PREMIÈRE MISSION
général de ce nom. Je trouvai à Schœnbrunn mon gendre Saint-Didier, préfet du palais.
L'empereur avait déjà réuni le gros de l'armée aux environs d'Ebersdorff, sur le bord du Danube, à deux lieues au-dessous de Vienne, où il faisait jeter un pont de bateaux sur le grand bras du fleuve, ayant déjà fait occuper File de Lobau en présence de la grande armée autri* chienne, formée et retranchée sur la rive gauche au delà du petit bras entre Aspern et Enzersdorfif. Je me hâtai i\e me rendre près de l'empereur; il venait de monter à cheval pour activer lui-* même les travaux du pont et presser le passage. Je fus très-bien accueilli, et très-heureux des témoignages de satisfaction que je reçus de S. M. sur la manière dont j'avais rempli ma mission. Je reçus l'ordre de retourner à Vienne, pour porter des instructions au maréchal Davoust, presser le mouvement de ses troupes et de la division des cuirassiers qui devait le suivre.
J'accompagnai le maréchal Davoust dans la reconnaissance qu'il fit des bords du Danube audessus de Vienne, où une forte canonnade faisait penser que l'ennemi voulait de son coté effectuer un passage : mais aussitôt que le maréchal put juger que c'était une vaine démonstration, nous rentrâmes dans la \illey et le feu de canon et de mousqueterie que nous entendî-
34H PASSAGE DU DAMIIDE.
mes convainquit le maréchal Davoust qu'un grand combat était déjà engagé sur la rive gauche du fleuve. En effet ^ les ponts sur les deux bras du Danube étant achevés, l'empereur Napoléon avait fait défiler et porter sur la rive gauche toutes les troupes qu'il avait disponibles sous sa main, environ quarante-cinq mille hommes y qui, à la faveur du bois qui borde cette rive gauche, se déployèrent en face de l'armée autrichienne, et l'action commença avec la plus grande vivacité au village d'Aspern, que le maréchal Masséna occupa, et défendit avec la plus grande intrépidité contre les attaques réitérées des Autrichiens. J'étais dans ce moment auprès du maréchal Davoust, entre Heiligenstadt et NusdorfF. Nous revînmes sur nos pas, et traversant la ville de Vienne et le Prater, nous nous trouvâmes à l'extrémité de ce parc, en face d'Aspern, et séparés par le fleuve de ce point si chaudement disputé, point d'appui de l'aile gauche de notre armée, et que Masséna sut maintenir par des prodiges de valeur.
Le maréchal Davoust, dont les troupes débouchaient sur Vienne, les porta, pendant la nuit (lu ^4 au ^5, à Ebersdorff , et fit ses dispositions pour le passage de son corps d'armée et de b division de cuirassiers. Je le précédai et j'arrivai sur les bords du Danube à la pointe du jour :jy
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rencontrai le général Bertrand, aide de camp de l'empereur, désolé de l'accident qui venait d'arriver, et fus témoin de ce malheur irréparable, la rupture du pont sur le grand bras du Danube : l'ennemi avait détaché de la rive gauche et abandonné au courant si rapide du fleuve , de grands bateaux sur lesquels étaient établis des moulins, et ces masses énormes avaient rompu et entraîné plusieurs bateaux du pont. La communication entre les deux rives se trouvait ainsi coupée sans ressource, et déjà la bataille était engagée : on peut juger du désespoir du général Bertrand qui avait été chargé de la construction des ponts, et l'avait exécutée avec autant de promptitude que de succès. Fojrez, me dit ce brave et savant ingénieur, dont les^ talents, le zèle et la fidélité ont si bien justifié l'affection que lui portait Napoléon , vojez à quoi tient la réussite des meilleures combinaisons.
Les troupes du maréchal Davoust et la cavalerie commençaient à déboucher; mais il n'y avait plus aucun espoir, aucun moyen de les porter sur le champ de bataille, où 45,ooo hommes seulement devaient soutenir le choc de plus de 80,000 Autrichiens. 11 était urgent de transporter au moins des munitions ; on s'occupa de les embarquer dans de petits bateaux. Je me jetai dans une pirogue déjà surchargée, qu'on ne
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pouvait presque pas diriger à cause de la violence du courant; et je n'abordai Tile de Lobau qu'à près d'un mille au-(tessous des débris du pont, le traversai Tile à pied avec beaucoup de peine, me dirigeant vers le second pont qui avait été jeté sur le petit bras en arrière d'Essling : je continuai de marcher à travers le bois dans la direction que m'indiquaient les blessés, et j'arrivai sur le champ de bataille, entre Aspem et Essling. Il y avait sur ce point de la ligne un assez grand intervalle. J'étais extrêmement fatigué. Je rencontrai un officier du train qui restait presque seul à cheval entre des pièces démontées par l'artillerie ennemie; il était ini» mobile et entouré de débris; je l'engageai à me donner son cheval pour que je pusse aller joindre l'empereur; il m'indiqua lui-même le point où je pourrais le trouver : c'était à peu de distance sur la droite, entre le village d'Essling et la lisière du bois. J'éprouvai une grande sa tisfacdon d'avoir pu rejoindre le groupe de Tétat-major général, et de me trouver à mon poste dans cette mémorable journée.
Il était près de huit heures ; la jeune garde venait de repousser l'attaque de TiniBanterie autrichienne sur Essling et de se porter en avant. Pondant que Masséna défendait le village d'Aspern incen<lié, aussi vaillamment qu'il l'avait £iit
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la veille, et soutenait les plus grands efforts de Fennemiy la vieille garde en bataille, appuyant sa droite au bois et sa gauche eritre Enzersdorff et Essiing, arrêtait par son feu et sa bonne contenance les tentatives de l'ennemi contre l'aile droite de la ligne française ; le général Mouton, depuis comte de Lobau, l'un des aides de camp de l'empereur, qui commandait la jeune garde dans la brillante défense d'Essling, venait d'être grièvement blessé. Le combat sur toute la ligne était engagé si près que le général Durosnel, aide de camp de l'empereur, chargé de porter des ordres au maréchal Lannes, dont les troupes formaient le centre de notre ligne de bataille, tomba dans celle de l'ennemi et fut fait prisonnier. On le crut tué ; madame Durosnel en reçut la funeste nouvelle et prit le deuil.
L'empereur resta longtemps sur le même point, derrière la vieille garde, exposé au feu croisé que l'ennemi dirigeait d'Enzersdorff et de la gauche du village d'Essling, sur l'angle que formait la ligne française : il se tenait toujours en mouvement et ne souffrait point que l'on se groupât autour de lui; quelques officiers de son état-major eurent leurs chevaux tués ou blessés par les boulets ou les obus; il n'y eut point d'autre accident.
On continuait de part et d'autre à combattre
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de pied ferme ^ avec de grandes pertes , mais sans aucun avantage marqué. L'armée française paraissait enveloppée; acculée an bois qui borde la rive gauche du petit bras du Danube, elle restait inébranlable dans cette périlleuse position. Vers deux heures, l'empereur me fit appeler par le prince de Neuchàtel, et m'ordonna d'aller, de concert avec le général Grandjean, qui s\ était déjà rendu, veiller à la conservation du pont sur le petit bras, le seul par lequel Tarmée put opérer sa retraite et repasser dans Hle de Lobau. Il me recommanda de le maintenir toujours libre, de faire transporter les blessés dans l'ile et d'empêcher tout encombrement. Je my rendis immédiatement, et partageai avec le général Grandjean cette mission aussi pénible qu'importante pour le salut de l'armée. Les ingénieurs avaient tracé un retranchement qui devait servir de tête de pont; mais, malgré leur activité, ce travail était fort peu avancé: il n'y avait pas trois pieds de hauteur de terre remuée. Une foule de blessés se pressaient pour passer le pont, et , dans ce nombre, beaucoup de cuirassiers démontés avaient jeté leurs cuirasses; l'intervalle entre le retranchement et le pont était rempli de chevaux blessés ou abandonnés. En se précipitant dans le fleuve , ils entravaient les cordages et nous faisaient craindre pour les amarres et les
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appuis du pont : nous eûmes beaucoup de peine à débrouiller ce chaos t nous y fûmes bien aidés par le zèle et l'activité du général Hastrel, qui^ dès la veille, avait été chargé de surveiller le pas^ sage du pont.
Vers les quatre heures, un maréchal des logis des chasseurs de la garde de.Fempereurvint me trouver au milieu du pont^ et me dit tout bas que l'empereur demandait que j'envoyasse un bateau à un poiiit qu'il me désigna sur le rivage, un peu en amont du pont. Je ne pus exécuter cet ordre qu'en faisant détacher le premier bateau, et je dus faire suspendre le passage jusqu'à ce que j'eusse fait remplacer ce bateau par une espèce de culée en fascinage; mais une crue des eaux du fleuve, qui grossissait d'heure en heure, rendit ce travail et la conservation de cette culée très-difficiles. J'appris, quelques instants après, que l'empereur, après avoir donné ses ordres pour la retraite, était passé dans YHe de Lobau.
Entre six et sept heures, j'eus la douleur de voir arriver à la tête du pont le brave maréchal Lannes, mortellement blessé, ayant les deux jambes emportées par un boulet : il était porté sur un brancard couvert de feuillages par un groupe de grenadiers; il me tendit la main, et je l'accompagnai ainsi jusqu'à l'extrémité du {Hmt. A quelques pas plus loin , ce héros fut déposé sur III, i3
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le rivage, où il reçut de premiers secours et les embrassements affectueux de son ami Tempereur.
Peu de temps après , le maréchal Masséna passa le pont pour aller prendre lui-même les ordres de l'empereur; lorsqu'il retourna, vers huit heures, il me dit que le mouvement de retraite allait commencer; qu'il continuerait pendant toute la nuit, et qu'il fallait qu'à la pointe du jour toute l'armée fût repliée dans l'île de Lobau. L'infanterie commença à défiler, et nous eûmes beaucoup de peine à maintenir le pont, parce que le pas cadencé produisait tm balancement qui, à cause de la violence du courant et de la crue des eaux, menaçait à chaque instant de faire rompre les amarres. Le mouvement de la cavalerie n'avait pas le même inconvénient; mais le passage des chevaux et celui de l'artillerie effondrait la culée en fascinage qu'il fallait sans cesse renouveler. A la pointe du jour, il restait encore sur la rive gauche une partie de la division Legrand, toute la cavalerie du maréchal Bessières, et l'infanterie de la vieille garde impé* riale, commandée par le général Dorsenne, qui exécuta ponctuellement et avec la plus grande fermeté l'ordre que l'empereur lui avait donné en ces termes : « Vous resterez là les derniers « comme une muraille pour le salut de l'armée. »
T^e maréchal Masséna et le général Legrand se
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rendirent vet*s sept heures du matin à la tête du pont ; la vieille garde défilait en ce moment à la suite de la cavalerie; les ennemis ^ qui n'avaient fait encore aucun mouvement , se rapprochaient du fleuve, et leurs tirailleurs commençaient à pénétrer dans le bois; ils étaient contenus par les arrière-gardes de la division Legrand. Le rivage au-dessous du pont étant déjà abandonné, nous nous attendions à ce que Tennemi porterait quelques pièces d'artillerie sur une pointe trèsavancée du côté d'EnzersdorfF, d'où il aurait pu tirer sur le pont et le détruire. Le brave capitaine de pontonniers, dont je regrette d'avoir oublié le nom, et qui avait rempli ses fonctions avec beaucoup de courage et d'intelligence, vint me trouver pendant que je causais avec le maréchal Masséna et le général Legrand, et me dit tout bas : a II n'y a pas un instant à perdre pour re- « plier le pont. » Les balles des tirailleurs ennemis nous atteignaient, et trois compagnies de grenadiers seulement bordaient le retranchement très-imparfait dont j'ai parlé. Je dis au capitaine de pontonniers : — « Prenez vous-même les orc dres de M. le maréchal. — Qu'est-ce que tu ( dis? répondit vivement le maréchal : je reste- : rai ici toute la journée; je ne veux pas laisser de ce côté un seul cheval blessé ni une cuirasse. » Et, en effet, il fit chasser de l'autre
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côté du pont tous les chevaux qui pouvaient eih core marcher, fit ramasser les armes et les cuirasses, fit défiler les trois compagnies de grenadiers et passa le pont le dernier.
Je bivouaquai dans l'ile de Lobau, où mes gens étaient venus me trouver et m'avaient amené quelques chevaux ; mais je fus déposté de la place qu'on m'avait choisie , par le feu continuel quf faisaient nos soldats sur les cerfs nombreux dont cette lie était encore remplie; les balles si£Baient de tous côtés; les rênes du cheval que j'allaii monter furent coupées par une balle; les officiers eurent beaucoup de peine à empêcher oe désordre.
On avait , pendant la journée et la nuit qui suivirent la bataille, rétabli le pont sur le grand bras du Danube : je reçus Tordre de m'y rendre pour établir Tordre, et faire d'abord transporlrr le grand nombre de blessés qu'on avait déposés à Tentrée du pont; c'était un effroyable ejicoaibrement , et Tun des plus tristes spectacles que Ton puisse rencontrer à la guerre. Plusieurs milliers de blessés qu'on avait portés , ou qui s'étaient traînés jusque-là, criaient, demandaient des secours, et attendaient que le passage du pont fut ouvert. Toutes les troupes qui avaient combattu avaient pris position en arrière du petit bras du Danube, et sur la coupure qui