenir, s'il était possible que, jeté dans les rangs comme simple soldat, j'y fusse ignoré et protégé par quelque ami officier supérieur. Un ancien garde du corps très-connu de

4^ PROJETS DEVASIOJy.

ma belle-mère, M. de Montmayeur, parvenu rapidement au grade de colonel, commandait un régiment de hussards. Il offrit de se charger de moi, fit confectionner un uniforme, un équipage complet. On devait me l'apporter dans ime maison entre Montigny et Franconville. Un sousofficier devait venir me prendre, et j'aurais avec lui rejoint le régiment. Mais presque au moment d'exécuter ce projet, il fallut y renoncer; soit que Montmayeur se fût avancé trop légèrement, soit qu'il fut devenu lui-même suspect, soit que la position eût changé, il disparut de Paris, et ma famille n'en reçut aucunes nouvelles.

On imagina et on m'offrit un autre moyen de salut. Il n'était pas sans danger; mais le succès était plus vraisemblable, et je me déterminai à le tenter.

Mon ami Théodore de Lameth avait trouvé un asile chez ses collègues de la députation du Jura, et ceux-ci qui, profitant de leurs fréquentes communications avec le pays de Vaud , s'y étaient retirés, l'y avaient attiré. Ils s'étaient établis à Nions, chez le prieur,^ui habitait une très-bonne maison sur les bords du lac de Genève. Voici comment il prépara mon évasion en Suisse : il persuada à un habitant du pays, à peu près de mon âge et de ma4aille, et qui avait un fils âgé de vingt ans, de venir à Paris pour proposer au

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